A la lisière d’une forêt s’élevait une toute petite maisonnette avec un jardinet au-devant. Dans le jardinet fleurissaient deux rosiers charmants; l’un portait des roses blanches, l’autre en portait des rouges. La dame du logis, qui était une veuve, avait pareillement deux charmantes enfants; l’une, une petite blondinette, au teint de lait, s’appelait Blanche-Neige; l’autre, une brunette aux joues colorées, se nommait Rose-Rose.
Les deux fillettes s’aimaient de tout cœur et ne sortaient jamais l’une sans l’autre. Souvent elles allaient se promener seules dans la forêt et cueillir des fraises. Aucun animal ne leur faisait de mal; toutes les bêtes, au contraire, venaient jouer familièrement avec elles et leur manger dans la main. Si, d’aventure, elles s’attardaient dans le bois et ne pouvaient plus rentrer au logis, elles se couchaient à côté l’une de l’autre, au premier endroit venu sur la mousse, fût-ce au plus profond du fourré ou au bord d’un précipice béant, et, là, elles dormaient sans crainte jusqu’au matin. La mère ne s’inquiétait pas de leur absence; elle savait qu’elles étaient sous la protection de Dieu et des Anges. Les jours où les fillettes restaient à la maison, elles aidaient de bon cœur leur mère dans son travail, et tenaient le ménage si propre que c’était un plaisir de voir cela.
Un soir d’hiver, qu’il neigeait au dehors et que le feu flambait dans la chambre, la mère s’assit près de la cheminée, prit ses lunettes et se mit à lire dans un grand livre. Les deux fillettes, installées auprès d’elle, écoutaient de toutes leurs oreilles. Un petit agneau était couché par terre à leurs pieds; sur un perchoir, il y avait une tourterelle blanche qui tenait sa tête fourrée sous son aile.
Tout à coup on frappa à la porte. — Vite, Rose-Rose, va ôter le verrou, et regarde qui est là, dit la mère. Rose-Rose obéit. Quand la porte s’ouvrit, un ours énorme passa par l’entre-bâillement sa grosse tête noire. Rose-Rose poussa un cri et bondit en arrière. L’ours la suivit et entra dans la chambre derrière elle. Incontinent, l’agneau se mit à bêler, la tourterelle à battre des ailes, et Blanche-Neige se blottit sous le lit de sa mère. Alors l’ours se mit à parler: — N’ayez pas peur, dit-il, je ne vous ferai pas de mal. Seulement j’ai bien froid, et je désirerais me chauffer avec vous. — Pauvre ours, répondit la mère, approche-toi donc du feu; mais prends garde de te roussir le poil.
Les deux fillettes, rassurées, reprirent leurs places près de la cheminée; l’agneau et la tourterelle cessèrent également d’avoir peur. Les petites filles secouèrent la neige qui se trouvait sur la fourrure de l’ours et la lui nettoyèrent à fond avec le balai, tandis que l’animal, étalé près du feu, poussait de petits grognements de satisfaction et se prêtait aux lutineries des enfants.
L’heure de se coucher étant venue, la mère dit à l’ours: — Tu peux rester là, à l’abri du froid et du mauvais temps. — L’ours fit un signe de remerciement; puis, à l’aurore, il quitta la hutte et se mit à galoper gaillardement sous la neige. Depuis lors, il revint chaque soir à la même heure se coucher devant le feu, et il fallait voir comme il était heureux quand les fillettes lui chiffonnaient le poil, le lui roulaient en papillottes ou s’amusaient à le tapoter avec une baguette de coudrier. Il aimait surtout à se faire taquiner par Blanche-Neige, et sa joie suprême c’était qu’elle lui mît une bride comme à un cheval et qu’elle chevauchât sur sa croupe velue. Un jour qu’il galopait ainsi à hue et à dia, la fillette sur son dos, le bon animal se déchira la peau à un gros clou de la porte. Blanche-Neige remarqua que la plaie, au lieu d’être rouge, présentait au contraire un reflet d’or pur; mais elle ne s’arrêta pas autrement à ce détail.
Quand le printemps vint faire reverdir les buissons et les arbres, l’ours prit comme d’habitude un matin son bâton à la main et sortit de la cabane. Il trouva à la porte Blanche-Neige qui lui dit: — Où vas-tu si tôt, mon bon ours? — L’ours lui tendit la main en signe d’adieu et de grosses larmes tremblèrent dans ses yeux. — Ma chère enfant, répondit-il, je pars, et de longtemps, de bien longtemps, je ne reviendrai. — Tu as donc des affaires bien sérieuses! reprit Blanche-Neige toute émue. — Oui, il faut que j’aille à la forêt garder mes trésors, autrement le méchant nain me les volerait.
Blanche-Neige ne comprit pas ce qu’il voulait dire. Elle était, comme sa sœur et sa mère, tout au chagrin de voir s’éloigner un bon et fidèle ami, et à peine l’ours eut-il disparu dans le fourré, qu’elle se sentit le cœur singulièrement gros.
