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Le prince Lucien Bonaparte et sa famille

Publié par Good Press, 2021
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EAN 4064066336066

Table des matières


AVANT-PROPOS
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE V
NOTICES BIOGRAPHIQUES
GÉNÉALOGIE DE LA FAMILLE DU PRINCE LUCIEN BONAPARTE 1
PIÈCES JUSTIFICATIVES

NOTICES BIOGRAPHIQUES

Table des matières

CHARLES BONAPARTE.
(1803-1857.)


Charles-Lucien-Jules-Laurent, l’aîné des enfants de Lucien Bonaparte avec Alexandrine de Bleschamp, né à Paris le 24 mai 1803, épousa en juin 1822 sa cousine Zénaïde-Charlotte Bonaparte, fille de Joseph, ancien roi de Naples et d’Espagne. Il partit la même année pour les États-Unis. Il s’y adonna à l’étude approfondie de l’ornithologie, et fit connaître un grand nombre d’oiseaux du nouveau monde qui avaient échappé au naturaliste Wilson, à l’ouvrage duquel il ajouta un supplément. Ce fut même ce livre qui suggéra à Audubon l’idée de son travail sur les oiseaux d’Amérique. Toutes ses recherches furent couronnées d’un tel succès, que les naturalistes les plus éminents de notre époque considèrent les travaux de Charles Bonaparte comme ayant imprimé une impulsion rigoureusement scientifique aux études zoologiques. Rentré en Europe six ans plus tard, le Prince conçut l’idée d’un grand ouvrage sur le règne animal de l’Italie, sa patrie adoptive, — car la France, sa patrie d’origine, lui était interdite.


En 1844, il fut élu membre correspondant de l’Institut de France.

On a dit de lui qu’il était incontestablement un des naturalistes le plus heureusement doués, le plus ingénieux et le plus laborieux que la France ait vus naître.

Le prince Charles a joué un rôle diversement apprécié dans les révolutions d’Italie.

Adversaire du pouvoir temporel, il fut nommé vice-président de l’Assemblée constituante, dont il dirigea les délibérations avec une rare habileté. Il ne quitta Civita-Vecchia qu’après l’occupation de Rome par les troupes françaises. Arrêté, au moment où il faisait route pour Paris, par ordre de Louis-Napoléon, son cousin, alors président de la République, il fut conduit d’Orléans au Havre et embarqué pour l’Angleterre.

Quelque temps après, il obtenait de l’Empereur de rentrer en France et de résider à Paris.

Il mourut le 29 juillet 1857.

Sa femme, la princesse Zénaïde, lui avait apporté une fortune que, par malheur, il ne put conserver.

Le prince Charles eut de son mariage huit enfants, dont trois fils:

Joseph, né à Philadelphie en 1824 et mort à Rome.

Lucien, né en 1828, cardinal de la Sainte Église romaine depuis le 13 mars 1868.

Napoléon, ancien chef de bataillon au 61e de ligne, né en 1839, marié en 1859 à la princesse Ruspoli et de Cerveteri.



LÆTITIA.
(1804-1870.)


Née à Milan le 1er décembre 1804.

Mariée à M. Thomas Wyse, ancien ministre d’Angleterre à Athènes, mort le i5 avril 1862; morte elle-même en 1870.



JOSEPH.


Mort peu après sa naissance. Son cénotaphe, en beau marbre de Carrare, admirable morceau de sculpture italienne, est dans l’église paroissiale du bourg de Canino (États romains).



PAUL-MARIE.
(1806-1826.)


Lieutenant-colonel philhellène, né à Rome, mort très-jeune encore à bord de la frégate l’Hellade, dont il avait reçu le commandement en second de lord Cochrane, qui avait beaucoup connu son père pendant la captivité de Lucien en Angleterre. Le jeune officier se montra digne d’une telle faveur et se distingua par son intrépidité dans plusieurs rencontres.

En décembre 1826, on signala des navires turcs dans le golfe de Nauplie. On fit le branle-bas. Le Prince se précipita dans sa cabine pour y prendre ses pistolets chargés et accrochés à la paroi du bâtiment. Une de ces armes partit, et la balle traversa la poitrine du malheureux jeune homme. Il ne survécut pas à cette affreuse blessure.

