Je les vis pour la première fois l’un et l’autRe, il y aura bientôt quarante ans, dans un canton suisse où une maison d’éducation, renommée alors, oubliée aujourd’hui, recevait de tous pays les enfants incorrigibles. Avec une vigilance assidue, une éducation chrétienne, un régime salutaire, une instruction variée, mêlant l’utile à l’agréable (utile dulci, disait le prospectus), le directeur de la pension s’engageait à dompter les plus fringants et les plus rétifs; s’il n’y arrivait point, ce n’était pas sa faute. J’avais été mis là par mes parents parce que j’étais, moi, Jean Flers, le collégien le plus batailleur de ma ville natale; quand je ne trouvais pas de camarade à qui chercher querelle, je m’attaquais aux pions, que je rossais quelquefois et qui allaient se plaindre au proviseur. De guerre lasse, on me chassa du collège. Mon père, homme attaché à ses devoirs, mais fort occupé, parla de m’enfermer dans une maison de correction; ma mère pleura tant qu’elle obtint une commutation de peine; on m’expédia dans le pensionnat suisse, où j’oubliai le peu de français et de latin que je savais; en retour, je n’appris pas les langues vivantes: c’est ce qui arrive dans toutes les écoles où on les substitue aux langues mortes, je note le fait en passant. Du reste, je continuai à me colleter tous les jours, particulièrement avec des Anglais qui me battaient à la boxe; je prenais ma revanche à la lutte: ils me pochaient un œil ou deux, mais je les jetais à mes pieds, ce dont j’étais très fier.
Six mois environ après moi, un petit Lucanien entra au pensionnat. Bel enfant sec et svelte, au profil maigre et long, couleur de vieux soù, aux longs cheveux bruns et plats tombant sur les épaules, aux yeux largement ouverts qui flambaient. La Basilicate, sa province, descendant de l’Apennin au golfe de Tarente, a la vigueur de la montagne et la douceur de la mer. Orphelin dès ses premières années, l’enfant avait vécu sous la tutelle d’un oncle qui était prêtre et qui aurait bien voulu que son neveu le fût aussi; mais le neveu préférait la musique profane à la musique d’église, et ne lisait volontiers que des histoires de héros ou des contes de brigands. Il n’y trouvait pas beaucoup de différence et le dit un jour à son oncle, qui, épouvanté, le lança des Apennins aux Alpes, sur le conseil et sous la garde d’un commis voyageur en chapelets: ces chapelets, fabriqués à Genève par les bijoutiers protestants, étaient vendus à Melfi, à Lagonegro, à Matera comme venant de Rome et bénits par le pape. Voilà comment le petit Gian Berti, qui se nommait Jean comme moi, devint mon camarade d’école: j’écris son nom à la toscane, pour le simplifier, bien qu’il le prononçât Djiouann.
Quand Gian entra dans la maison, il avait treize ans, j’en avais seize, différence énorme à l’âge où l’on grandit. Triste et farouche, il se tenait à l’écart, roulait un chapelet entre ses doigts, récitait le rosaire de la Madone, pinçait de la guitare, ou jetait des pierres dans un étang fort éloigné; quelquefois il sortait de sa poche une toupie à longue queue de fer, qu’il appelait son stromle et qu’il faisait pirouetter dextrement d’une de ses mains à l’autre le long de ses deux bras et derrière son cou.
Un jour, un grand garçon à lunettes vint frapper à la porte de la maison. «Je suis, dit-il, un pauvre étudiant en voyage.» Les étudiants mendiaient sans fausse honte au temps de Luther: les nouvelles mœurs ne tolèrent plus cette coutume, et je le regrette; il y avait beaucoup de poésie et de vaillance dans le vagabondage studieux de ces écoliers qui, ne possédant rien et voulant s’instruire, allaient d’université en université, la main tendue, vivaient de hasards et d’aumônes, ciraient au besoin les bottes du professeur et gagnaient ainsi péniblement le pain de l’esprit. Celui qui était venu quémander à notre école a peut-être été le dernier représentant de ce type disparu: encore une fois je le regrette. On le reçut bien, on lui offrit le vivre et le couvert; il en profita sans façon et mangea gloutonnement: le pauvre diable ne dînait pas tous les jours. Très érudit malgré ses mâchoires qui avançaient, le crâne plat, le front carré, les yeux atones, le reste du visage caché derrière une barbe en étoupe, c’était un Hercule mou, n’ayant guère de vie que dans l’esprit: il avait l’air de tout savoir, même le français, où du moins le vieux français, car il méprisait profondément le moderne; notre langue, à son avis, avait été tuée par Corneille et Pascal. Son nom de baptême était Jean, comme celui de Gian et le mien, seulement il le prononçait Hans et ajoutait le sobriquet de Schloukre (Schlucker, meurt-de-faim), car j’ai su depuis que ce pauvre garçon n’avait pas de nom de famille. Gian le prit en haine, et je remarquai dès lors que le petit Lucanien avait toujours besoin d’exécrer quelqu’un: l’ennemi dû jour était le Tudesque. Un matin, pendant la récréation, Hans dit à Gian: «Prête-moi ta toupie.» Gian la refusa, Hans voulut la prendre, et se rua sur l’enfant, qu’il eût assommé si je n’avais pas trouvé là une excellente occasion de me battre. Hans était plus âgé, plus fort que moi sans doute, mais les Anglais m’avaient appris la boxe et je savais de plus certains tours de mon pays: en le frappant non seulement du poing, mais du pied, dans la poitrine d’abord, puis dans le-dos, je le jetai à la porte. Étant vainqueur, j’eus tout le monde pour moi, même le chef du pensionnat, qui me sut gré de l’avoir débarrassé de Hans.
