Copyright © 2016/2020, Med Kamel YAHIAOUI
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Éditions : BOD - Books on Demand GmbH / DZWEBDATA, France
Impression : BOD Books on Demand GmbH, Allemagne
Distribution : SODIS groupe GALLIMARD
Dépôt légal juin 2020, France
ISBN n° 9782322178032
De l'insouciance de cette enfance qui baignait dans un esprit d'amitié, de camaraderie et de fraternité malgré une injustice sociale avérée à l’égard des autochtones jusqu’au jour où la guerre d’Algérie éclate et les divise.
Affrontement des idées et des armes entre ceux-là mêmes qui étaient, quelques années plutôt, dans leur habit d'enfants, unis comme les doigts d'une même main.
L'auteur suit le parcours de jeunes Français et Algériens, leurs engagements dans l’un ou l’autre camp ainsi que les atrocités de cette guerre parsemée de combats, d’attentats et d’assassinats où des amis d’enfance se trouvaient parfois face à face, un fusil dans la main, n'ayant comme seule alternative que d'appuyer sur la gâchette.
S’entremêlent l’amour, l’amitié indéfectible, mais aussi l’humiliation, la haine, la vengeance et un peu de sagesse de quelques-uns, espérant concilier deux communautés meurtries, les uns, pour retrouver leur indépendance, les autres pour vivre sur la terre qui les a vus naître eux et leurs aïeux pour peu qu’ils renoncent à l’injustice du passé.
Il y avait ceux qui s'engagèrent pour l'indépendance de leur pays, ceux pour une Algérie Française et enfin, des pacifistes dont la voix était inaudible.
Malgré les blessures de cette guerre, il reste encore un autre combat sans arme cette fois-ci, celui de la jeune Madeleine la pied-noir et Kamel l’autochtone dont l'amour demeure indéfectible, malgré la tragique guerre, les embûches et les préjugés des deux communautés antagonistes qui s’insurgent contre leur union.
Ils se sont juré, quoiqu’il arrive, de se retrouver et vivre la plénitude de leur amour, même ailleurs.
Pendant la colonisation de l’Algérie, il y avait très peu d’écoliers indigènes, cinq au plus répartis dans plusieurs classes à l’école où j’étais.
Dans la cour de récréation, ils étaient souvent ensemble pour éviter les brimades et les moqueries de leurs congénères français.
Dans cette école, il y avait une sorte de melting-pot, les enfants d'autochtones ressemblaient aussi bien aux enfants d'Européens de souche française, italienne, espagnole, maltaise ou autres, auxquels l'ardeur du soleil donnait un teint basané commun, ils avaient cependant des signes distinctifs qui ne prêtaient pas à confusion.
De condition modeste, ils étaient habillés de vêtements fripés et rapiécés quand ce n'est pas déchirés, des calottes rouges comme couvre-chef et, en guise de cartable, un simple baluchon en tissu cousu par la mère.
Et si les tabliers obligatoires bleus ou roses leur servaient de cache-misère en classe ou dans la cour de récréation, c'est aux portes de l'école, à la sortie ou à l'entrée, que paraissaient ces injustes différences.
D’ailleurs, Il n'y avait pas que la différence vestimentaire, mais aussi les lieux de vie et les espaces de jeu.
Les Européens habitaient en général dans les beaux quartiers dans des villas, maisons ou bâtiments jouissant de tout le confort.
Les indigènes, eux, logeaient dans des baraquements ou gourbis en périphérie du village.
Les mieux lotis d'entre eux habitaient au village, dans des maisons basses dites arabes, des chambres construites en rez-de-chaussée autour d'une cour commune où se trouvaient un cabinet de toilette et un robinet d'eau courante à usage collectif.
On y accédait de l'extérieur par une porte unique et, hormis les habituels résidents, tout visiteur devait toquer à la porte en annonçant chez qui il venait.
C'est d'ailleurs dans ce genre d'habitation que j’étais né et vivais encore avec mes parents.
Curieusement, j’étais un des rares enfants indigènes admis dans le groupe des enfants européens.
Nous jouions dans la cour de récréation ensemble, j’étais mal vu d’ailleurs par mes congénères indigènes qui voyaient en moi un traître en quelle sorte.
Effectivement, j’étais le seul enfant indigène à fréquenter les camarades européens, probablement par mon zèle à vouloir leur ressembler.
Il faut dire que pour être admis parmi ces écoliers Français et gagner leur amitié, notamment la tolérance de leurs parents afin de pouvoir fréquenter leur progéniture, il fallait faire montre de qualités méritoires.
J'ai réussi avec insistance à persuader mes parents de troquer mon mode vestimentaire, chéchia et gandoura, contre culottes courtes et chemisette et je m’étais promis, pour faire bonne figure et braver les clichés d'infériorité, d'être sur le podium des bons résultats scolaires.