A quelque temps de là, les enfants retournèrent à la forêt pour cueillir des fraises. Là elles aperçurent un grand arbre qui gisait abattu sur le sol. Un petit homme au visage refrogné et flétri, avec une barbe blanche extrêmement longue, se démenait dans l’herbe près du tronc, comme un petit chien au bout d’une corde: l’extrémité de sa barbe était prise dans une fente de l’arbre, et il ne pouvait plus l’en dégager. Les fillettes s’étant approchées de lui curieusement, le nain leur cria d’une voix courroucée: — Qu’est-ce que vous avez à me dévisager comme cela, petites dindes! Vous feriez bien mieux de m’aider.
Rose-Rose se mit à rire de la colère du nabot et répondit: — Que t’est-il donc arrivé, pauvre petit bonhomme? — Ce qui m’est arrivé ? J’ai voulu fendre l’arbre, afin d’avoir un peu de bois pour ma cuisine. J’avais déjà enfoncé le coin dedans, et le bois s’entr’ouvrait, quand le coin a sauté, et la fente, en se refermant, a pris ma barbe, qui y est toujours. Impossible maintenant de m’en aller.
Les fillettes essayèrent vainement de lui venir en aide; la maudite barbe tenait bon. Rose-Rose dit alors: — Je m’en vais appeler du monde. — Qu’est-ce qui parle d’appeler du monde? s’écria le nain d’un ton irrité. Vous deux, c’est déjà trop pour moi. — Voyons, ne t’impatiente pas comme cela, reprit Rose-Rose. Cela ne convient pas à un bout d’homme tel que toi. Je m’en vais tout de suite te tirer d’embarras.
Ce disant, l’avisée fillette prit dans sa poche de petits ciseaux et coupa le bout de la barbe. Dès que le nain eut recouvré sa liberté, il saisit un sac plein d’or qui se trouvait sous le tronc, le chargea sur son dos, et partit en grommelant, sans dire merci, et sans même regarder les enfants.
Une autre fois, la mère envoya ses deux filles acheter quelque chose à la ville. Il leur fallait traverser une lande semée de gros blocs de rocher. Là, elles aperçurent un grand aigle qui tournoyait dans les airs; l’oiseau descendait de plus en plus, et finalement il se posa sur l’un des rochers. Bientôt après, les enfants entendirent un cri de détresse. Elles coururent voir ce qui se passait; c’était l’aigle qui avait saisi leur ancienne connaissance, le nain, et qui essayait de l’emporter. Les fillettes, touchées de compassion, allèrent à son secours et luttèrent contre l’aigle jusqu’à ce qu’il eût lâché sa proie. A peine le nain fut-il délivré, qu’il se mit à injurier ses libératrices: — Maladroites que vous êtes, vous m’avez tout déchiré mon habit; je ne sais pas s’il pourra se raccommoder! — Là-dessus il prit un sac plein de pierres précieuses et disparut par un trou du rocher. Les fillettes, qui savaient déjà quelle gratitude il y avait à attendre du nabot, continuèrent tranquillement leur route vers la ville.
Quelques années s’écoulèrent sans qu’elles rencontrassent de nouveau le nain. Elles étaient devenues entre temps de charmantes jeunes filles et avaient à peu près oublié leurs aventures avec le petit homme, quand un jour, en passant par la lande, elles l’aperçurent derrière un rocher, en train de contempler un tas étincelant de pierreries étendues devant lui. Les deux sœurs s’étaient arrêtées éblouies, quand le nain leva les yeux tout à coup et les découvrit. — Qu’est-ce que vous faites donc, plantées là à me regarder? — leur cria-t-il méchamment. Il allait continuer sur ce ton, quand un grognement furieux se fit entendre et un ours sortit au galop de la forêt. Le nain voulut courir bien vite à son trou. Mais l’ours lui barra le passage et le saisit. L’homoncule se mit à crier piteusement: — Cher et bon ours, épargne-moi: je te donnerai de bon cœur tous mes trésors. Si tu te sens en appétit, mange plutôt ces deux jeunes filles; elles sont grasses comme des cailles, et ce sera pour toi un vrai régal!
L’ours, sans daigner lui répondre, asséna au nabot un tel coup de patte qu’il tomba par terre inanimé. Les jeunes filles alors se sauvèrent effrayées; mais l’ours les rappela: — Blanche-Neige! Rose-Rose! n’ayez pas peur! ne reconnaissez-vous plus ma voix? Attendez, je vais aller avec vous. — Les deux sœurs reconnurent leur vieil ami à la voix et elles s’arrêtèrent aussitôt. Blanche-Neige lui tendit joyeusement la main. O surprise! L’ours dépouilla soudain sa peau velue et se transforma en un beau jeune homme, vêtu splendidement: — Ce méchant nain, dit-il aux jeunes filles stupéfaites, m’avait volé mes trésors et condamné à errer, sous la figure d’un ours, à travers les bois. Sa mort a rompu le charme qui m’emprisonnait, et puisque Blanche-Neige m’a aimé sous ma forme sauvage, je veux l’épouser et faire d’elle une princesse, car je suis fils de roi.
Les choses eurent lieu comme il l’avait dit. Au bout d’un an le fils du roi épousa Blanche-Neige; Rose-Rose épousa le prince son frère, et ils partagèrent entre eux les trésors qui se trouvaient dans la caverne du nain. La vieille mère vécut encore de longs jours, habitant tantôt avec l’une, tantôt avec l’autre de ses filles, et emportant toujours avec elle ses deux rosiers, qu’elle plaçait à sa fenêtre, et qui chaque année portaient de belles roses, les unes blanches et les autres roses.