Gian se jeta dans mes bras, m’appelant son sauveur, son libérateur, me jurant qu’il m’appartiendrait jusqu’à son dernier souffle. Comme je n’entendais pas sa langue, il apprit la mienne en quelques semaines et me dit tout ce qu’il avait sur le cœur. Guerre au Tudesque, mort au Tudesque, oppresseur de Milan, de Venise, du Trentin, du Tyrol, de Trieste! La rancune de Gian remontait jusqu’au malheureux Conradin, jusqu’à Frédéric Barberousse: ce petit montagnard inculte arrangeait déjà l’histoire au gré de sa passion.–«Mais la France, ajoutait-il, parlez-moi de la France! Voilà notre alliée, notre sœur: nous sommes du même sang! Roland et Godefroi de Bouillon sont nos héros épiques. Le grand Napoléon était Italien. C’est l’Italie qui a été crucifiée à Sainte-Hélène! Jean, mon frère, frère de nom et de race, je suis à toi à la vie et à la mort!»
Cette affection enthousiaste dura plusieurs mois: par malheur, un de mes défauts d’alors était de m’intéresser aux affaires des autres. Le petit Samnite avait pour tuteur un oncle prêtre, et cet oncle était le second objet de son ressentiment.
–Il me dépouille! criait Gian: il a partagé avec mon père le bien de mon aïeul et détient ce qui est à moi; à peine me donne-t-il assez d’argent pour vivre. Un prêtre ne devrait rien posséder. N’ont-ils pas fait vœu de pauvreté en entrant dans l’Église? «Vends ton bien et donnes-en le prix aux pauvres, a dit le Seigneur. Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux.» Ce n’est pas tout cet homme arrogant et immoral s’arroge des droits sur ma conscience et me menace de l’enfer si je ne crois pas au miracle de saint Janvier. Enfin ce célibataire dispose de moi comme si j’étais son fils et m’envoie en captivité chez les Helvètes, qui furent battus par nos aïeux sous Jules César. Guerre et mort à, toutes les soutanes!»
Je représentai à Gian qu’il avait eu tort de se mettre en colère; que son oncle, quoique prêtre, était un homme, et, à ce titre, avait bien le droit de manger de la viande et de boire du vin, que moi-même, bien que toute ma famille fût laïque, j’étais mis en pension chez les Suisses dont les aïeux avaient été battus par les miens à Marignan.
–Notre captivité, ajoutai-je, est très supportable: nous apprenons ici fort peu de chose, c’est vrai, mais nous humons l’air sain d’un beau pays. Pour ce qui est de ta conscience, ami Gian, elle me paraît déjà fort émancipée, bien que, par habitude, tu défiles encore ton chapelet. On te menace de l’enfer afin que tu croies au miracle de saint Janvier; mais, si tu n’as pas peur de l’enfer, que t’importe? Si tu en as peur, autant vaut croire en saint Janvier qu’à d’autres saints, car de deux choses l’une: ou son miracle est faux, ou il est vrai. Dans les deux cas, il y faut croire: s’il est vrai, tu gagneras le ciel; s’il est faux, tu n’y perdras rien, c’est tout bénéfice. Telle est l’argumentation d’un poète célèbre, nommé Alfred de Musset, que nous lisions au collège, parce qu’il était défendu.
A ce raisonnement, Gian répondit par une apostrophe: il m’appela clérical. J’aurais dû le laisser tranquille, mais j’étais batailleur et je m’obstinais à prouver aux autres que j’avais raison, fol entêtement qui m’a valu beaucoup d’ennemis et qui n’a changé l’opinion de personne. En prenant sous ma protection le prêtre, qui n’en sut rien, et qui, s’il s’en fût douté, m’en eût voulu peut-être, je m’aliénai l’affection de Gian. Il y eut entre nous des discussions aigres, même une ou deux bourrades où je ne frappai pas bien fort: mon Lucanien en conclut que les Français étaient pires que les Tudesques. En évoquant l’histoire à son aide (on y trouve tout ce qu’on y cherche), il me rappela les Vêpres siciliennes et l’invasion de Brennus.
–Nous saurons encore vous chasser du Capitole! me dit-il avec un geste menaçant.
Je lui répondis:
–Ce ne sont pas les oies qui manquent.
Alors, pour m’écraser, il me récita un sonnet italien du XVIIe siècle, où il était question de troupeaux gaulois descendant des Alpes pour boire l’eau du Pô teinte de sang. Je lui répondis que je n’y étais pour rien, mais cette excuse ne lui suffit pas: il fit amitié avec les Anglais, nos condisciples.
–Voilà une nation, exclamait-il: digne, fière, pratique, .solide! Sur la parole de ces hommes de roche on peut bâtir une forteresse. Quand ils nous auront rendu Malte (et ils le feront un jour ou l’autre par loyauté britannique), ils seront après nous le premier peuple de l’univers.
Nous nous quittâmes tout à fait brouillés après avoir passé deux années ensemble dans le pensionnat suisse. Six ans après, j’entrai un matin, ma valise à la main, dans la gare de Bâle; je marchais alors sur mes vingt-cinq ans, et j’avais perdu un ou deux de mes. défauts, notamment la manie de me battre. Je devais cette amélioration à un voisin, robuste gaillard qui m’agaçait, me provoquait par-dessus la haie. Un jour, à bout de patience, j’entrai chez lui les poings fermés: «Je suis, me dit-il, en état de légitime défense.» Sur quoi il me repoussa dans mon clos, me roua de coups et, comme indemnité de guerre, confisqua ma montre et mon argent. Or, ce voisin, nommé Krickler, étant du pays de Hans, je devins furieux contre l’Allemagne, où, dans mon idée, aucun philosophe, aucun poète, aucun artiste n’avait jamais pu avoir du talent. Pour me prouver qu’il en était ainsi, je résolus d’étudier le pays que j’avais jugé d’avance: à cet effet, je passai le Rhin à Bâle, où je trouvai à la gare un grand garçon qui me sauta au cou: c’était Gian.