Dans la cour, au moment de la récréation du matin comme de celle de l'après-midi, on voyait toujours le même décor, une flopée de tabliers de couleur bleue pour les garçons et rose pour les filles.
Malgré la mixité, chacun tenait à son genre, les filles d'un côté, les garçons de l'autre.
Seule exception, Madeleine, la fille du vétérinaire, intégrée dans notre groupe de chenapans, car son frère Gabriel en faisait partie.
Madeleine était mignonne. De longs cheveux noirs, des yeux clairs, un peu ronde, mais le critère de minceur, n'était pas à la mode à cette époque, et à peine âgée de onze ans et quelques mois, comme moi.
J'étais secrètement amoureux de cette fille et, malgré ma discrétion, cela n'échappait au regard méfiant de son frère Gabriel.
L'école était un des lieux où il était possible d’approcher Madeleine, car, si nous, garçons du groupe, pouvions nous retrouver dans le quartier pour jouer ensemble, les filles en étaient exclues, et celle qui osait le faire était traitée systématiquement de « garçon manqué ».
J'allais souvent dans leur quartier pour y jouer et explorer des jouets que mes parents ne pouvaient m'offrir, tels un vélo ou une paire de patins à roulettes.
J'avais une nette préférence pour Gabriel et Madeleine, les enfants du vétérinaire.
Il y avait plusieurs raisons à cela.
D'abord, j'étais discrètement amoureux de Madeleine, et son frère Gabriel n'hésitait pas à me décourager dès qu'il apercevait un quelconque geste affectueux à l'égard de sa sœur.
Ensuite, leur père m'avait adopté presque comme son troisième enfant, comme il l'avait fait, une décennie plus tôt, avec mon grand-père, son compagnon de lutte pendant la Seconde Guerre mondiale contre les Allemands.
La mère était également gentille avec moi, elle insistait toujours pour que je prenne le goûter avec ses enfants.
Je dirais même que sa générosité à mon égard suscitait une pointe de jalousie chez Gabriel, car elle me donnait toujours la plus grosse part de gâteau.
Un jour, Madeleine m'avait susurré, en cachette, que sa mère avait dit à Gabriel que je n'avais pas la chance, comme lui, de manger souvent des gâteaux.
Les parents de ces camarades étaient les seuls à qui ma mère rendait visite.
Et pour cause !
Un jour, ma mère tomba malade et dut être conduite à l'hôpital de la grande ville en urgence. Son état ne lui permettait pas d'être transportée en bus.
Alors que je me dirigeais vers la station de taxis, au carrefour de la rue, je me trouvai nez à nez avec Madeleine et sa mère, panier de courses à la main.
Madeleine, voyant mon air désappointé, me questionna :
— Ça va, Caramel ?
C'est le surnom que Madeleine m'avait donné.
Je lui parlai de l'état de ma mère.
Je n'avais même pas fini ma phrase que sa mère me somma :
— Allez, viens vite avec nous !
En arrivant devant la porte de leur villa, la mère confia le panier à Madeleine, lui demanda de ranger les courses, m'invita à monter dans la voiture garée juste à côté et elle démarra aussitôt.
Les voisins furent atterrés de voir cette Européenne ressortir, soutenant seule ma mère à bras-le-corps jusqu'à la voiture.
Depuis ce jour mémorable, ma mère ne rata pas une occasion d’aller voir sa bienfaitrice, soit pour l'aider à faire le ménage (sauf à nettoyer la croix de Jésus) ou les courses au marché et gare à cette dernière, si elle tentait de lui donner de l'argent en rétribution, ma mère le refusait systématiquement en lui rappelant que c’est grâce à elle qu’elle est encore vivante.
Ma mère réussit même à emmener sa bienfaitrice dans un hammam fréquenté uniquement par des femmes arabes ; elle était la seule femme européenne parmi les fatmas !
Une de nos meilleures distractions, à Madeleine, Gabriel et moi, c'est quand les deux mères se parlaient.
Ma mère baragouinait un peu de Français et la mère de Madeleine et Gabriel parlait un peu d'arabe.
À les entendre dialoguer, nous ne pouvions retenir nos éclats de rire en chœur.
Voilà donc pourquoi, j'avais un libre accès à cette immense villa de mes camarades français qui n'avait rien de comparable avec les deux chambres de la maison arabe où j'habitais.
De magnifiques meubles et ornements d'intérieur à l'avenant, que je regardais avec envie dès que nous pénétrions à l'intérieur de la villa.