Il était une fois un roi qui avait une fille très belle, mais excessivement fière et hautaine. Non seulement elle repoussait tous ceux qui aspiraient à sa main, mais encore elle se moquait d’eux. Un jour, le monarque invita à une fête tous les gens de marque des alentours qui avaient envie de se marier; il espérait que dans cette foule de rois, de ducs et de princes, la farouche infante se choisirait enfin un fiancé. Mais, quand on lui fit passer en revue les prétendants, elle trouva quelque chose à reprendre en chacun d’eux. L’un était trop gros, l’autre trop maigre, un troisième trop pâle, un. quatrième trop rougeaud. Bref, tous furent l’objet de ses critiques, et celui qui était le plus beau parmi eux, elle l’affubla du sobriquet de Barbe-de-Grive, sous prétexte que son menton se recourbait en pointe comme un bec de grive. Son père conçut de tout cela une extrême colère, et il jura de donner la revêche péronnelle au premier gueux venu.
A quelques jours de là, parut sous les fenêtres de la résidence royale un musicien déguenillé et sordide, qui se mit à chanter et à jouer si bien que le prince le fit appeler devant lui, et, voyant que l’homme était un gueux accompli, lui dit sans plus de façons: — Ta musique m’a fait tant de plaisir que je te donne ma fille en mariage.
La fille eut beau se trouver mal d’épouvante, le roi envoya sur l’heure chercher le chapelain pour qu’il bénît l’union du couple; puis, la cérémonie terminée, il dit à l’épouse: — Maintenant, tu peux décamper d’ici avec ton gueux de mari, car il n’est pas séant que des mendiants habitent dans le château d’un roi.
Le musicien emmena donc sa belle moitié à travers prés et forêts, jardins et champs, villes et villages, et tout le temps elle dut aller à pied. Quand elle demandait: — A qui appartient ce beau parc? Et cette ombreuse forêt? Et cette verte prairie? Et cette jolie ville? — le gueux répondait invariablement: — Cela appartient au roi Barbe-de-Grive. Et l’infante, chaque fois, de dire en soupirant: — Hélas! malheureuse que je suis! que n’ai-je épousé le roi Barbe-de-Grive! Sur quoi le gueux ne manquait pas de répliquer: — Je trouve fort déplaisant que tu penses sans cesse à un autre homme. Ne suis-je donc pas assez bon pour toi?
Enfin, ils arrivèrent à une misérable chaumière, et, la fille du roi ayant demandé à qui elle appartenait, le musicien répondit d’un ton joyeux: — C’est ma maison, et la tienne aussi; c’est là que nous allons vivre ensemble. — La pauvre princesse eut le cœur bien gros; il n’y avait point de domestiques au logis, et elle fut obligée de tout faire elle-même. Comme elle s’y prenait constamment de travers, son mari finit par lui dire: — Me voilà bien loti avec toi! Il n’y a plus, je le vois, qu’une ressource. Nous allons faire le commerce de la poterie au marché. Tu t’installeras sur la place et tu vendras la marchandise.
On pense s’il en coûta à la fille du roi de se mettre ainsi en évidence au marché et de faire l’article aux passants; mais il lui fallut bien s’y résoudre, sous peine de mourir de faim. Comme elle était jolie, les gens lui achetaient volontiers, et beaucoup même lui donnaient plus qu’elle ne demandait, de sorte qu’elle et son mari gagnaient très convenablement leur vie.
Un jour que la jeune marchande s’était postée avec sa denrée dans un angle de la place, voilà qu’un hussard ivre débouche tout à coup au tournant, et galope au beau milieu de la poterie, qui se brise en mille pièces. La princesse court chez elle en se lamentant raconter ce malheur à son homme. — C’est bien; assez pleuré ! lui répond celui-ci d’un ton quelque peu bourru. Puisque tu es incapable de mener aucune affaire par toi-même, nous allons aller au château de ton père, voir si l’on veut t’accepter comme fille de cuisine.
La fille du roi fut en effet acceptée comme aide par le cuisinier, et la besogne la plus rebutante fut la sienne. Elle avait dans ses deux poches de côté un petit pot qui lui servait à rapporter au logis la part de restes qui lui revenait, et c’était de cela que le couple vivait.
Un jour, eut lieu la noce du fils aîné du roi. La pauvre servante monta comme les autres regarder de la porte ce qui se passait dans la salle de bal. A la vue de tant de pompe et de magnificence, elle pensa avec mélancolie à son propre sort, et maudit son humeur orgueilleuse et hautaine qui l’avait plongée dans une telle misère. Soudain le fils du roi s’approcha d’elle, habillé de velours et de soie, la prit par la main, et voulut danser avec elle. Elle s’y refusa, et quel ne fut pas son effroi, en s’apercevant que celui qu’elle avait pris pour le fils du roi n’était autre que ce même Barbe-de-Grive qu’elle avait si moqueusement éconduit jadis! Mais elle eut beau résister; celui-ci l’entraîna au milieu de la salle; là, les cordons d’attache de ses poches se rompirent, les pots qui y étaient en tombèrent, si bien que la soupe se répandit sur le parquet luisant et ciré, avec une pluie de rogatons de toute sorte. Ce fut un éclat de rire unanime dans l’assistance.