Son corps, conservé dans un tonneau de rhum, fut transporté dans l’île de Spezzia, puis, plus tard, de touchantes funérailles lui furent faites par le corps expéditionnaire de Morée, dans la baie de Navarin.



JEANNE.
(1810- 1838.)


Marquise Honorati.

Modèle de beauté et de bonté, adorée de tous ceux qui avaient vu, ne fût-ce qu’une fois, cette angélique créature, enlevée, à la fleur de la jeunesse, à l’amour des siens.

A la fin d’un bal où elle avait dansé plusieurs heures, elle eut l’imprudence de se mettre à une fenêtre. Atteinte d’une angine foudroyante, et victime, semble-t-il, d’un traitement médical peu éclairé, la pauvre jeune femme succomba, laissant une jolie petite fille du nom de Clélie.



LOUIS-LUCIEN.
(1813-... )


Né le 4 janvier 1813, à Thorngrowe, dans le comté de Worcester, pendant la captivité de son père, alors prisonnier des Anglais.

Polyglotte et chimiste distingué. Son grand dictionnaire en soixante-dix langues ou dialectes, qu’il parle et écrit couramment, est un vrai prodige.

Comme chimiste, le prince Louis-Lucien a reçu les suffrages des savants les plus compétents, tels que Pelouze, Dumas, Poggiale, etc.

Il est l’inventeur du valérianate de quinine, si efficace dans les fièvres paludéennes intermittentes. Une nouvelle méthode de nomenclature qu’il a proposée dépasse, paraît-il, de l’avis des meilleurs chimistes, tout ce qu’on a fait de mieux en ce genre. Il a siégé à la Constituante, à la Législative et au Sénat.

Retiré à Londres, il y vit rigoureusement confiné dans l’étude et poursuivant ses importants travaux scientifiques.

En 1832, le prince Louis-Lucien s’est marié avec mademoiselle Marianne Cecchi.

L’empereur Napoléon III le nomma grand officier de la Légion d’honneur le 13 janvier 1860.



PIERRE-NAPOLÉON.
(1815-1881.)


Le prince Pierre-Napoléon Bonaparte naquit à Rome le 11 octobre 1815, à cette époque si tourmentée, si cruelle, où la coalition poursuivait avec tant de haine tout ce qui portait le nom de Bonaparte. Pourchassé, honni, rejeté d’exil en exil, accompagné de sa femme dans un état de grossesse avancée, Lucien, son père, n’obtint qu’à grand’peine l’autorisation d’accepter l’hospitalité que lui offrait le Pape dans ses États, quelques jours seulement avant que la princesse accouchât.


L’enfant eut pour premier précepteur l’abbé Casanova, et, plus tard, le Révérend Père Maurice de Brescia, un des hommes les plus savants de l’Italie. L’élève montrait une vive intelligence et une grande aptitude aux études scientifiques et littéraires. Sous de tels maîtres, il ne pouvait manquer d’atteindre un complet [développement de tant de précieuses facultés et de devenir un homme remarquable dans les sévères spéculations de la science, aussi bien que dans la culture des lettres et des arts. De nombreux travaux, d’ordres les plus divers, témoignent de son instruction supérieure dans les branches les plus opposées du savoir humain; mais ce fut la poésie qui eut toujours ses préférences et ses meilleures caresses; il avait, du reste, de qui tenir; son père et sa mère lui avaient gardé une place entre eux sur le mont sacré.


Avec ces aspirations vers l’idéal, c’est-à-dire vers le bon, le beau et le juste, ce cœur ardent devait s’ouvrir aux rêves de liberté, d’émancipation, de relèvement des faibles et des opprimés; un de ses frères lui avait donné l’exemple de l’enthousiasme pour les nobles causes: c’était Paul-Marie, qui, à dix-neuf ans, avait couru se ranger sous le drapeau de la Grèce soulevée pour son indépendance, et était mort, admiré, cité pour son courage et son élan chevaleresque. Pierre sentait brûler en lui le même feu, lorsque se déclara le mouvement italien en 1831. Il trompa la vigilance de sa famille, quitta le toit paternel et se dirigea vers la Toscane, au camp des insurgés. La police l’arrêta, le conduisit à Livourne, où il fut enfermé dans un fort pendant six mois. Rendu à la liberté, il voulut retourner au foyer, dans les États romains; mais les frontières lui en furent fermées. L’exil encore, toujours l’exil!... Il dut, en janvier 1832, s’embarquer pour les États-Unis, habita quelque temps New-York, qu’il quitta bientôt pour se rendre auprès de son oncle, le roi Joseph, qui résidait à Pointe-Breeze, sur le Delaware, entre Philadelphie et New-York.