Curieusement, je faisais le parallèle avec une histoire contenue dans mon livre scolaire d'un précédent devoir, où il était écrit à peu près ceci :
« Mon père est assis à table. Il lit son journal. Grand-Mère sur son fauteuil au coin de la cheminée tricote. Maman prépare le dîner dans la cuisine ».
Pensez-vous que je pouvais disserter à l'école sur un tel sujet quand, chez moi, mon père est analphabète, il n'y avait pas une table à manger, pas de fauteuil ni de cheminée, encore moins, une cuisine !
À propos des devoirs, il m'arrivait parfois de les faire en compagnie de Gabriel et Madeleine.
Ma matière de prédilection était surtout l'algèbre, j'étais nul en géographie et pire en histoire.
Évidemment, j'apprenais à l'école que mes ancêtres étaient les Gaulois, les réputés druides, et que les habitations gauloises étaient plus développées que les grottes de leurs contemporains.
Et bien que je comparasse le druide-guérisseur au charlatan marabout musulman du coin ou encore les gourbis indigènes aux huttes gauloises, cela n'expliquait pas ma prétendue filiation.
Côtés parents, quand je leur posais la question à propos des Gaulois, la réponse était des plus déroutantes. Mon père ressassait à chaque fois :
— Je n'ai jamais entendu parler de « Gaulois », c'est une tribu de quelle région, ça ?
Berbère, Gaulois, Français ou indigène, une complexité d'identification qui expliquait probablement ma nullité en histoire.
Avec d'autres camarades français, nous nous retrouvions souvent devant la maison du garde champêtre, une demeure en retrait de la ville.
Il y avait, derrière la maison, un immense terrain pour jouer et devant, un couloir assez large et plat, les jeux étaient plus variés, car nous disposions d'une panoplie de jouets, vélos, patins à roulettes, un baby-foot et des billes.
À l'inverse, nous ne pouvions nous adonner aux bêtises tant nous étions sous la surveillance discrète des parents qui s’étaient respectivement passé la consigne.
Enfin, les vacances scolaires de cet été 1955 arrivent, et me voilà bientôt expédié, si je puis dire, à la ferme de grand-mère où j'avais l'habitude de séjourner quasiment chaque saison depuis des années déjà.
Mes parents avaient pris cette habitude de m'éloigner du village où nous habitions, car, disaient-ils, j'étais un peu turbulent, et, à vrai dire, je ne me plaignais pas d'une telle décision.
La ferme de grand-mère m'offrait l'immensité de l'espace, contrairement à l'étroitesse des rues de mon village, et je m’en donnais ainsi à cœur joie pour faire des sottises, sans avoir les parents sur le dos.
Les enfants de la ferme attendaient la venue de l'extraterrestre que j'étais tant ils étaient impressionnés par mes extravagances d'enfant de la ville au fil des étés.
Comment voulez-vous qu'ils ne l’aient pas été quand, la première année de mon arrivée parmi eux, je leur demandais où se trouvaient les toilettes alors que nous étions en plein champ, transformé de manière improvisée, en terrain de jeu !
Déjà, fallait-il leur expliquer ce qu'étaient des toilettes en ville, qu'ils ne connaissaient guère.
Subtilement, un des enfants s'éloigna du groupe à une dizaine de mètres, releva légèrement sa gandoura des deux côtés et s'accroupit pour me montrer comment on s'y prenait pour faire ses besoins à la campagne.
Ou quand j'avais transformé l'abreuvoir des animaux en une piscine et avais vidé, en barbotant, son contenant d'eau, une denrée rare que ces mêmes enfants avaient la corvée de remplir les bassins en allant puiser cette eau à environ un kilomètre de là, à pied et dans des bidons quelquefois plus lourds qu’eux.
J'avoue que ce jour-là, ils l'avaient mauvaise et je n'avais échappé à leur punition collective que parce que j'étais le petit-fils de la respectable grand-mère, propriétaire de la ferme.
Pourtant, grand-mère était réputée pour son équité et, si les faits lui avaient été rapportés, elle ne m'aurait pas épargné la correction comme, un an auparavant, j'avais reçu une bonne raclée pour avoir arraché et éventré pas moins de vingt pastèques parce qu'aucune n'était assez sucrée à mon goût.
Les enfants habitant dans la ferme, étaient différents de ceux que je côtoyai, à longueur d'année au village, à l'école ou dans le quartier comme Gabriel et Madeleine, les enfants du vétérinaire, François et son frère Fernand (que nous appelions le cancre) car il avait trois ans de plus que notre moyenne d’âge, fils de Gaston, l'adjoint au maire, Jean et Antoine, les fils du garde champêtre, ou encore Saïd, le gaillard qui, à 13 ans, en imposait par sa stature d'adulte.
Cette année, mon séjour chez grand-mère allait être retardé.