–Nous étions brouillés, me dit-il: querelle d’amoureux; nous nous dirons souvent de gros mots, mais nous ne vivrons jamais l’un sans l’autre. Apprends que, pour l’heure, je déteste les Anglais, qui ne pensent qu’à eux et ne nous ont pas encore restitué Malte. En revanche, mon ami, je commence à rendre justice aux Allemands, que j’avais mal jugés. Mon oncle, à mon retour de Suisse, m’a mis dans un collège que les frères des écoles pies (les Scolopi) ont dans les Abruzzes; j’y ai beaucoup étudié sous un bon moine toujours en extase, qui passe sa vie à lire l’Évangile de saint Jean. Il voudrait le mettre d’accord avec les trois autres Évangiles et, en même temps, avec le système bien compliqué d’un philosophe allemand nommé Hegel, qui ne se comprenait pas lui-même; cependant le bon moine l’a compris. J’ai lu avec lui un fort volume hégélien, la Phénoménologie, qui m’a paru être la philosophie de l’Apocalypse; je n’en ai pas entendu le premier mot, mais j’en ai retenu les plus gros vocables et je suis à même de discuter métaphysique avec tous les docteurs de Heidelberg. Voilà ce que j’ai fait en attendant ma majorité. Maintenant je suis majeur; mon oncle, le prêtre, a été forcé de me restituer le bien de mon père, dont le revenu monte à vingt ducats (85francs) par mois: c’est tout ce qu’il me faut pour vivre. J’ai lu Goethe et Uhland et je cherche Dorothée: voilà pourquoi je suis parti à pied pour l’Allemagne, A Bâle, où j’ai soupé hier au soir d’un hareng dans un cabaret d’ouvriers, j’ai appris que le chemin de fer me coûterait moins d’argent que la grande route: j’ai donc pris un billet de troisième classe parce qu’il n’y a pas de quatrième, et je vais monter en wagon. Kommst du mit? (Viens-tu avec moi?) Chemin faisant, de Bâle à Heidelberg, il me raconta ses affaires de cœur. En Basilicate, ayant lu Hermann et Dorothée, il s’était épris d’une belle Contadine, qui travaillait dans la vigne de son oncle: elle marchait pieds nus, le torse drapé dans une étoffe rouge sans couture et portait haut une tête de Minerve, couleur de cuivre, au profil épique et martial. Un soir, pour l’éprouver, s’étant armé d’un fusil, il la coucha en joue et lui demanda si elle préférait le déshonneur à la mort. Comme elle ne comprit pas, il expliqua plus clairement sa pensée: alors elle confessa qu’elle avait trop grand’peur des armes à feu. «Hélas! pensa Gian avec un soupir, ce n’est pas Dorothée!»
«En ce temps-là, me dit-il, j’avais peut-être dix-sept ans, mon plus vif désir eût été de connaître Gœthe. Le bon moine qui m’enseignait l’allemand m’apprit que le poète était déjà mort et que, d’ailleurs, de son vivant, il jouait d’assez mauvais tours aux curieux. Un jour que certain écolier de Goettingue avait fait le voyage de Weimar pour le contempler, le dieu qui, était en train de se raser devant une fenêtre, ne lui présenta que son dos sans lui adresser la parole; puis, se retournant, lui montra sa face savonneuse et le congédia d’un mot raide: «A présent, vous m’avez vu des deux côtés.»–«Dieu bon! je n’en aurais pas voulu davantage, ajouta Gian.»
En quittant l’école, il lut Werther, que le bon moine ne lui avait pas prêté; pendant qu’il le lisait, il fit la connaissance d’un syndic dont la femme avait nom Lucrèce; pendant que son mari siégeait à la chambre communale, elle recevait des visites et préférait celles des jeunes gens. Gian raconta l’histoire de Werther à Lucrèce et lui demanda: «Qu’en pensez-vous?–L’amant et le mari sont deux nigauds, répondit-elle. A la place de Lotte, savez-vous ce que j’aurais fait? Je les aurais renvoyés dos à dos pour en prendre un autre.»–Il n’y a de vertu qu’en Allemagne, pensa Gian.
En même temps, il lisait Uhland, auquel il se proposait de rendre visite à Tubingue et, sur la foi d’Uhland, il imaginait qu’en Allemagne, toutes les femmes étaient sages, même les filles d’auberge chastement aimées par les étudiants, vivantes ou mortes, pour l’éternité; que les pommiers y offraient gratuitement aux voyageurs leurs fruits et leur ombre; que les pauvres, loin d’envier l’opulence, y bénissaient le soleil de luire aussi pour eux; que les greniers y étaient pleins, les caves fraîches, les écuries chaudes, les cuisines propres, les femmes de chambres actives et pieuses;. tout le long du chemin (c’était en avril), il hurlait d’aise en voyant courir de longues files de cerisiers en fleurs, et il leur récitait des vers de Hebbel. Des musiciens ambulants, qui étaient dans le wagon, l’émurent jusqu’aux larmes. Quand nous descendîmes le soir, à Heidelberg, dans la jolie auberge qui est près de la gare, il s’écriait avec ravissement: «Quel p ays!»
Mais cette jolie auberge était trop chère pour nous: une chambre à deux lits n’y coûtait pas moins d’un florin par jour, plus de deux francs, somme énorme. Le lendemain matin, nous prîmes logement dans la grande rue, chez un marchand de fer qui avait des chambres à louer et qui vendait aussi du fromage: il fallait traverser la boutique pour monter chez nous par un–escalier. très noir. Notre première visite fut pour le château, que les armées, de Louis XIV ont détruit; ce n’est pas ce qu’elles ont fait de mieux; mais ces ruines se consolent en plongeant à mi-corps dans des touffes d’arbres bien verts rafraîchies par des pluies éternelles. De mon temps, il pleuvait tous les jours à Heidelberg à cause du vent d’ouest, à ce que nous dit le marchand de .fer et de fromage: or il ne soufflait jamais que celui-là. Abrités sous nos parapluies, de la terrasse du château, nous regardions la ville mouillée, la vallée du Neckar qui roulait de la boue vers la plaine, à l’extrémité de laquelle, entre deux averses, une coulée de soleil traça tout à coup une raie d’argent. Gian devina que c’était le Rhin et se mit à réciter la poésie de Bekker; je ripostai par celle de Musset; ce fut notre première dispute. Au fond, nous étions aussi bêtes l’un que l’autre, et les deux pièces de vers aussi.