La princesse bondit vers la porte pour se sauver; mais quelqu’un la rattrapa sur l’escalier et la ramena dans la salle. Ce quelqu’un, c’était encore le roi Barbe-de-Grive, qui lui dit d’un ton plein de douceur: — Ne crains rien, moi et le musicien de la maisonnette là-bas, comme aussi le hussard qui a fracassé ta poterie, nous ne faisons qu’une seule et même personne. Tout cela n’a eu pour but que de briser ton orgueil et de te punir de tes railleries envers moi.
La princesse se mit alors à pleurer amèrement: — Oh! dit-elle, j’ai eu des torts bien graves à ton égard, et je ne suis pas digne d’être ta femme. — Mais Barbe-de-Grive lui répondit: — Console-toi, les jours de deuil sont passés; nous allons maintenant célébrer notre noce.
La noce fut célébrée, en effet, avec tout le faste imaginable, et les deux époux vécurent désormais dans une félicité sans mélange.
Il était une fois un prince qui désirait épouser une princesse, mais une princesse pour de bon. Il fit le tour du monde pour trouver ce qu’il voulait, sans y réussir. Des princesses, il n’en manquait pas; seulement, étaient-elles véritables? Voilà ce qu’il ne put vérifier. Il y avait toujours en elles quelque chose qui clochait.
Il revint donc chez lui, et y demeura en proie au chagrin, car il eût tant voulu avoir une véritable princesse!
Un soir, éclata un orage d’une violence extrême; il éclairait, il tonnait, et la pluie tombait par torrents; c’était quelque chose d’effroyable. Tout à coup on frappa à la porte de la ville, et le vieux monarque, père du prince, alla lui-même ouvrir. C’était une princesse qui était là, à la porte, mais, grand Dieu! dans quel état, grâce à la pluie et au mauvais temps! L’eau ruisselait de ses cheveux et de ses vêtements; ses chaussures étaient inondées de la pointe au talon. Et pourtant, elle prétendait être une véritable princesse.
— Nous verrons bien cela! — pensa la vieille reine. Elle alla sans mot dire à la chambre où devait coucher l’inconnue, défit le lit, plaça tout en dessous un pois; puis, par-dessus le pois, elle mit vingt matelas, et, par-dessus les matelas, vingt édredons.
La princesse coucha toute la nuit sur le lit. Au matin, on lui demanda comment elle avait dormi.
— Oh! affreusement mal! dit-elle. Je n’ai pu fermer l’œil un instant. Dieu sait ce qu’il y avait dans le lit! C’était quelque chose de dur, de dur! J’en ai des bleus et des meurtrissures par tout le corps... Quelle horreur!
A ces mots, on reconnut qu’elle était une princesse pour de bon, puisqu’elle avait eu assez de délicatesse pour sentir un pois à travers vingt matelas et vingt édredons. Le prince la prit pour femme, sûr qu’il était de son authenticité, et, quant au pois, on le mit au musée de la ville, où l’on peut encore le voir, si personne ne l’a dérobé !
Il y avait une fois une dame qui n’avait qu’une fille, mais extrêmement petite, toute pâle, et ne ressemblant pas aux autres enfants. Quand la mère en effet sortait avec elle, les gens s’arrêtaient souvent à regarder la fillette, et marmottaient quelque chose entre leurs dents.
— Pourquoi donc me regarde-t-on de cette façon singulière? demandait alors l’enfant à sa mère.
— Ma fille, répliquait invariablement celle-ci, c’est parce que tu as une robe neuve, tout à fait jolie. Et la fillette d’être bien contente. Cependant, une fois de retour au logis, la mère serrait l’enfant sur son cœur et l’embrassait mille et mille fois en disant: — Ma pauvre mignonne, ma chérie, que deviendras-tu, si je meurs. Personne ne sait quelle angélique créature tu es; personne, pas même ton père.
Au bout de quelque temps, la mère tomba subitement malade, et le neuvième jour elle mourut. Le mari, désolé, se jeta sur le lit mortuaire, en demandant à être enterré avec la défunte. Ses amis lui firent entendre raison et essayèrent de le consoler. Bref, un an après, l’homme se remaria avec une autre femme, plus belle, plus jeune et plus riche que la première, mais qui n’était pas, à beaucoup près, aussi bonne.
Depuis la mort de sa mère, la fillette avait passé toutes ses journées assise à la fenêtre, attendu qu’il ne se trouvait personne qui voulût sortir avec elle. Sa pâleur avait encore augmenté, et elle n’avait point grandi d’une ligne.
Quand sa nouvelle mère parut au logis, l’enfant se dit: — Enfin, je vais recommencer mes promenades au grand air, par les jolis chemins où il pousse tant de belles fleurs, et où l’on voit tant de gens en toilette!
La pauvrette habitait une petite rue étroite, où le soleil ne pénétrait que rarement; tout au plus, en montant sur l’appui de la croisée, apercevait-on un petit pan de ciel bleu, large comme un mouchoir.
La nouvelle mère en effet ne manqua pas de sortir journellement, dans la matinée et l’après-midi, et, chaque fois, elle revêtait une robe magnifique, bien plus belle que toutes celles qu’avait eues l’autre mère; mais jamais elle n’emmenait la fillette.