Les autres années, à cette même période, j'y étais déjà.
Des agitations perceptibles dans le village et des rumeurs parvenaient jusqu'aux oreilles des enfants.
Il paraît qu'au mois de novembre 1954, tout juste huit mois auparavant, dans la région de la grande ville située non loin de notre propre village, des hors-la-loi armés avaient attaqué et tué des militaires et des civils français.
On disait également, qu'à peine deux kilomètres de notre village, deux colons européens avaient été tués, leurs fermes brûlées.
Un peu plus loin, ces hors-la-loi avaient égorgé le garde-barrière, sectionné les rails du chemin de fer et coupé les poteaux électriques.
Hors-la-loi, insurgés ou agitateurs, c'est ainsi que l'on nommait ces gens-là.
Mais pour nous les enfants, l'appellation de cesdits hors-la-loi ne signifiait rien, à tout le moins, probablement des méchants contre qui, par naïveté enfantine, nous avions inventé un jeu qui consistait à choisir, chacun à son tour, le héros de nos légendaires bandes dessinées capable de les anéantir.
Les villageois continuaient à épiloguer sur ces évènements, les uns alarmistes, les autres rassurants, en effet, les actions de ces insurgés que l'on avait baptisés « fellaghas » ne semblaient pas anodines.
En dehors de notre proximité, pas moins de cent attentats perpétrés à travers le pays visant essentiellement des militaires, des civils français et des édifices. Le bilan était des plus inquiétants.
Les ratissages et arrestations par l'armée, d'une partie des autochtones impliqués ou supposés l’être, démontraient bien qu'il s'agissait d'une organisation structurée et laissaient présager que d'autres attaques n’étaient pas à exclure dans les jours ou les mois à venir.
Ces craintes s’étaient d'autant amplifiées que les autorités tentaient maladroitement de minimiser ce drame pour ne pas affoler la population, alors que, par ouï-dire, les gens étaient abondamment informés de ce qui se passait réellement.
Quant à moi, mon souci premier était que mon départ chez grand-mère ne soit pas remis en cause, car ma mère semblait déjà manifester quelques réticences.
Mes affaires de voyage, une valise pour les vêtements et un baluchon fourre-tout, étaient déjà prêts depuis deux semaines au moins et, à chaque fois que je les voyais dans le coin de la chambre, cela augmentait davantage mon impatience.
Mes parents finirent par accepter mon départ tant attendu chez la grand-mère.
Ma mère vint me prévenir de la bonne nouvelle avec le sourire en émettant cependant une réserve :
— Au moindre risque de nouveaux troubles, tes vacances seront interrompues, avec un retour immédiat à la maison.
— Cette année, tes vacances dureront un peu moins longtemps que d'habitude, car tu dois préparer ta rentrée au collège cette année.
Et dans la foulée, elle ajouta :
— Je vais prévenir grand-mère pour que ton oncle vienne te chercher à la gare ce dimanche quatorze août. Et tâche de ne rien oublier, cette fois-ci !
Sur le moment, j'étais enthousiaste et heureux, et, paradoxalement, je trouvais qu'attendre encore deux jours, jusqu'au dimanche, était trop long.
En guise de consolation, j'entrepris de m'imaginer le voyage à la ferme de grand-mère située à environ quatre-vingts kilomètres de là.
On y allait en train. Un train qui roulait à soixante kilomètres à l'heure en ligne droite, mais à la traversée d'une haute montagne à mi-chemin, on pouvait à l'aise acheter, sans s'arrêter, des figues et du raisin que nous proposaient, au travers des vitres, les petites paysannes du coin.
C'est dire que le train ne roulait plus qu'à cinq kilomètres à l’heure à peine.
Mais le meilleur moment du voyage était l’arrivée à la gare de destination.
Généralement, c'est l'oncle Elgarmi qui venait me chercher.
La ferme était située hors de la ville et il restait à parcourir environ quatre kilomètres encore dans la crainte de voir apparaître des phénomènes étranges.
Il n’y avait pas une route goudronnée qui desservait la ferme, c'était juste un chemin emprunté par les chevaux et une calèche attelée serait précisément notre moyen de locomotion.
On raconte de nombreuses légendes sur ce trajet-là, il y avait la « grotte de l'ogre noir », qui sortait chasser à l'heure où le soleil était au plus fort, un peu plus loin, c'était le « fantôme du cavalier » qui était tombé dans le ravin et qui surgissait dès que des voyageurs s'approchaient de la rivière., encore la belle et folle « princesse aux cheveux roux » qui vous envoûtait en vous fixant des yeux et enfin, « la halte des mûriers », un immense verger et une source d'eau fraîche, réputés être l’ancienne propriété d'un autre malfaisant tué par les villageois.