On admirait en ce temps-là, dans une cave du château, le plus grand tonneau du monde, pouvant contenir deux cent quatre-vingt-trois mille bouteilles de vin. Cette merveille était montrée par une belle fille qui aurait pu s’appeler Christiane, car elle devait ressembler à la femme de Gœthe. «Voilà Dorothée! s’écria Gian.–Que voulez-vous de moi? demanda-t-elle.–Laisse ton cœur te le dire et en tout suis-le librement, roucoula le jeune Lucanien, répétant le mot de Hermann:
Lass dein Herz dir es sagen und folg’ihm frei nur in allem.
Christiane, passant un bras autour du cou de Gian, lui dit quelques mots à l’oreille; il rougit jusqu’au blanc des yeux et s’enfuit en criant: «Ce n’est pas Dorothée!»
Je le suivis en payant le pourboire, car on en donnait beaucoup en ce temps-là, trois ou quatre en visitant le château: les custodes avaient soif. Nous descendîmes à l’Université, où je pris ma première leçon d’Institutes; le cours était professé tous les jours dans l’après-dinée et durait trois heures consécu tives: bien que j’eusse déjà fait mon droit en France, je n’y compris absolument rien. Gian, en revanche, comprenait à merveille, et, tout en prenant des notes, il dessinait sur son cahier des profils de femme avec de grosses nattes de cheveux dans le dos. En même temps, il voulut s’inscrire à des cours d’histoire, de littérature et de philosophie: il en eut pour sept heures par jour. Le professeur d’histoire était alors un vieillard qui n’achevait jamais ses phrases, habitude funeste dans une langue où le verbe arrive presque toujours à la fin: Gian entendait pourtant ce jargon, que les Allemands eux-mêmes avaient peine à suivre, et, séance tenante, il traduisait chaque leçon en terzines italiennes qui sonnaient bien. Quand il en eut fait un poème aussi long que la Divine Comédie, il l’alla porter au vieux professeur: or il se trouva que ce vétéran de la science était amoureux de Dante, qu’il lisait chaque année, d’un bout à l’autre, à un auditoire féminin: il en était à sa cinquantième lecture. Voici le premier mot qu’il dit à Gian:
–«Vous êtes Latin, je le regrette pour vous; Dante était une nature germanique. Les Latins comprennent fort peu l’Enfer, encore moins le Purgatoire, le Paradis pas du tout.»
Gian n’en devint pas moins le meilleur ami du vieux professeur, auquel il donna quelques leçons d’italien, ce qui n’était pas sans utilité pour Fintelligence du poème. En même temps, il m’apprenait à parler allemand; je n’oublierai jamais sa première leçon.
–«Pour parler allemand, me dit-il, ou du moins pour avoir l’air de le savoir, il suffit de connaître deux mots qui sont le fond de la langue: so et doch. So est un adverbe interjectif qui veut tout dire, marque la surprise, l’adhésion, la condescendance, l’urbanité, coupe un discours trop long, donne la réplique, encourage l’interlocuteur, lui prouve qu’il est compris, le caresse et lui rend grâce; il signifie: «Salut, monsieur! vous êtes un habile homme; vous m’avez appris beaucoup de choses et je vous en sais gré.» So cumule les rôles du confident et du chœur tragique.–Doch est le pendant de so, le supplée au besoin, mais garde-toi de les confondre. Doch a quelque chose de plus fort, de plus étonné, de plus défiant: il exprime le doute philosophique et parfois même, agressif de sa nature, il te cherche querelle, ou te donne un démenti dont il ne faut pas pourtant t’offenser. Avec ces deux mots-là, tu peux aller partout sans te compromettre; réponds-les tour à tour à toutes les communications qu’on pourra te faire, et tu passeras pour un homme taciturne, mais intelligent.»
Le soir, nous nous promenions d’ordinaire au bord du Neckar et nous poussions volontiers jusqu’à une auberge de campagne, où une grosse femme très alerte, dont les cheveux bouclés en tire-bouchon dansaient toujours, nous servait pour dix sous un verre de bière, une crêpe aux œufs, du beurre, du fromage et du pain à discrétion. Quel npai, . grands dieux! On eût dit, à la vue, une éponge imbibée d’encre; au goût, c’était de l’amidon mêlé de boue: aussi les étudiants ne s’en servaient-ils que pour essuyer leurs couteaux. Mais il y avait là une pelouse fraîche, un buisson de roses, et derrière, l’eau qui coulait: une belle eau bien verte, quand il n’avait point plu la nuit. Ce fut là que nous rencontrâmes certain soir un boursch (Bursch, compagnon étudiant), qui soupait seul en lisant et en fumant; il portait alternativement à sa bouche la fourchette qu’il tenait de la main droite et la pipe qu’il tenait de la main gauche, tandis qu’un livre ouvert devant lui càptivait ses yeux et que la conversation des voisins attirait ses oreilles; les cinq sens étaient occupés à la fois. Gian le reconnut: c’était Hans. Nous refîmes connaissance, et le boursch, qui avait l’air, de ne plus m’en vouloir, accepta. un Seidel (canette) de bière.
–Vous êtes Welches, nous dit-il en allemand; race légère de qui nous n’avons plus rien à apprendre. Vous n’êtes plus dans le mouvement: c’est l’Allemagne qui mène les peuples, la foi allemande, l’idée allemande, la force allemande; cette foi, cette dée et cette force, c’est la révolution.
–So! dis-je, pour prouver mon intelligence.
Hans continua:
–Vous n’existez plus depuis Voltaire. Ce philosophe, un kantien sans le savoir, pressentait le criticisme, et, combattant d’un côté l’idéalisme substantiel de Cartesius, qui ne pouvait aboutir qu’au panthéisme naturaliste de Spinoza,– combattant de l’autre le théisme sentimental de Rousseau, qui ne pouvait être que l’asile de l’ignorance,–il a préparé Robespierre, ce bras dont Kant est la tète: Robespierre, ce criticisme militant.