Un jour enfin cette dernière, s’armant de courage, supplia instamment sa belle-mère de l’emmener. Mais celle-ci refusa tout net en disant: — Y songes-tu? Que diraient les gens, s’ils me voyaient avec toi! Ne sais-tu pas que tu es toute contrefaite? Les enfants bossus ne se promènent pas; ils doivent rester à la maison.
La fillette ne répondit rien; mais sitôt que sa mère fut sortie, elle monta sur une chaise et se contempla au miroir. C’était bien vrai! elle était bossue, très bossue! Elle se remit alors à la fenêtre, et, tout en regardant dans la rue, elle pensait à sa bonne mère d’autrefois qui, chaque jour, lui faisait prendre l’air. Puis, revenant à sa bosse: — Que peut-il bien y avoir là-dedans? se disait-elle. Il faut pourtant qu’il y ait quelque chose dans une bosse comme celle-là !
L’été s’écoula, l’hiver vint; la jeune fille était de plus en plus pâle, et si faible, qu’elle ne pouvait plus s’asseoir à la fenêtre; elle restait presque constamment au lit. Et quand les têtes vertes des premières perce-neige sortirent de la terre, elle vit, une nuit, sa bonne mère d’autrefois venir à elle et lui raconter toutes sortes de merveilles du monde de là-haut.
Au matin, la fillette était morte.
— Ne te fais pas de chagrin, dit la nouvelle épouse à son mari; c’est ce qui pouvait arriver de plus heureux à cette enfant.
Le mari ne répondit rien, il se contenta d’incliner la tête.
Quand la petite fut enterrée, un ange, avec de grandes ailes blanches de cygne, descendit du ciel, se posa sur la tombe et y frappa, comme on frappe à une porte. Immédiatement, la petite morte sortit du sépulcre; l’ange lui dit qu’il venait la chercher pour la conduire à sa mère, dans le ciel.
Les enfants bossus vont donc aussi au ciel? — demanda timidement la fillette. Elle ne pouvait se figurer cela, d’après ce qu’on lui avait dit des magnificences et des perfections du paradis.
L’ange alors de lui répliquer: — Mais, ma mignonne, à partir de ce moment tu n’es plus bossue. — Ce disant, il lui effleura le dos de sa main blanche. La vilaine gibbosité en tomba comme une écaille creuse qui se détache, et qu’y avait-il dans la bosse? Deux superbes ailes d’ange.
La fillette les déploya, comme si elle n’eût jamais fait autre chose, et la voilà s’envolant vers le ciel bleu en compagnie du divin messager. Au plus haut du firmament, elle trouva sa bonne mère assise, lui tendant les bras. D’un dernier coup d’aile, elle fut sur son sein.
Il y a déjà longtemps, vivait un roi qui avait sept fils. Quand ils furent devenus grands, il leur dit:
— Allez-vous-en par le monde accomplir quelques actions d’éclat, et, au retour, ramenez-moi de belles et dignes fiancées. — Seul, le plus jeune des fils dut rester jusqu’à nouvel ordre au logis.
Voilà donc les six aînés partis. Après maintes pérégrinations et maintes aventures, ils arrivèrent à la cour d’un monarque où ils se plurent tout de suite, d’autant mieux qu’il y avait là six filles d’une beauté vraiment extraordinaire. Ils les demandèrent pour femmes, et, ayant obtenu le consentement du roi, ils se mirent en devoir de retourner chez eux avec leurs fiancées.
Chemin faisant, ils longèrent un massif de roc escarpé au sommet duquel se dressait un énorme castel. C’était la demeure d’un géant qui changeait en pierre tous les gens qui passaient dans les environs. Avant que les frères eussent pu s’enfuir, ils furent, ainsi que leurs fiancées, métamorphosés en blocs de rocher.
Le vieux roi leur père, après avoir, pendant bien longtemps, attendu en vain leur retour, finit par envoyer le fils cadet à leur recherche. Le jeune homme sauta en selle allègrement, et il était déjà loin du château, quand il aperçut sur la route un corbeau qui ne pouvait plus se mouvoir, à force de faim et d’épuisement.
— Donne-moi quelque chose à manger, dit l’oiseau au prince, je t’assisterai à mon tour, quand tu seras dans le besoin.
Le prince tira un morceau de pain de sa poche et le partagea avec le corbeau, qui, une fois rassasié, prit son vol.
Quelque temps après, le voyageur atteignit une rivière sur le bord de laquelle il y avait un gros poisson qui faisait des efforts lamentables pour tâcher de sauter dans l’eau.
— Aide-moi, lui dit la bête; je t’assisterai à mon tour quand tu seras dans le besoin.
Le prince eut pitié de l’animal; il le jeta dans le fleuve, et continua son chemin.
Un peu plus loin, il rencontra un loup qui se tordait de faim par terre en hurlant.
— Donne-moi ton cheval, que je le mange! dit le loup au prince. Il y a juste mille ans que je jeûne.
— Eh bien, soit, s’il le faut, répondit le jeune homme — Et il donna son cheval au loup, qui n’en fit incontinent qu’une bouchée.
Comme, ensuite, il demeurait là fort embarrassé, à se demander comment il poursuivrait son voyage, le loup lui dit:
— Monte sur mon dos, je vais te porter où tu voudras.
Le prince passa le mors dans la bouche du loup, enfourcha la bête, et, hope! le voilà parti d’un tel train, que monts et vallées fuyaient vertigineusement à ses côtés. De sa vie il n’avait fourni une telle chevauchée.