Là-bas, en Amérique, deux Républiques, celle de la Nouvelle-Grenade et celle de l’Équateur, depuis longtemps déjà en guerre entre elles, en arrivaient au terme de la lutte et se préparaient aux batailles décisives.

L’odeur de la poudre monta aux narines du jeune Pierre-Napoléon, qui, impatient de son inaction, demanda et obtint, en juillet 1832, de prendre du service dans l’armée du général Santander, président de l’État de la Nouvelle-Grenade. Il fut nommé chef d’escadrons et attaché à la personne du général président en qualité d’aide de camp. A la fin de la campagne, pendant laquelle il s’attira l’estime et la confiance du commandant en chef par sa bravoure et son dévouement, il reçut de Santander la proposition de rester attaché à l’armée de Colombie; mais les intrigues qui, d’Europe, ne cessaient de poursuivre, même de l’autre côté de l’Atlantique, les membres de la famille du grand Empereur, vinrent encore troubler les projets de ce généreux enfant de dix-huit ans, dont on se faisait sans doute un épouvantail parmi les maîtres du vieux monde, étroitement ligués contre tout ce qui avait une origine révolutionnaire. Il dut revenir à New-York, et, après quelques mois, obtint du Pape de se fixer à Canino avec son frère Antoine.


Là, il passa deux années dans le repos, entièrement livré aux travaux littéraires et historiques, n’ayant d’autres distractions, en dehors des heures remplies par la poésie, que la chasse, qui était et fut toujours pour lui une véritable passion.

Mais de cruelles tribulations l’attendaient.

Il eut d’abord la douleur de voir s’éteindre, entre les bras de sa mère et du cardinal Fesch, sa noble et vénérée aïeule, Madame Mère, la mère des rois, Lætitia, qui expira le 26 avril 1836, après une courte maladie, à l’âge de quatre-vingt-six ans.


Bientôt la calomnie s’acharna contre Pierre-Napoléon et le rejeta sur le chemin de l’exil. Des ennemis influents auprès du Pape Grégoire XVI présentèrent au Pontife les princes Pierre et Antoine comme affiliés aux sociétés secrètes de la jeune Italie, chefs des carbonari, et prêts à user de leur influence sur les populations des Maremmes pour leur faire prendre les armes et les appeler à l’insurrection. Ils durent, tous les deux, s’éloigner du foyer de famille, quitter leur mère malade, et reprendre le triste pèlerinage des bannis. Mais un grave incident suspendit le voyage. Attiré dans un guet-apens, frappé par des sbires, Pierre se défendit comme un lion, fut saisi, jeté dans une prison de Rome, et n’en sortit que le 7 février 1837, après une captivité de neuf mois et demi. Il s’embarqua alors de nouveau pour l’Amérique; il y fut reçu à son arrivée par deux princes de sa maison qui l’y avaient précédé : Louis-Napoléon, dont l’entreprise de Strasbourg avait échoué, et Lucien Murat. Il passa quelques mois avec eux, dans la plus douce et la plus cordiale intimité, heureux, après tant d’orages, de ces heures de repos au milieu des chères affections de famille.