–Doch! allais-je dire, mais Gian me coupa la parole en s’écriant: Richtig! Cela signifie; très bien! Cet adverbe approbatif exige toutefois une certaine connaissance de la langue; je conseillerais aux commençants de s’en tenir à so et à doch.
–Richtig! dit Gian à Hans; vous avez compris Voltaire beaucoup mieux qu’il ne se comprenait lui-même. Expliquez-nous maintenant Hegel.
–Hegel, c’est l’évolution de la raison dans la nature et dans l’histoire.
–Erreur, mon vieux camarade, reprit Gian en gardant son sérieux; vous n’y êtes pas du tout, je suis fâché de vous l’apprendre.
–Eh quoi? ce n’est pas l’évolution?..
–Nullement: c’est la circonvolution de l’infini dans l’orbe immémorial du devenir. De là l’ascension des catégories, la conciliation des dualismes, la conjonction des parallélismes, l’identité s’irradiant dans l’ubiquité pour redescendre, décomposée par l’analyse, jusqu’au draconculisme primordial,– voilà, mon ami, la philosophie de Hegel,–et, si vous n’êtes pas content, vous n’avez qu’à le dire.
Hans enfonça son bonnet, boutonna son paletot, fourra ses deux mains dans ses poches et s’abîma dans ses réflexions. Il y pensa huit jours, après quoi il courut après nous, un jour que nous montions au Kaiserssthul pour voir le lever du soleil.
–J’ai compris, nous dit-il tout essoufflé. Dans votre pensée, le draconcule, considéré en même temps comme filiaire et comme aroïdée, serait le zoophyte archétype, ou le prototype végéto-animal qui est le germe des deux règnes. Votre théorie est l’absorption est la consommation de Hegel en Darwin.
–Richtig! dit Gian sans rire.
–Vous ne sauriez imaginer, reprit Hans, quelle influence votre. esprit a eue sur le mien. Je vais quitter l’évolution pour le draconculisme et la philosophie-pour les sciences naturelles. Je veux étudier la médecine, pour me prouver qu’elle ne sert de rien. Ce n’est pas encore une science. L’essentiel est de chercher l’atome archétype. A ce propos, je vais faire de la vivisection, mais je n’aurai à ma disposition que des bêtes. Ah! si je pouvais disséquer un homme vivant!
Gian ne s’offrit pas pour l’expérience, mais il s’attacha depuis ce jour à Hans et finit par ne plus le quitter. Ce qui séduit les jeunes gens, dès qu’ils se sont émancipés, ce sont les idées hardies: on entend par là des lieux communs revêtus d’une forme impertinente: je le dis à Gian, qui m’appela philistin.
Nous nous disputions journellement au sujet du boursch, dont l’influence m’inspirait une inquiétude mêlée de quelque jalousie. Je me crois toujours volé de l’amitié que mes amis ont pour les autres: c’est là un défaut très féminin qui m’a joué plus d’un mauvais tour.
–Prends garde! répétais-je au Lucanien; cet affreux bimane a des mandibules qui avancent. En Suisse, il voulait déjà te prendre ta toupie: tu as cru le mystifier, et il a su exploiter la mystification dont il a fait une théorie scientifique; il pompera sou par sou, idée par idée, tout ce que tu as dans le gousset et dans le cerveau. Disséquer un homme vivant, voilà son rêve. Eh bien! le premier homme vivant qu’il disséquera, ce sera toi.
A cette prophétie, Gian ne fit que hausser l’épaule. Un matin, il vint m’annoncer qu’il allait se noyer dans le Neckar, et quand je lui demandai le motif de cette détermination, il me donna des raisons empruntées à la philosophie pessimiste:
–«Qu’est-ce que l’homme? me dit-il. Son , savoir n’est qu’ignorance, sa grandeur que bassesse, sa force qu’infirmité, son plaisir que douleur!» J’avais déjà lu cela dans Schopenhauer, qui l’avait lu dans Héraclite.–«Qu’est-ce que la vie? continuait Gian: une étoffe qui ne vaut pas ce qu’elle coûte, une curée où l’on se dispute des lambeaux de chair, une mort anticipée.» Encore du Schopenhauer renouvelé des anciens. Je fis remarquer à Gian que les idées de Hans n’étaient pas neuves.
–Elles avaient cours, lui dis-je, au commencement de ce siècle: c’était le mal de René, pris à Werther, qui le tenait de Saint-Preux: l’infection était venue d’Angleterre. Quand cette sorte de spleen attaque un Allemand, il ne va pas se réfugier dans les bois pour vivre de racines, comme Héraclite ou Timon, pas si bête! Au contraire, il n’en perd pas une tranche de saucisse ou une bouchée de choucroute, pensant avec raison que, si la théorie est grise, l’arbre de la vie est vert. Voilà pourquoi, dans ce pays, tant de chrétiens vont à la guerre, tant d’athées à l’église, tant de prêcheurs de tempérance à la brasserie, tant de puritains à là bourse ou aux villes d’eaux. Il faut être bien welche, c’est-à-dire bien badaud, pour s’irriter contre la jovialité des pessimistes.
–Hans est un homme convaincu, dit Gian.
–Pourquoi donc ne va-t-il pas se noyer avec toi?
–Parce qu’il est un apôtre et qu’il a une mission à remplir. Pauvre diable ramassé dans la rue, élevé par charité, vivant de lésine, il veut bouleverser le monde. A cet effet, il a commencé par tout apprendre, et, depuis une douzaine d’années, il court les universités, où il eût pu devenir, s’il avait voulu, docteur en droit, en philosophie ou en théologie. Mais il n’a pas assez d’argent pour imprimer une thèse et acheter un grade. Il étudie d’ailleurs, non pour se créer une profession, mais pour savoir et pour régénérer le genre humain. Vous autres, Français, qui n’avez que du liège dans le cerveau, vous ne comprendrez jamais ces ambitions, ces abnégations sublimes. Hans meurt de faim.