Tout à coup le loup s’arrêta et dit à son cavalier: — Vois-tu, au pied de cet énorme château, ces douze blocs de pierre? Ce sont tes six frères et leurs fiancées. Descends, pénètre dans le château, et fais ce que te dira la princesse qui viendra au-devant de toi.
Le prince obéit, et, comme il entrait dans la cour du château, il voit venir à lui une charmante dame qui lui dit: — Au nom du ciel, comment t’es-tu introduit ici? Ta mort est certaine, si le géant t’aperçoit. — Diable! répond le fils du roi, mauvaise affaire, je le reconnais; mais pourquoi ne prendrais-je pas tout d’abord le temps de délivrer mes frères avec leurs fiancées, et même, si tu ne t’y opposes pas, celui de tuer le géant? — Oh! pour cela, impossible! répliqua la princesse. Il n’a point le cœur dans la poitrine.
Au même moment, on entendit un bruit de pas grinçants et pesants. — Vite! dit la dame. Entre ici, cache-toi sous le lit, et ne bouge pas!
Le prince fit ce qu’on lui commandait. Quand le géant fut dans la chambre et se fut assis, il se mit à flairer l’air en disant: — Tiens, ça sent ici la viande de chrétien! — Eh! c’est toi-même que tu sens, repartit la dame. Dis-moi plutôt où se trouve ton cœur. — Qu’est-ce que cela te fait? commença par s’écrier le géant.
Mais la princesse eut recours à tant de bonnes paroles, elle pria avec tant d’insistance le géant de lui dire où était son cœur, que l’autre finit par répondre: — Mon cœur, eh bien! puisque tu tiens à le savoir, il est sous le seuil de la porte.
Après avoir prononcé ces mots, il grommela encore quelque chose dans sa barbe, puis il se jeta surson lit et s’endormit.
Le fils du roi avait tout entendu. Dès que le monstre fut plongé dans le sommeil, il sortit de sa cachette, et chercha sous le seuil de la porte le cœur du géant; mais il ne trouva rien.
Le lendemain, le géant se leva de bonne heure, et se rendit à la forêt pour y chasser. Le soir, en rentrant, il s’écria de nouveau: — Tiens, ça sent par ici la viande de chrétien! — Et la dame de lui répondre comme la veille: — Eh! c’est toi-même que tu sens... Mais, laissons ces sornettes, dis-moi plutôt où se trouve ton cœur.
Le géant répondit en riant: — Il est là, dans le placard. — Après quoi, il s’étala derechef sur sa couche et se mit à ronfler.
Quand il fut endormi, le prince, qui avait tout entendu, fouilla le placard, aidé de la princesse; mais ni l’un ni l’autre ne trouvèrent rien.
Le matin suivant, le géant s’en alla encore. Le soir, en rentrant, il fit mine de flairer de nouveau la chair humaine dans la chambre. Ce que voyant, la princesse ne lui laissa pas le temps de parler; elle lui dit tout de suite: — Voilà deux fois que tu ne me dis pas la vérité. Ne recommence pas une troisième. Je t’en prie, fais-moi savoir où se trouve ton bon et excellent cœur.
En parlant ainsi, elle lui caressait les joues, si bien que le vieux monstre ébaucha une grimace de satisfaction et répondit: — Oui, tu es une brave fille. Ecoute donc ce que je vais te dire. Loin, bien loin d’ici, au milieu du Grand Océan, il y a une île solitaire; sur cette île, il y a une vieille chapelle; dans cette chapelle, il y a une fontaine très profonde; dans cette fontaine, il y a un canard sauvage; dans le corps de ce canard sauvage, il y a un œuf blanc. Eh bien, c’est dans cet œuf que se trouve mon cœur.
Ce long discours avait tellement épuisé le géant qu’il se laissa choir incontinent sur sa couche et s’endormit profondément.
Le fils du roi, qui avait tout entendu, ne s’attarda pas plus longtemps au château. Il prit immédiatement congé de la princesse, en lui promettant de revenir la voir dès qu’il aurait mis la main sur le cœur du géant.
Dehors, il trouva le loup qui l’attendait, et qui lui dit: — Monte seulement sur mon dos, je sais où tu veux aller.
Le prince enfourcha l’animal, et, hope! hope! les voilà partis par monts et par vaux jusqu’au rivage du Grand Océan. Là, le loup dit au prince: — Ne bouge pas, et ne crains rien. — Sur ce mot, il sauta dans les flots et se mit à nager avec son fardeau jusqu’à l’île en question. Ils y trouvèrent la vieille chapelle, mais elle était fermée, et la clef en était accrochée tout au haut du clocher. Le prince ne savait comment faire pour s’en emparer, lorsque tout à coup un corbeau s’approcha. C’était celui avec lequel il avait naguère partagé son pain. L’oiseau saisit la clef avec son bec, et la laissa tomber aux pieds du prince.
Celui-ci entra alors dans la chapelle. Tout y était bien comme le géant avait dit: dans la fontaine nageait un canard sauvage, qui finit par venir tellement près du bord, que le prince put le saisir. Seulement, comme il le retirait de l’eau, l’animal laissa choir l’œuf, qui s’engloutit au fond du bassin.