Mais il y avait en lui un besoin d’activité, une soif de voir, d’apprendre, un trop-plein de forces à dépenser, qui devaient bientôt faire une fatigue de cette oisiveté ; cette fièvre du mouvement l’emporta dans un grand voyage aux îles Ioniennes; il avait l’intention d’étudier à fond la Grèce et la Turquie. Il s’embarqua en février 1838 pour l’archipel Ionien et s’installa provisoirement dans un cottage non loin de Corfou. Il y avait alors dans l’Albanie, dont la côte n’est séparée de Corfou que par un étroit canal, des chasses d’une extraordinaire abondance en gibier de poil et de plume. Inutile de dire que le Prince, grand chasseur devant l’Éternel, ne pouvait manquer de prendre part aux exploits cynégétiques des Nemrods, officiers de la garnison et notables de Corfou. Mais ces chasses n’étaient pas sans danger; des Albanais pillards, redoutables bandits, s’embusquaient assez souvent et se ruaient en nombre sur les partis de chasseurs, ne craignant pas d’aller jusqu’au meurtre pour les dépouiller. Pareil cas ’se présenta, lors d’une chasse du prince Pierre.

Deux de ces brigands surgirent au moment où le Prince se disposait à déjeuner sur l’herbe, au fond de l’anse de Pargagna. Les hommes qui l’accompagnaient, sans armes, affolés de terreur, ne songeaient qu’à demander grâce et à tout abandonner pour avoir la vie sauve. Heureusement Pierre n’était pas d’humeur aussi accommodante: il laissa approcher les bandits, et, à courte portée, où le coup devait faire balle, les abattit l’un après l’autre avec un fusil de chasse chargé de petit plomb. Après quoi, il rallia ses compagnons, gagna son embarcation et ordonna de nager à force de rames pour s’éloigner de cette côte inhospitalière. Et bien lui en prit; car, attirée par les coups de feu, une nuée de détrousseurs de même espèce était accourue sur le rivage et déchargea ses armes sur les fugitifs, Dieu merci! hors de leur portée. Mais cet acte d’énergie déchaîna une meute d’assassins albanais qui jurèrent de venger leurs estimables frères. Pierre vécut alors au milieu de continuels dangers et de poignards toujours levés sur lui. La situation devint si tendue que, malgré la légitimité absolue et reconnue de son action, en présence d’une attaque de grand chemin, le Prince fut invité par le gouverneur lui-même à quitter l’île, au nom de son salut personnel et de la tranquillité publique.


Il se rendit à Malte, où sévissait le choléra; là, il trouva une population terrifiée, qui, sur l’affirmation des médecins eux-mêmes que le fléau est contagieux, abandonnait les malades et refusait d’ensevelir les morts. Le Prince, voulant prouver que le mal est simplement endémique, alla dans les hôpitaux, s’arrêta devant tous les malheureux le plus cruellement atteints, leur prit les mains, resta des heures auprès d’eux à les consoler, à les réconforter, et excita l’admiration par son courageux dévouement.


Pierre Bonaparte continua son voyage par Gibraltar, le Portugal, l’Espagne, l’Angleterre, et enfin obtint du gouvernement belge l’autorisation de s’installer à Mohimont, dans le Luxembourg.


«Spirituel, énergique, hardi», dit un de ses biographes, M. J. de la Rocca, «d’une conception rapide, d’une
«constitution robuste, admirablement doué de toutes les
«manières, le fils de Lucien, le neveu du grand capitaine,
«aurait pu rendre, dans les armes et les arts libéraux,
«d’éminents services à son pays, si son origine, au
«lieu d’être une recommandation, ne s’était dressée
«devant lui comme un obstacle infranchissable. L’inactivité
«à laquelle le condamnait sa naissance était pour sa
«juvénile audace un poids insupportable. Il essaya d’en
«sortir par tous les moyens que l’honneur autorise.»


Il offrit son épée à la Belgique, qui ne put accepter son concours, en considération de la politique des Tuileries; il demanda l’autorisation de servir sa patrie, en Algérie, comme simple soldat; cette faveur lui fut refusée; il mit tour à tour ses services à la disposition de l’Espagne, de Méhémet-Ali, et sollicita du czar Nicolas l’honneur de faire dans ses armées une campagne en Circassie; toutes ses offres furent repoussées. Enfin, le vice-roi d’Égypte l’avait accueilli et lui proposait un grade élevé dans son état-major; mais alors, les mêmes influences diplomatiques qui l’avaient poursuivi avec tant d’acharnement se retrouvèrent pour l’empêcher de profiter de la bienveillance kédiviale.