–Quand il est avec nous, il mange pour trois jours, et à nos frais encore.
–C’est qu’il a jeûné la veille et qu’il jeûnera le lendemain. Le malheureux a été victime de toutes les persécutions imaginables: il fut d’abord chassé de Tubirigue parce qu’il avait une voix de stentor. Un soir en sortant de la Kneipe (cabaret), il chantait tout seul à tue-tête: or on ne permettait alors dans la rue que des chœurs à quatre voix. Il eut beau dire: «Je chante comme quatre,» il dut quitter Tuhingue et fut repoussé de Berlin pour avoir causé sociologie en voyage avec un compagnon de wagon. On lui a conseillé de ne pas aller à Leipzig, à Halle, ni à; Goettingue; ici-même, à Heidelberg, où nous sommes en état de siège, la police a l’œil sur lui et l’aurait déjà jeté plusieurs fois dans un cul de basse-fosse s’il n’avait pas les prérogatives des étudiants immatriculés. Enfin c’est un martyr et un homme de génie.
–Tu oublies d’aller te noyer.
–C’est vrai, j’y cours.
–Et Dorothée?
–Je renonce à la trouver. Qu’est-ce que l’amour? La complicité de deux êtres qui ne se cherchent du regard que pour compléter dans les ténèbres tous ces tourments, toutes ces peines, qui finiraient bientôt sans leur trahison. Hans n’a jamais aimé de sa vie.
–Et on le lui a bien rendu. Va donc te noyer, jeune homme.
–Adieu Jean!
–Au revoir !
Gian partit là-dessus, mais j’eus peur qu’il n’exécutât son projet par amour-propre. Je le suivis donc à distance, le long du Neckar dont nous remontions la rive gauche; s’il avait voulu prendre un bain, le courant l’eût tiré de mon côté. Il faisait un temps des dieux: l’eau verte avait l’air d’une pelouse flottante, le soleil sonnait sa fanfare et, sur les deux rives, tous les buissons chantaient. Gian disparut derrière un bouquet d’arbres (de saules, je crois), qui avançaient sur la rivière: le frisson me prit et je me penchai vers l’eau, mais je n’entendis rien tomber, ni rejaillir. Seulement, derrière moi, sur la route, à un frou-frou léger comme d’un oiseau qui s’envole, m’étant retourné tout à coup, je vis une robe blanche qui fuyait. Gian revenait sur ses pas, la suivant du regard; il m’aperçut et m’aborda sans surprise:
–Tu étais là? me dit-il, tu l’as vue?
–Qui donc?
–Dorothée. Juste à la place que j’avais choisie pour mon suicide, elle était assise dans l’herbe, et elle effeuillait une marguerite; elle avait ôté son chapeau, et ses cheveux blonds, livrés au vent, tourbillonnaient autour d’elle comme une cendre dorée.–«Il m’aime!» s’écria-t-elle en arrachant la dernière feuille de sa fleur. Alors, se relevant et se retournant d’un bond, elle se trouva contre moi, joue à joue. Je lui dis:– «Vous m’avez sauvé la vie; je vous la dois et je vous la donne, si vous la voulez.» Elle s’enfuit effarée, mais très émue. Très émue, tu m’entends? Tout ce qui commence par l’émotion finit bien. J’ai trouvé Dorothée.
Une heure après, nous dînions, comme d’habitude, à la Reichshrone, auberge d’étudiants qui regardait la rivière: on y avait pour vingt-trois sous (trente-deux kreutzer) sept plats mauvais, mais copieux, et beaucoup d’eau claire. Gian mangea, comme d’habitude, à toute vapeur, et me dit en style allemand:
«Je suis satt (repu). Maintenant manquons le cours, et montons au château: il fait beau, chose rare. Dorothée doit y être.»
Sur quoi, il prit les devants, traversa la ville et gravit la colline à grandes enjambées; je le suivais de très loin, car il faisait chaud, et je suis un peu gras, comme Hamlet. Je l’eus bientôt perdu de vue, et je résolus de l’attendre sur un banc de la terrasse où, quelques minutes après, une vieille femme et une jeune fille vinrent s’asseoir auprès de moi. La jeune fille portait la robe blanche et le chapeau de paille à larges bords que j’avais vus fuir le matin sur la rive du Neckar.–«Lenchen! dit la vieille.–Montre? répondit la belle enfant (Lenchen est un diminutif de Madeleine. Moutre est la manière de prononcer le mot Mutter, qui signifie mère.)–Je me sens fatiguée.–Et moi, j’ai grande envie de voir le château.–Vas-y toute seule.»