Comment le rattraper? Le fils du roi était bien embarrassé. Tout à coup, un énorme poisson sortit de l’onde. C’était celui que le prince avait naguère assisté. Ce poisson tenait l’œuf dans sa gueule. Le jeune homme le prit avec joie; mais il ne savait pas au juste ce qu’il en devait faire. — Serre-le fortement, dit le loup, et tu verras bien. — Le prince serra l’œuf autant qu’il put. Aussitôt une voix lamentable s’écria: — Ah! aïe! holà ! — C’était le géant qui se précipitait dans la chapelle en disant: — Grâce! Je ferai tout ce que tu voudras... Ne me broie pas le cœur.
Le prince répondit: «Eh bien, désenchante mes six frères et leurs fiancées; à cette condition, je t’épargnerai.»
Le géant souffla en l’air: «C’est fait! dit-il; à présent donne-moi l’œuf. — Attends! reprit le fils du roi. Ce disant, il pressa l’œuf de toutes ses forces; celui-ci s’écrasa, et au même moment le géant tomba mort par terre.
Le prince remonta aussitôt sur le loup et regagna le castel des rochers. Là, il trouva ses frères et les six princesses rendus à la vie. Il délivra ensuite la belle captive du géant. Elle était, elle aussi, fille de roi, et elle s’empressa d’accorder sa main au jeune homme, dès que celui-ci lui en eut fait la demande. De cette façon, les choses se trouvèrent réglées à souhait, et les sept frères n’eurent plus qu’à retourner, avec leurs compagnes, au château de leur père, où une septuple noce fut célébrée d’un même coup, avec un éclat et une pompe dont on parle encore dans le pays.
Un dimanche matin un homme alla à la forêt. Là, il abattit du bois, en fit un fagot, le lia et se le mit sur le dos.
Comme il regagnait son logis, il croisa un inconnu endimanché qui se rendait à l’église. Celui-ci, à la vue de l’homme au fagot, s’arrêta et lui dit: — Ne sais-tu pas que c’est aujourd’hui dimanche sur terre, jour où Notre-Seigneur se reposa après avoir créé le monde? Ne sais-tu pas que ce jour-là, tu ne dois pas travailler?
L’autre répondit brutalement: — Que ce soit dimanche sur terre ou lundi au ciel, que m’importe, et que t’importe à toi-même?
Or l’inconnu endimanché n’était autre que le bon Dieu en personne: — Eh bien, reprit-il, tu porteras ton fagot éternellement, et puisque tu te soucies si peu du dimanche sur terre, tu auras désormais un lundi éternel, et resteras dans la lune, en manière d’avertissement pour ceux qui profanent le repos du jour dominical.
C’est depuis ce temps-là que l’on aperçoit toujours dans la lune un homme portant un fagot de bois. Jusqu’à la fin des siècles, vous l’y verrez.
Il y avait une fois un jeune duc, appelé Huon de Bordeaux, qui était si aimable et si séduisant que personne ne pouvait le voir sans l’aimer. Seul, le chevalier Amaury, qui enviait les biens du jeune homme, lui avait voué une haine implacable.
Ayant appris que le jeune duc devait se rendre à Paris auprès de l’empereur Charles, il résolut de le guetter sur la route et de le tuer. Son bon ami Charlot, le fils même de l’Empereur, consentit à l’aider dans ce guet-apens.
Comme Huon, sans se douter de rien, chevauchait en avant de son escorte, les deux complices, déguisés, s’élancèrent d’un massif de verdure, et fondirent sur lui. Huon n’ayant que dix-sept ans, ils pensaient avoir aisément raison de lui; mais le jeune homme se défendit comme un lion, et fit même mordre la poussière à Charlot, qui resta inanimé sur la place.
Huon continua ensuite tranquillement son voyage, et, dès qu’il fut arrivé à Paris, il se rendit au palais de l’Empereur.
Il était devant le trône du monarque, en train de s’incliner en féal chevalier, quand tout à coup un bruit de trompettes retentit. C’était Amaury qui entrait dans la salle, suivi de six hommes portant une civière recouverte d’un drap noir.
Le fardeau fut déposé devant les degrés du trône, et Amaury, écartant le voile funèbre, montra à l’Empereur le visage de Chariot mort.
— Sire, dit-il, tu vois ton fils. Quant au meurtrier, ajouta-t-il d’une voix de tonnerre, en désignant Huon, le voici!
Fou de douleur et de rage, l’Empereur se précipita sur Huon, et il l’eût tué sur place, si ses conseillers ne l’en eussent empêché.
Le jeune homme, qui n’avait pas bronché, affirma sur sa parole de chevalier qu’il avait été traîtreusement attaqué et qu’il n’avait fait que défendre sa vie. Néanmoins, le courroux du monarque ne s’apaisa pas.
Enfin, sur les instances de tous ses chevaliers, qui le suppliaient de faire acte de clémence, il dit d’une voix sombre:
— Écoute, Huon, je consens à te pardonner, mais voici l’expiation que je t’impose. Tu vas partir sur-le-champ pour Babylone, et, un jour qu’il y aura fête au palais du Calife, tu pénétreras tout droit dans la salle de gala, et, d’un coup de ton glaive, tu trancheras la tête de l’émir que tu trouveras siégeant à la gauche du Calife. Après quoi, tu demanderas au Calife lui-même de te donner quatre de ses dents molaires et une touffe de sa barbe. Si tu me rapportes ces trophées, tu rentreras en possession de ton patrimoine; sinon, la mort t’attend à ton retour.