Le Prince dut rentrer dans sa solitude de Mohimont, Dieu sait avec quel découragement et quel désespoir. Il n’avait pu encore fouler le sol français! Cette patrie, pour laquelle il aurait tant voulu verser son sang, lui serait-elle donc à tout jamais interdite?... Il n’était qu’à quelques kilomètres de la frontière. La tentation fut trop forte; arrivé sur la lisière des deux pays, ému, remué jusqu’au plus profond de l’âme par ce saint amour de la patrie qu’il faut avoir été exilé pour bien connaître, il franchit d’un bond la frontière, mit les pieds sur la terre de France, s’agenouilla, baisa le sol sacré et rentra en pays étranger, navré de douleur et les yeux pleins de larmes. Ah! oui, le poëte a eu raison de le dire: «L’exil est impie!»


Ce ne fut qu’en 1846, sous le ministère de M. Duchâtel, que le prince Pierre-Napoléon Bonaparte obtint l’autorisation de venir à Paris, pour embrasser sa chère et vénérée mère, la princesse Alexandrine, depuis tant d’années privée de ses caresses. Il lui fut permis alors de visiter le tombeau du héros, du glorieux et puissant chef de sa famille, et ce fut le général Petit, le brave général Petit, des adieux de Fontainebleau, qui lui fit les honneurs des Invalides, dont il était gouverneur; il lui donna même à baiser l’épée impériale, pieusement conservée par lui, en attendant qu’elle fût déposée dans le monument non encore achevé.

Et ayant embrassé sa mère, et médité devant le tombeau du plus grand guerrier moderne et l’un des plus extraordinaires génies qui aient jeté des rayonnements d’astre sur l’humanité, Pierre-Napoléon rentra moins malheureux, moins endolori, dans son ermitage de Mohimont; il se reprit à espérer que bientôt peut-être ses épreuves allaient cesser et qu’il pourrait respirer librement l’air du pays.

Et en effet, moins de deux ans plus tard, la révolution de 1848 éclatait et mettait un terme à la proscription.

Le Prince arriva à Paris, dès le 27 février, et se rendit immédiatement à l’Hôtel de ville. Le gouvernement provisoire le nomma chef de bataillon à la légion étrangère, avec une permission illimitée de séjour à Paris.

Élu, l’année suivante, représentant du peuple à l’Assemblée législative par les départements de la Corse et de l’Ardèche, Pierre-Napoléon Bonaparte opta pour la Corse.


Pendant les douloureuses journées de troubles qui traversèrent cette époque si violemment agitée, au 15 mai, au 15 juin, au 23 juin particulièrement, où la société courut un immense péril, il se signala par son dévouement civique, et sa bravoure fut admirée de tous. Il inscrivit le premier son nom sur la liste des députés de bonne volonté et suivit M. de Lamartine à l’attaque des barricades. Parvenus, au milieu des plus grands dangers, dans le faubourg du Temple, ils poussèrent jusqu’au canal Saint-Martin, où ils furent accueillis par une grêle de balles; plusieurs soldats furent tués autour d’eux; après avoir reconnu la position, M. de Lamartine, vaillamment secondé par le Prince, le ministre Duclerc et M. de Treveneuc, réunit tout ce qu’il put trouver de troupe de ligne et de garde mobile, et aborda vigoureusement la barricade sous un feu d’enfer. Plusieurs officiers supérieurs et autres furent mortellement atteints; le prince Pierre eut un cheval tué sous lui; enfin la barricade fut priser


A la Chambre, il plaida éloquemment contre l’expédition de Rome, proposant à l’Assemblée de décréter que «l’indépendance des États romains est inviolable, et que les troupes françaises ne continueront à les occuper que pour protéger leur indépendance».

Il demanda, l’un des premiers, que le droit au travail fût admis en principe dans la Constitution.

Il combattit avec énergie l’admission des agents de l’ordre administratif, judiciaire ou militaire, à la représentation nationale, appuya la proposition de suppression, ou du moins d’une diminution radicale de l’impôt sur le sel, et soutint l’élection directe du président de la République par le peuple, en votant pour une Assemblée unique et en se plaçant au premier rang des opposants à la proposition Grévy.


Nous avons vu que le gouvernement provisoire avait nommé le prince Pierre-Napoléon chef de bataillon au titre étranger. Depuis, sur ses instances, il lui avait été promis, soit au ministère de la guerre, soit à la présidence, de lui conférer ce grade au titre de Français. Il se sentait humilié d’être considéré, lui si Français, lui, le neveu du grand empereur, comme un officier auxiliaire, et, porteur d’un tel nom, d’avoir besoin de lettres de grande naturalisation; son patriotisme en souffrait. Cependant, il ne voyait pas venir le correctif de sa situation ambiguë, et, blessé dans son amour-propre de soldat, il ne se sentait pas disposé à servir autrement qu’au titre national qui lui était dû. Le Prince président, des amis, des parents, unirent leurs efforts pour l’engager à faire acte de présence à son corps et à laisser ainsi au ministre de la guerre la latitude de régulariser sa position.

Il finit par céder à ces conseils. Le 1er octobre 1849, il demanda un congé à la Chambre et partit pour Alger, où il arriva le 9. Mais il avait dûment prévenu ses collègues qu’il allait remplir une mission, après laquelle il reviendrait siéger parmi eux.


Le Prince alla donc rejoindre le corps d’expédition qui faisait le siège de Zaatcha et, sur sa route, trouva l’occasion de sauver, à la tête d’une faible escorte, un convoi menacé par un fort parti de montagnards de l’Aurès.

Dès son arrivée au camp, il fut désigné pour remplir les fonctions de commandant de tranchée. Comment il s’acquitta de sa mission, un paragraphe extrait de la Relation du siége de Zaatcha, par le général Herbillon, va nous le dire:

«On le vit prendre son service avec un air de gaieté,
«d’assurance, de franchise qui plut à tous. Aussi quand,
«deux jours après, dans une circonstance très-difficile,
«il déploya la plus grande vigueur et donna l’exemple
«du plus grand sang-froid, personne n’en fut étonné.»


Le 25 octobre, le commandant Pierre Bonaparte reçut l’ordre d’aller, avec deux cents hommes de son régiment et deux cents du 3e bataillon d’infanterie légère d’Afrique, couper les palmiers aux environs de Lichana, où s’étaient retranchés de forts contingents ennemis.

Il accomplit sa mission, non sans les plus grands efforts, et soutint une lutte inégale contre des masses considérables, une lutte de quatre heures, qui fit de larges trouées dans son détachement, mais qui coûta terriblement cher aux Arabes.

Le général Herbillon lui exprima hautement sa satisfaction devant sa petite troupe.

— Je vous remercie de tout ce que vous avez fait, lui dit-il.

Et le rapport de son chef, le colonel Carbuccia, s’exprime ainsi à son sujet:

«J’avais confié à M. le commandant Pierre Bonaparte,
«du 2e régiment de la légion étrangère, la mission de
«procéder à cette opération importante, à la tête de
«quatre cents hommes, dont deux cents de la légion et
«deux cents du 3e bataillon d’Afrique.

«Je suis heureux d’avoir à vous signaler la bravoure
«téméraire et le coup d’œil militaire de cet officier supérieur,
«digne du nom qu’il porte. Violemment atteint
«d’un énorme pavé sur la poitrine, il a tué de sa main
«deux chefs arabes au plus fort de la mêlée, aux applaudissements
«de la ligne des tirailleurs.»

Le 29 octobre, le général Herbillon lui donna une mission auprès du gouverneur général, dont le but était de hâter l’envoi de renforts. Son colonel, M. Carbuccia, lui transmit l’ordre du général dans les termes suivants:
«D’après ma lettre, je dois vous engager à partir ce soir
«même, ou demain au plus tard, et même pour Paris,
«directement, etc., etc.»

Le prince Pierre avait fait ses preuves de talents militaires et du plus brillant courage. Cependant, le grade français ne lui arrivait toujours pas, quoique promis par le ministère de la guerre. D’un autre côté, le terme qu’il avait fixé pour sa rentrée à l’Assemblée nationale était passé depuis longtemps. Froissement d’un côté, devoir de représentant d’autre part, autorisation écrite, indiscutable, de ses chefs militaires, tout cela le décida à rentrer à la Chambre. Il prévint de sa résolution le gouverneur général, qui lui répondit par une lettre, non-seulement ne contenant aucun blâme, mais encore conçue dans les termes les plus affectueux et les plus honorables.

Le 8 novembre, il s’embarquait pour la France.

Les inimitiés politiques s’emparèrent de cet événement pour nuire au Prince et pour lui imputer à crime ce départ de l’armée; mais fort de sa conscience et de l’estime de tous ceux qui l’avaient vu à l’œuvre, il ne répondit que par le mépris à ces odieuses manœuvres, et les serpents en furent quittes pour user leurs dents sur cette lime bien trempée.

Les événements de décembre 1851 le décidèrent à aller s’établir aux environs de Calvi, où il acheta une propriété et se livra à la grande culture. L’année suivante, porté comme candidat au renouvellement du conseil général, il fut élu par cinq cantons.


Lors du rétablissement de l’Empire, il reçut, comme son frère aîné Louis-Lucien, les titres de prince et d’altesse.

Quand éclata la guerre de Crimée, il demanda à reprendre du service dans l’armée; mais Napoléon III, son cousin, tenant à ne point le mettre en évidence, ne lui accorda pas cette autorisation, qui lui fut refusée également pour la campagne d’Italie.

Fréquentant peu la cour des Tuileries, le Prince partageait sa vie entre la France et la Corse, où il pouvait se livrer avec ardeur à la chasse, sa passion dominante.


Le 10 janvier 1870, un grave événement mit Paris en émoi.

Après de vives polémiques entre les journaux l’Avenir de la Corse, qui défendait les idées napoléoniennes, la Revanche, journal démocratique publié à Bastia, et la Marseillaise, le journal de Henri Rochefort, polémiques dans lesquelles le prince Pierre Bonaparte était attaqué de la façon la plus violente, divers cartels furent échangés.

M. Paschal Grousset, prenant fait et cause pour la Revanche, qu’il avait aidé à fonder, envoya des témoins au Prince, qui habitait Auteuil; ces témoins étaient MM. Ulric de Fonvielle et Victor Noir. Ce dernier s’oublia jusqu’à frapper au visage le Prince, qui, tirant un revolver qu’il portait habituellement dans sa poche, fit feu sur lui et eut le malheur de l’atteindre mortellement.

Pierre Bonaparte se constitua immédiatement prisonnier, et son procès eut lieu devant la haute cour de justice, réunie d’urgence à Tours.

Le Prince fut acquitté.

Ce drame éveille des passions trop ardentes encore pour que nous en accompagnions le récit du moindre commentaire. Tout ce que nous pouvons affirmer, c’est qu’il jeta une grande ombre sur la vie de Pierre Bonaparte, dont le cœur bon et généreux ne pouvait rester insensible à ce cruel dénoûment, et qui déplora la mort du malheureux dont la brutale attaque lui mit une arme à la main, en état de légitime défense.


A la nouvelle de la déclaration de guerre à l’Allemagne, le Prince, désirant prendre part aux opérations de l’armée, écrivit à l’Empereur; il avait fait avec assez d’éclat ses preuves en Afrique pour espérer qu’on ne lui refuserait pas de remplir son devoir de Français, alors que la patrie était en danger; cependant cette faveur ne lui fut pas accordée.


En 1871, il fit régulariser son mariage, grâce à M. Thiers, président du pouvoir exécutif. Ce mariage, bien que contracté religieusement et civilement sous l’Empire, n’avait pas été reconnu par Napoléon III, les membres de la famille impériale, aux termes du sénatus-consulte, ne pouvant se marier qu’avec l’agrément du souverain.

A quelque temps de là, le prince Pierre Bonaparte rentra en France, où la princesse, sa femme, dirigeait seule l’éducation de ses enfants.


Il mourut à Versailles, âgé de soixante-cinq ans.

Le roi Victor-Emmanuel l’avait fait, en 1864, grand-croix de l’Ordre des Saints Maurice et Lazare; la même année, il recevait la croix d’officier de la Légion d’honneur

En dehors de travaux littéraires, le Prince a laissé de curieux souvenirs qui seront publiés.


De son mariage avec Justine-Éléonore Ruflin, il eut deux enfants:


1° Roland, né à Paris le 19 mai 1858, élève de Saint-Cyr, d’où il sortit en 1879 avec le numéro 23 sur 360. Placé au 36e