Lenchen partit; je n’osai la suivre (ce n’est pas dans nos mœurs) et je restai assis près de la moutre: figure de chouette, accoutrement ridicule, et un moulin à paroles! Elle engagea la conversation et, en un clin d’œil, me raconta sa biographie complète, y compris ses idées et ses plans d’avenir. Née à Bonn, elle s’était mariée dans le Wurtemberg; son mari était une bête et un songe-creux: au lieu de gagner de l’argent, toujours dans les livres!–«Par bonheur, il est mort, dit la vieille, ne laissant qu’une fille, celle-là qui regarde les ruines; elle ressemble à son père, veut tout savoir, tout regarder. Ce matin, elle est sortie seule pour voir couler l’eau. Une folle aussi: par bonheur, je suis là, moi, la moutre. J’ai ouvert une auberge entre Stuttgart et Tubingue...» Elle désigna l’endroit, mais parlait si vite, et en platt deutsch ! Le platt deutsch est un patois inventé par les naturels du pays par amour-propre national, dans l’intention évidente de prouver qu’il y a quelque chose de plus dur que leur langue littéraire. La moutre avait donc ouvert un cabaret qui, petit à petit, était devenu la principale auberge de l’endroit; elle y avait gagné beaucoup d’argent et songeait à se retirer au prochain automne; l’acheteur était bon et payait comptant. Se retirer, mais où? question grave; à cet effet, la Chouette faisait un voyage d’instruction.–«Il s’agit, me dit-elle, de bien vivre et d’établir ma fille, celle qui regarde les ruines là-bas. Heidelberg, joli endroit, vie pas chère, mais point d’hommes sérieux: les indigènes, tous petits marchands, médiocres et vulgaires; les étrangers; étudiants trop jeunes ou professeurs déjà placés. Il y a bien un Privat docent encore libre et plein d’avenir, mais il a beaucoup d’ambition, trop pour nous autres: Donc, je ne m’établirai point à Heidelberg. Peut-être à Bonn, ma ville natale: il est bon de revenir riche au pays d’où l’on est parti pauvre; on s’y pavane et l’on fait envie aux gens…»
Voilà ce que me dit la Chouette en moins d’un quart d’heure. Qu’y avait-il d’allemand chez cette bourgeoise? J’en connaissais vingt pareilles dans ma province; la bête humaine est la même partout. –Lenchen revint et, voyant que je causais avec sa mère, elle me demanda de quelle époque était le château. Je me levai pour lui répondre, heureux de déployer une érudition toute fraîche empruntée à Joanne et à Bœdecker. Tout en causant, nous nous éloignions du banc où était la moutre, et nous nous rapprochions des ruines, que nous finîmes par visiter en détail. Rien de plus agréable, pour un jeune homme ayant quelque vanité, que de servir de cicerone à une jeune fille. On attendrit son savoir et on allonge ses explications. Aux premiers mots que je prononçai, Lenchen reconnut mon origine.–«Parlez français,» me dit-elle, et elle m’écoutait avec une attention qui me ravit. On eût dit qu’elle cherchait à me faire valoir; elle me demandait les noms des palatins, des rois, des divinités grecques, des héros hébreux sculptés sur les façades, et il se trouva que je savais cela par cœur. Quand elle vit sous le fameux porche les quatre colonnes de granit qui viennent d’Ingelheim, où elles étaient allées de Ravenne, elle me dit en –se rapprochant de moi avec une sorte de terreur:
–Elles ont vu les empereurs romains, les rois ostrogoths et Charlemagne!
Au musée Kraimberg, elle n’accorda qu’un coup d’œil méprisant au masque de Kotzebue, pris à Mannheim au moment où ce dramatiste fut poignardé par un étudiant nommé Sand. Puis, en regardant les cheveux et le portrait de l’assassin, elle devint toute pâle.
–Je vous comprends, lui dis-je. Kotzebue était un faquin, mais le meurtre est toujours le meurtre.
–Nous serons amis, me répondit-elle en me tendant la main.
Nous avions marché plus d’une heure, inspecté le musée en détail, traversé l’église, escaladé la grosse tour; elle était lasse et s’assit sur la margelle d’un puits sans eau; des plantes folles verdoyaient en tous sens à ses pieds, à ses côtés, derrière elle. Tout à coup, au sommet du château, sur un pan de mur qui tenait par un vrai tour de force et qui ressemblait à une tranche de falaise rongée par la mer, émiettée par le temps, surgit dans le ciel une longue chose noire. C’était Gian. Comment s’était-il hissé jusque-là? Pour quoi faire? Il me le raconta le soir en rentrant.–«Je l’avais cherchée partout, em dit-il: au château d’abord, puis au Wolfsbrunnen, puis d’auberge en auberge, dans toute la ville. Ne la trouvant pas, j’ai fait comme la dame de la complainte; j’ai monté à la tour si haut que j’ai pu monter, pour tâcher de la voir.»
Dès qu’il l’eut aperçue, assise sur la margelle du puits, il redescendit avec une agilité de montagnard, fourrant ses bras et ses pieds dans des trous de boulets, les appuyant sur des extrémités de corniche ou de fragments d’escalier, parfois suspendu dans le vide. Lenchen me serrait la main avec angoisse et je sentis battre son cœur. Quand il eut touché terre, Gian vint droit à nous et plongea dans les yeux de Lenchen un de ces regards italiens qui veulent tout dire; elle ne put. le supporter et s’enfuit vers la terrasse, où la montre était restée sur un banc. Gian voulut courir après elle; je le retins et il me fit une scène, me déclarant traître, comme tous les Français du reste, et me reprochant le traité de Campo-Formio. Moi, pendant ces imprécations, je suivais mon idée. Jean Flers disait à Jean Flers:
–Voilà une jeune fille qui d’emblée est devenue ton camarade et qui n’a pu soutenir le premier feu de Gian. D’où vient l’éveil subit de deux sentiments si divers pour deux passants qu’elle n’a jamais vus? C’est comme dans mon pays; toutes me disaient: «Je vous aime beaucoup», aucune ne m’a dit: «Je vous aime!»
Sur quoi je poussai un soupir et j’apaisai Gian. Tout en lui jurant que je ne songeais nullement à lui disputer Lenchen et que je n’avais pas livré Venise à l’Autriche, je le ramenai sur la terrasse par un détour. La Chouette y était encore et causait familièrement avec Hans, qui paraissait la connaître de longue date et qui, contrarié de nous voir, nous salua d’un geste qui voulait dire: «Je suis en affaires, passez votre chemin.» Mais, dans l’intérêt de Gian, je ne voulus pas quitter la place.
–J’ai déjà eu l’honneur de voir madame, dis-je au boursch de plus en plus embarrassé: veuillez me présenter à elle.
Il fut forcé de s’exécuter et balbutia nos deux noms.
–Et mademoiselle votre fille? demandai-je à la Chouette.
–Elle est allée s’habiller pour le bal.
–On danse donc ce soir?
–Sans doute, au Musée.
C’était tout ce que je voulais savoir. Dans ce musée, cercle studieux où l’on était admis comme Ehrenmitglied (membre honoraire) à raison d’un florin par mois, on trouvait des journaux, des livres, un cabaret, des concerts et des soirées dansantes; nous en étions, Gian et moi: c’était dans nos moyens. Nous y allâmes donc en frac et nous mangions une côtelette en attendant le bal, quand Hans, qui n’était pas Ehrenmitglied, mais qui avait le don de se faufiler partout, vint nous y rejoindre, la pipe à la bouche et sur le dos son paletot de tous les jours: il n’en avait pas d’autre. Prenant place à notre table, il dévora trois côtelettes de veau, trois énormes assiettées de pommes de terre et demanda du fromage pour lequel, disait-il, il s’était réservé; il en mangea une livre, avala coup sur coup six chopes de bière et offrit à Gian de jouer la consommation aux échecs. J’assistai à la joute: on y apprend beaucoup sur le caractère des joueurs. Gian se jetait éperdument sur l’adversaire, en risquant toutes ses pièces, que Hans prenait posément, une à une, sans crier gare et en mettant dix minutes entre chaque coup. Quand le méridional fut à moitié dépouillé, l’homme du Nord ne se hâta point de l’abattre, mais, avec une patience agaçante, assurant toujours ses derrières et sifflotant un air du Freischütz, il poussa tous ses pions à dame, attentif à éviter la moindre audace qui eût pu abréger le supplice du vaincu. Cela dura deux heures. Lorsqu’enfin, après une interminable préméditation, Hans voulut bien se décider à donner l’échec et mat, il souleva ses lunettes, et regarda fixement sa victime en ricanant cinq longues minutes ou plutôt en canquetant comme un canard.
–Paye la consommation, me ditGian en s’élançant vers la porte. Je compris que Lenchen, dont il guettait l’arrivée (il s’était placé à cet effet près d’une fenêtre), venait d’entrer. Le compte réglé, quand je montai à la salle de bal, il dansait déjà avec elle. Ah! le beau couple! Deux têtes animées par le mouvement, une rose et une cerise, les cheveux noirs se mêlant aux cheveux blonds, la rotation effrénée de la valse, les amples manches battant comme des ailes, l’effarement de l’émotion, l’ivresse de la musique, la folie du plaisir! Ils dansèrent ensemble sans se quitter pendant une heure et demie; entre les danses, ils causaient toujours plus bas; je ne saisis qu’un mot au passage:–La marguerite vous a dit: Il m’aime! Il m’aime, qui?
–Vous, peut-être.
Pendant ce temps, Hans causait avec la Chouette; j’ai bonne oreille et j’entends parfois sans le vouloir, à plus forte raison quand je veux. La moutre, en bonne mère, prenait des informations sur Gian, et Hans, qui mettait la vérité au-dessus de tout, s’efforçait de les donner exactes.
–Il n’a pas même, disait-il, quarante florins à dépenser par mois.
–En ce cas, dit la Chouette, cela ne peut pas être.
Hans avait raison: la science ne saurait être trop minutieuse: vingt ducats napolitains (c’était le revenu mensuel de Gian) ne valaient que quatre-vingt-quatre francs quarante-six centimes; quarante florins valaient quatre-vingt cinq francs soixante et onze centimes un tiers. Par ces motifs, la troisième valse finie, la Chouette qui jusqu’alors avait tutubé gentiment, se trémoussant beaucoup, comme font les femmes du commun pour ne point paraître gênées dans le monde, la Chouette se mit à chuinter, à bubuler (comment dit-on?) avec une férocité de stryge stymphalide. Hein! suis-je assez docte? C’est l’effet du pays où j’étais alors.
–Lenchen! cria-t-elle.
–Moutre?
–Partons tout de suite.
Et il fallut partir, Lenchen obéit filialement, non sans jeter un regard furtif à Gian, qui dansait alors dans les étoiles. Il demanda la permission de reconduire «les gracieuses dames», jusqu’à leur hôtel.
–M. Hans Schloukre nous accompagnera, hua la1 Chouette.
Nous la suivîmes à distance pour savoir à quelle fenêtre d’auberge on pourrait le lendemain entrevoir Lenchen. La vieille s’arrêta devant l’enseigne de l’Adler (aigle) près du marché. Une porte s’ouvrit, deux ombres entrèrent; une minute’après, deux fenêtres du premier étage s’allumèrent «comme si le soleil levant les inondait,» me dit Gian. Hans revint sur ses pas et voulut nous éviter, mais je me campai sur son passage.
–Vous m’avez présenté à cette digne femme, lui dis-je, mais vous ne m’avez point appris son nom.
–Frau Kreutzer, me répondit-il avec son mauvais ricanement. Et il s’esquiva au plus vite.
–Drôle de nom! pensai-je. Le kreutzer est le sou d’empire et ne vaut que trois centimes et demi. Vaut-elle beaucoup plus? C’est une question.
Quand je rejoignis Gian, il était planté comme un piquet devant l’auberge, les yeux fixés sur la fenêtre et se parlait tout haut: «Elle a baissé les rideaux, elle se déshabille, elle regarde si les draps sont blancs, elle se couche, elle s’étire, elle pense à moi peut-être, elle fait sa prière, le flambeau s’éteint, elle dort.»
Le matin, de bonne heure, il sauta de son lit à l’Aigle; une fille d’auberge qui était en train de laver la porte lui apprit que les deux voyageuses étaient parties par le premier bateau. Pour s’en assurer, il voulut monter à leur chambre; les lits étaient encore défaits; sur un des oreillers, un long cheveu faisait une ligne fine et blonde.
«Je me sauvai de là, me dit-il en rentrant; des idées folles me montaient à la tête. Je courus chez Hans qui connaît les fugitives et savait peut-être où elles étaient. Mais j’eus beau heurter des poings et des pieds la porte de son chenil, personpe. Une voisine m’affirma qu’il était parti le matin le sac au dos…
–Parions qu’il est parti avec elles…
–Pour quoi faire?
–Pour épouser la moutre ou la fille…
–Allons donc! c’est un apôtre…
–Les femmes aiment ça.»