Toute l’assistance fut saisie d’épouvante; quant à Huon, ses yeux bleus demeurèrent plus limpides que jamais:
— Sire, dit-il, d’une voix claire et ferme, ce que vous commandez sera fait.
Et, après s’être incliné profondément, il sortit du palais.
Dès le lendemain, il se mit en route, accompagné d’un écuyer et de deux coursiers, pour s’embarquer au port le plus proche.
Le navire fit une heureuse et rapide traversée; mais, une fois sur le sol d’Asie, le jeune duc fut contraint de ralentir sa marche.
Ce n’est pas chose aisée que de voyager à travers ces contrées sauvages où il n’y a ni routes ni sentiers tracés. A la fin, Huon entra dans un désert où il ne trouva rien à manger, et où souvent même l’eau lui manquait pour étancher sa soif.
Ce fut pour lui une terrible étape. Son pauvre varlet se coucha par terre et mourut. Le duc resta seul avec les deux chevaux, le sien et celui de l’écuyer trépassé, qui trottait derrière lui la tête basse.
Il s’attendait à périr, lui aussi, au milieu de cette affreuse solitude, quand il aperçut inopinément un vieillard avec une longue barbe d’une blancheur de neige. Dans un élan de joie passionnée, il lui cria de loin:
— Dieu soit avec toi!
L’autre accourut et baisa les vêtements d’Huon, en disant:
— Il y a bien des années que je n’ai rencontré une créature croyant en Dieu. D’où venez-vous donc?...
Il reprit aussitôt:
— Pardonnez-moi la question; mais vous ressemblez d’une manière frappante à mon ci-devant maître, le duc Sigwin de Bordeaux.
— C’était mon père, repartit Huon.
A ce mot, le vieillard se jeta aux pieds du jeune homme, et, tout en versant des larmes de joie, il lui dit qu’il était Chérasmin, l’écuyer de Sigwin, et qu’il s’était enfui dans ce désert après avoir vu son maître tomber mort dans un combat contre les Sarrasins.
— Eh bien, viens avec moi, fit Huon transporté de plaisir, et, d’abord, indique-moi le chemin le plus court pour gagner Babylone.
— Le plus court, seigneur? répondit Chérasmin d’un air pensif; je le connais; il est trop dangereux... Il en existe un autre, beaucoup plus sûr; seulement le trajet y est d’une année.
— Il faudrait que je fusse fou, dit Huon, pour m’imposer une chevauchée de douze mois. Je prends le raccourci. De quels périls veux-tu donc parler?
— Hélas! répliqua Chérasmin, il y a à traverser une sombre forêt où règne le roi des Sylphes, Oberon, un prince aussi beau que le soleil d’été et aussi redoutable que l’ouragan du désert. S’il vous appelle et que vous ne lui répondiez pas, malheur à vous! Vous sentez aussitôt le poids de sa colère. Si vous répondez, cela ne vaut pas mieux. Vous tombez en sa puissance, et ne sortez plus jamais de la forêt!
— Si tu as peur, reste où tu es, répondit Huon. Moi, je pars.
— Oh! je vous suis partout où vous le désirerez, s’écria Chérasmin, en enfourchant la monture amaigrie de l’écuyer trépassé.
Le soleil allait se coucher, quand les deux cavaliers atteignirent la forêt enchantée, sous les frais ombrages de laquelle ils s’enfoncèrent avec délices.
Huon se disposait à mettre pied à terre pour se reposer, lorsque, tout à coup, une lueur brilla entre les [arbres, et un petit char étincelant sortit comme une flèche du fourré.
Il était traîné par deux léopards, que conduisait un petit garçon debout sur le véhicule et beau comme le soleil d’été.
Pour costume, il portait une robe vaporeuse sur laquelle flottait un petit manteau de pourpre. A sa ceinture pendait, retenu par un cordon de soie, un joli cor d’ivoire transparent, et, de la main gauche, il tenait une branche de lys d’où s’exhalaient des parfums délicieux.
— Je suis Oberon, le roi des Sylphes, cria le garçonnet d’une voix pleine d’une douceur enchanteresse. Au nom du Dieu tout-puissant, saluez-moi, vous qui traversez mon empire.
— Fuyez, si vous tenez à la vie, dit Chérasmin tout bas à son maître.
Il saisit par la bride le cheval du jeune duc, lui fit faire volte-face ainsi qu’au sien, et les deux voyageurs s’éloignèrent au galop.
Mais Oberon n’eut qu’à frapper de son doigt mignon sur le cor qu’il portait, et aussitôt le ciel s’assombrit; un orage épouvantable éclata, qui fit ruisseler à travers la forêt des torrents d’eau si furieux, que les fuyards ne pouvaient plus avancer.
Au même moment, les sons d’un cor retentissent tout près derrière eux. Les chevaux s’arrêtent, comme enracinés au sol. Chérasmin glisse prestement à bas de sa selle, et le voilà qui se met à danser, hope! hope! d’un tel cœur, que sa barbe blanche va et vient, fouettant l’air comme un balancier affolé.
En même temps, Huon entend la douce voix d’Oberon qui répète: