Qu’est-ce que c’est que les Haras? et à quoi çà sert?
Il était une fois des gens qui visitaient Le Pin; ils étaient plusieurs, dont un Parisien jeunet... Dans la cour que vous connaissez, si harmonieuse et si simple, où l’effet est obtenu par la ligne et non par le décor, le Parisien jeunet interroge le palefrenier qui guide la visite:
«Ce grand château-là, qu’est-ce qui habite dedans?
Et l’homme de répondre:
— «C’est Monsieur le Directeur».
— «Tout seul? fait l’autre habitué aux logis parisiens».
— «Oui, tout seul».
— «Ben, y s’embête pas vot’patron!...»
Voilà ce que plusieurs ont vu des Haras et du Haras du Pin en particulier. D’autres, assez nombreux, de dire: «Les gens des Haras... oui, ils galopent quelquefois, avec assez de verve, derrière les chiens, en tenue... Mon Dieu! ils sont à leur place!» — ou bien — «Ah! oui, ce sont ces gens qu’on voit dans les concours, pendant des heures, piqués sur leurs pieds, avec un papier à la main, et qui, sans se lasser, considèrent des quadrupèdes. Ils parlent d’un air mystérieux, une espèce de sacerdoce hippique, auquel personne ne comprend goutte.»
Quel est en somme, de façon claire, le but des haras? Le voici: aider l’élevage national, le guider, l’améliorer dans sa généralité, en tenant compte des modifications économiques, en veillant, avant tout, aux besoins de l’armée.
Idée simple, réalisation compliquée. Depuis le temps que les Haras existent, et qu’ils travaillent, cette amélioration doit être atteinte et dépassée. — Sans doute, si les conditions économiques étaient immuables, le problème serait simple: mais Dieu sait si elles changent ces conditions-là !
C’est donc la difficulté et l’intérêt aussi du métier des Haras. — Il faut adapter les races aux besoins changeants d’une époque, en état d’évolution continue. Or, comme il faut au moins quatre ans pour faire un cheval, vous voyez que les effectifs d’étalons doivent changer. Vous jugez aussi des difficultés qu’un directeur d’Etablissement important a souvent à résoudre.
Le but défini, quels sont les moyens? — De deux sortes.
Ceux que j’appellerai «l’action directe», l’aide immédiate à l’élevage, ce sont les dépôts d’étalons qui mettent le bon cheval à la portée de la petite bourse. Le petit éleveur, celui qui en France fait le nombre, n’a pas les moyens de posséder un étalon de haute valeur: souvent même, il l’ignore. C’est l’Etat par les Haras, qui le lui fournit. Ce sont les Haras qui guident son choix et qui mettent à sa portée le reproducteur de mérite, celui qui convient à sa poulinière, pour un très petit prix. Vous voyez que cette vieille maison des Haras, si fortement attaquée, parce qu’elle n’a pas de méthode, ou parce qu’elle en a trop, parce qu’elle est trop fermée ou trop ouverte, constitue réellement une entreprise profondément nationale, profondément démocratique, dans le sens le plus élevé du mot, le plus noble, le plus traditionnel: le gouvernement d’un grand pays pour le peuple, et non point par le peuple, ce qui, à mon sens, est funeste; d’ailleurs contraire au bien du peuple lui-même.
Le deuxième groupe de moyens mis en œuvre pour aider l’élevage peut être appelé : l’aide indirecte. Ce sont les concours de toutes sortes; les primes aux poulinières, aux pouliches, aux poulains, les concours d’étalons, de chevaux de selle, tout un arsenal compliqué d’encouragements monnayés qu’il faut adapter aux différents terroirs, aux différentes races.
Décrire l’organisation de ces concours, de quelques-uns d’entre eux, nous entraînerait beaucoup trop loin.
Je passe, et pourtant, voici un point qui m’est cher et que je voudrais tant faire comprendre. Pour faire mieux: il faut durer; pour réussir dans toute entreprise humaine, la continuité est nécessaire. Les concours sont des facteurs de continuité, parce qu’ils attachent la poulinière au sol, parce qu’ils neutralisent quelque peu les effets pernicieux du Code Civil en matière d’héritage. Les écuries qui ont cent ans d’existence sont très rares en France: je les compterais sur mes doigts. C’est l’inverse en Angleterre.
Nos races n’ont rien du tout à envier aujourd’hui aux races anglaises, ni les races de sang, ni les races de trait, parce que nous avons travaillé davantage, parce que la pâte française, l’éleveur moyen, est supérieur à son voisin de l’autre côté de la mer; mais le système successoral anglais est infiniment supérieur au nôtre, en matière d’élevage hippique. Les jumenteries en Angleterre, ne risquent pas d’être dispersées à chaque décès; la terre n’est pas morcelée à l’infini, le domaine reste, le cheptel aussi.
Je me défends de faire l’apologie d’un grand pays que tout le monde sait en difficulté grave; je me défends davantage de tresser des couronnes aux chevaux anglais que les nôtres dépassent un peu partout. Surtout je ne voudrais pas que vous pensiez que, un peu fossile, un peu portrait de famille, j’en suis encore au rigide droit d’aînesse. Je voudrais seulement que vous compreniez mieux une grande et belle vérité ; les idées qui mènent le monde sont peu nombreuses, toutes les grandes questions se rejoignent par les sommets. Sociologie, économie rurale, hippiatrique ont plusieurs points communs. Je passe, et reviens à ces moyens indirects d’aide à l’élevage, dont je voudrais vous dire encore un mot qui me permettra d’éclaircir un point important: ce sont les approbations d’étalons particuliers.
L’Etat donne des primes en argent, aux meilleurs étalons, dans des conditions déterminées. L’Etat encoulage, soutient par de l’argent, l’étalon privé. Quand l’élevage n’a plus besoin de lui, quand il fait aussi bien que lui, l’Etat s’en va. Il s’abstient de concurrencer le particulier.
Voilà bien, je pense, la meilleure réponse au reproche de monopole qu’on fait si souvent aux Haras. L’Etat n’intervient dans l’élevage que pour l’aider. Il ne se substitue pas à lui; liberté subsidiée et non pas monopole; aide puissante quand la Défense Nationale est en jeu, quand il s’agit d’une nécessité française, mais jamais suppression ou main-mise sur l’élevage privé que nous aidons, que nous ne remplaçons pas.
Vous savez de Molière ce mot admirable:
«Vous êtes orfèvre, Monsieur Josse».
Dans l’espèce je suis orfèvre, étant officier des Haras, et je m’en voudrais d’emboucher l’olifant. C’est à d’autres, aux Etrangers en particulier, que je voudrais donner la parole et leur faire dire, ici, ce qu’il faut savoir, avec une juste fierté, de l’hippisme français.
Il y a environ 3 millions de chevaux en France qui représentent une douzaine de milliards. Cette population hippique est profondément différenciée, suivant le sol, le climat, le terroir. A chaque pays, il faut sa race, et surtout ne point les mélanger. La bouillabaisse n’est bonne qu’à Marseille, et avec des poissons — la «rascasse », spécialement — qui habite le Vieux Port, au bas de la Cannebière. Mais, dans chaque grande région d’élevage, dans chaque berceau de race, nous avons en France, des familles homogènes adaptées aux conditions économiques qui font l’admiration des étrangers.
Au Pin, c’est une fonction de ma charge, — ou bien à votre choix, une charge de ma fonction, — de recevoir les missions des pays lointains. Il n’en est guère qui n’aient à nous envier quelque chose. Et l’exportation hippique, qui est aujourd’hui une réalité heureuse, devra prochainement se développer beaucoup, quand l’effort nécessaire sera fait pour nous faire connaître mieux en dehors de nos frontières.
Résultats de notre élevage: voyez les concours hippiques internationaux, et les succès des officiers de France qui sont nos meilleurs ambassadeurs. Avec des moyens souvent limités, avec des effectifs réduits, nous tenons toujours les places de choix dans les compétitions étrangères. Je voudrais vous citer des noms, et vous dire que la plupart des lauréats de concours à Londres, à New-York, à Bruxelles, à Rome, à Varsovie ou ailleurs, sont souvent des chevaux de troupe achetés par l’Armée, au bout de la longe, à leur sortie de l’herbage.
J’ai voyagé quelque peu, surtout dans des buts hippiques. Je vous le dis dans la sincérité de mon âme, sans rodomontade patriotique, et parce que je crois parler vérité : les races de chevaux françaises, en l’an de grâce 1933, sont supérieures, dans leur ensemble, et chacune prise dans son adaptation, à la généralité des races de tous les pays étrangers.
L’entrée du Haras du Pin
Travaillons à les faire connaître mieux, et ce sera bien servir l’économie française.
Voilà ce que c’est que les Haras. But, moyens, résultats, impliquent une armature. Et j’espère vous avoir convaincus que ce métier, étroit peut-être, qui est administratif, agricole, hippique, sportif même par quelque endroit, vaut la peine d’occuper une cervelle d’ordre moyen. Et je m’évade bien vite de cette première partie, technique et ennuyeuse à souhait, pour vous parler du Haras du Pin. Aussi bien Le Pin, c’est la maison mère des Haras en France, et vous ayant dit ce que sont les Haras, il est raisonnable, il est naturel, de vous parler de l’organisation du Pin et de l’histoire de ce lieu enchanteur. Pour le faire, je voudrais vous parler avec mon cœur; car, depuis douze ans bientôt, j’y dépense le meilleur de moi-même.
Quelques mots, d’abord, sur son organisation actuelle. Au Pin, il y a trois services distincts: Ecole, Domaine, Dépôt d’étalons.
L’Ecole, elle est unique dans son genre, en France, et, du reste, d’ailleurs dans le monde. Les missions étrangères s’en étonnent, s’en préoccupent, la critiquent ou l’admirent: jamais l’Ecole des Haras ne leur est indiffé rente.
Apprendre l’élevage à des jeunes gens, les instruire de ce qu’on a tenté depuis toujours dans cette branche de l’industrie agricole, leur donner une forte instruction technique, voire même sportive, leur ouvrir les yeux sur les idées françaises ou étrangères en matière hippique, c’est une conception française tout à fait dont la réalisation, d’ailleurs médiocre, j’en conviens et je le déplore, constitue l’Ecole des Haras du Pin.
Pour y entrer, il faut passer par l’Institut Agronomique, la condition est nécessaire. Pour y réussir, il faut bien autre chose: un peu d’esprit d’observation, beaucoup de bonne humeur, le goût du travail chez soi, dans son particulier, quand rien ne vous y oblige expressément, l’aptitude à voir les choses dans leur sens général et à les comprendre, le contraire de l’esprit primaire, quelque philosophie, et beaucoup d’esprit cavalier.
Après l’Agronomique, ces jeunes gens qui ont fait la Préparation Militaire Supérieure, vont à Saumur six mois, puis dans un régiment, comme sous-lieutenant, six mois. Et enfin, ils viennent au Pin où ils sont de nouveau élèves; élèves-officiers, il est vrai, mais élèves tout de même, où ils retrouvent la selle française, le trot sans étriers et tous les charmes partagés d’une instruction spécialisée.
Avouez qu’il faut à ces jeunes gens quelque bonne humeur. On arrive tard dans les Haras. Et voilà un des trois services du Haras du Pin: l’Ecole, dont mon excellent camarade et ami, M. de Castelbajac, assume la plus grande part.
Billet — Trait percheron
Je passe au deuxième service du Pin: le Domaine. Il a 1.112 hectares; dont 252 de forêts, environ 690 d’herbages et le reste en bâtiments, cours, jardins, bois, taillis, etc. Il est d’un seul tenant, et comporte aussi quelques étangs.
La forêt est gérée par l’Administration des Forêts et non par la Direction du Pin, qui ne possède, en propre, que des boqueteaux de peu d’importance. Entre les Forêts et les Haras, qui ont d’ailleurs une origine commune, l’Institut Agronomique, a toujours régné une parfaite entente, avec des rapports tout à fait agréables. Et, dût en rougir mon très vieil ami, Maurice de la Serre, Conservateur actuel à Alençon, dussent en rougir aussi tous ses officiers, je dois dire ici l’agrément de cette collaboration. Ces messieurs des Forêts, pour qui la durée est l’essentiel, pour qui un chêne de cent ans n’est qu’un arbre jeune, ont le sens des belles choses, de l’ouvrage mûri, étudié, conçu pour de lointaines réalisations. Un jour, M. Thiollier, ancien Conservateur à Alençon, était venu au Pin. Nous avions parcouru dans tous les sens l’admirable futaie du Pin et ses avenues somptueuses. Lui-même avait donné des ordres, préparé un plan d’aménagement, etc...
Et en rentrant déjeuner à la maison, comme un solide ouvrier, heureux d’un travail bien fait, il me dit cette phrase que j’ai retenue et souvent répétée: «Voyez-vous, mon cher Directeur, dans cent cinquante ans, nous demanderons au Père Eternel une permission de vingt-quatre heures, et, ensemble, nous viendrons juger de l’effet, ici, au Pin.» Et il ajoutait avec un fin sourire: «Je vous assure, ce sera très bien.»
Au Pin, le service domaine est relativement simple, parce que l’Etat formaliste étant un médiocre agriculteur, les herbages sont loués à des tiers, et non pas exploités directement. Le Haras ne se réserve que les améliorations foncières, la question engrais, la question drainage; il surveille l’exécution des baux qu’il a préparés, il ne cultive pas directement. C’est mieux ainsi, d’un revenu net très supérieur à tout autre pour l’Etat.
Ce vaste domaine du Pin a passé par bien des crises: c’est une propriété magnifique, d’une valeur élevée, et cette valeur a tenté bien des argentiers à court de numéraire. La dernière fois, c’était vers 1926, et ce fut le moment le plus dur peut-être de mon commandement au Pin. Le gouvernement voulait vendre Le Pin, par morceaux, pour faire de l’argent, alors qu’il était rare dans les caisses de l’Etat. «Après tout, ces herbages, ça ne sert à rien pour un dépôt d’étalons. Il y a des établissements de la même Administration, installés en pleine ville: Angers, par exemple. Un domaine ne se justifierait que s’il y avait une jumenterie. Il n’y a plus de jumenterie, vendons le Pin et voilà quelques millions pour boucher quelques trous.»
L’affaire alla très loin. A cette attaque criminelle de lèse-beauté, la réponse était assez facile, réponse que je ne vous imposerai pas. Le Pin fut sauvé. Il était temps, l’alerte avait été rude. Ce qui réconforte après cette période dangereuse, c’est non seulement le sentiment unanime des Normands, qui ont le goût des belles choses, mais aussi la sensation profonde que cette espèce de victoire durera longtemps. Les services des Finances ont été convaincus qu’il ne fallait pas vendre Le Pin, et, d’ailleurs, s’il se produisait des attaques de même ordre, dans un avenir proche ou éloigné, il existe, dans des cartons, au Pin, tout un arsenal de munitions préparées avec soin, et même des lignes de repli qui assureraient une nouvelle victoire.
J’en arrive au troisième service fonctionnant au Pin: le Dépôt d’Etalons. Ce n’est pas le plus nombreux de France; au point de vue numérique, Lamballe, Saint-Lô le dépassent, mais, avec ses 292 pensionnaires, c’est certainement le plus remarquable par la qualité, et la diversité des races qui y sont représentées.
Quand viennent des missions étrangères, le plus difficile est de savoir ce qu’elles désirent, ce qu’elles cherchent, le genre, ou les genres de chevaux qui les intéressent. C’est comme dans une maison de gros: «Voulez-vous des petits pois, des haricots, des nouilles ou des lentilles?» Quand le visiteur a répondu clairement, la moitié du travail est fait, et on peut montrer, presque à coup sûr, le genre de cheval, répondant aux desiderata qui sont exprimés.
La circonscription du Pin est vaste, elle s’étend sur cinq départements et demi: l’Orne, la moitié du Calvados, l’Eure, la Seine-et-Oise, la Seine-Inférieure et la Seine.
Les centres de l’élevage, les berceaux de race, sont bien en terre normande, dans l’Orne, dans le Perche, dans le Calvados, dans la vallée d’Auge. C’est d’ailleurs une caractéristique singulière de l’élevage de ces dernières années; l’élevage de qualité, surtout se concentre dans les lieux où les chevaux poussent tout seuls. Les grandes écuries françaises ou étrangères se rapprochent et se fixent aux pays d’élection. Dans un rayon de 50 kilomètres autour du Pin se trouvent aujourd’hui la moitié ou davantage, de l’élevage du pur-sang anglais en France, et les deux tiers de l’élevage trotteur.