Table des matières
Livre premier Waterloo ........................................................... 7
Chapitre I Ce qu’on rencontre en venant de Nivelles.................8
Chapitre II Hougomont .............................................................11
Chapitre III Le 18 juin 1815 ......................................................20
Chapitre IV A. ...........................................................................24
Chapitre V Le quid obscurum des batailles.............................. 27
Chapitre VI Quatre heures de l’après-midi .............................. 31
Chapitre VII Napoléon de belle humeur .................................. 35
Chapitre VIII L’empereur fait une question au guide Lacoste.42
Chapitre IX L’inattendu............................................................46
Chapitre X Le plateau de Mont-Saint-Jean.............................. 51
Chapitre XI Mauvais guide à Napoléon, bon guide à Bülow....58
Chapitre XII La garde ............................................................... 61
Chapitre XIII La catastrophe....................................................63
Chapitre XIV Le dernier carré ..................................................66
Chapitre XV Cambronne ..........................................................68
Chapitre XVI Quot libras in duce ? .......................................... 72
Chapitre XVII Faut-il trouver bon Waterloo ? ......................... 79
Chapitre XVIII Recrudescence du droit divin..........................82
Chapitre XIX Le champ de bataille la nuit ...............................86
Livre deuxième Le vaisseau L’Orion ......................................96
Chapitre I Le numéro 24601 devient le numéro 9430............. 97
Chapitre II Où on lira deux vers qui sont peut-être du diable 101
Chapitre III Qu’il fallait que la chaîne de la manille eut subit
un certain travail préparatoire pour être ainsi brisée d’un
coup de marteau ...................................................................... 107
Livre troisième Accomplissement de la promesse faite à la
morte ..................................................................................... 118
Chapitre I La question de l’eau à Montfermeil........................119
Chapitre II Deux portraits complétés..................................... 124
Chapitre III Il faut du vin aux hommes et de l’eau aux
chevaux .....................................................................................131
Chapitre IV Entrée en scène d’une poupée ............................ 136
Chapitre V La petite toute seule ............................................. 138
Chapitre VI Qui peut-être prouve l’intelligence de
Boulatruelle ............................................................................. 145
Chapitre VII Cosette côte à côte dans l’ombre avec l’inconnu 152
Chapitre VIII Désagrément de recevoir chez soi un pauvre
qui est peut-être un riche ........................................................ 158
Chapitre IX Thénardier à la manœuvre ................................. 185
Chapitre X Qui cherche le mieux peut trouver le pire............ 197
Chapitre XI Le numéro 9430 reparaît et Cosette le gagne à la
loterie.......................................................................................205
Livre quatrième La masure Gorbeau...................................207
Chapitre I Maître Gorbeau .................................................... 208
– 3 –
Chapitre II Nid pour hibou et fauvette................................... 216
Chapitre III Deux malheurs mêlés font du bonheur .............. 219
Chapitre IV Les remarques de la principale locataire ............ 225
Chapitre V Une pièce de cinq francs qui tombe à terre fait du
bruit .........................................................................................228
Livre cinquième À chasse noire, meute muette ..................233
Chapitre I Les zigzags de la stratégie......................................234
Chapitre II Il est heureux que le pont d’Austerlitz porte
voitures ....................................................................................239
Chapitre III Voir le plan de Paris de 1727 ..............................242
Chapitre IV Les tâtonnements de l’évasion............................ 247
Chapitre V Qui serait impossible avec l’éclairage au gaz ....... 251
Chapitre VI Commencement d’une énigme ........................... 257
Chapitre VII Suite de l’énigme ............................................... 261
Chapitre VIII L’énigme redouble ...........................................264
Chapitre IX L’homme au grelot.............................................. 267
Chapitre X Où il est expliqué comment Javert a fait buisson
creux ........................................................................................ 274
Livre sixième Le Petit-Picpus ..............................................285
Chapitre I Petite rue Picpus, numéro 62 ................................286
Chapitre II L’obédience de Martin Verga ...............................292
Chapitre III Sévérités ............................................................. 301
Chapitre IV Gaîtés ..................................................................303
– 4 –
Chapitre V Distractions ..........................................................309
Chapitre VI Le petit couvent .................................................. 316
Chapitre VII Quelques silhouettes de cette ombre.................320
Chapitre VIII Post corda lapides ............................................324
Chapitre IX Un siècle sous une guimpe .................................326
Chapitre X Origine de l’Adoration Perpétuelle ......................329
Chapitre XI Fin du Petit-Picpus .............................................332
Livre septième Parenthèse...................................................335
Chapitre I Le couvent, idée abstraite......................................336
Chapitre II Le couvent, fait historique ................................... 337
Chapitre III À quelle condition on peut respecter le passé .... 341
Chapitre IV Le couvent au point de vue des principes...........344
Chapitre V La prière ............................................................... 347
Chapitre VI Bonté absolue de la prière ..................................349
Chapitre VII Précautions à prendre dans le blâme ................ 353
Chapitre VIII Foi, loi .............................................................. 355
Livre huitième Les cimetières prennent ce qu’on leur donne359
Chapitre I Où il est traité de la manière d’entrer au couvent.360
Chapitre II Fauchelevent en présence de la difficulté............ 371
Chapitre III Mère Innocente .................................................. 375
Chapitre IV Où Jean Valjean a tout à fait l’air d’avoir lu
Austin Castillejo.......................................................................393
Chapitre V Il ne suffit pas d’être ivrogne pour être immortel 403
– 5 –
Chapitre VI Entre quatre planches......................................... 412
Chapitre VII Où l’on trouvera l’origine du mot : ne pas
perdre la carte.......................................................................... 416
Chapitre VIII Interrogatoire réussi ........................................429
Chapitre IX Clôture ................................................................ 435
– 6 –
– 7 –
L’an dernier (1861), par une belle matinée de mai, un pas-
1
sant, celui qui raconte cette histoire , arrivait de Nivelles et se
dirigeait vers La Hulpe. Il allait à pied. Il suivait, entre deux
rangées d’arbres, une large chaussée pavée ondulant sur des
collines qui viennent l’une après l’autre, soulèvent la route et la
laissent retomber, et font là comme des vagues énormes. Il avait
dépassé Lillois et Bois-Seigneur-Isaac. Il apercevait, à l’ouest, le
clocher d’ardoise de Braine-l’Alleud qui a la forme d’un vase
renversé. Il venait de laisser derrière lui un bois sur une hau-
teur, et, à l’angle d’un chemin de traverse, à côté d’une espèce
de potence vermoulue portant l’inscription : Ancienne barrière
n° 4 , un cabaret ayant sur sa façade cet écriteau : Au quatre
vents. Échabeau, café de particulier .
Un demi-quart de lieue plus loin que ce cabaret, il arriva au
fond d’un petit vallon où il y a de l’eau qui passe sous une arche
pratiquée dans le remblai de la route. Le bouquet d’arbres,
clairsemé mais très vert, qui emplit le vallon d’un côté de la
chaussée, s’éparpille de l’autre dans les prairies et s’en va avec
grâce et comme en désordre vers Braine-l’Alleud.
1
V. Hugo séjourna à Waterloo du 7 mai 1861 au 21 juillet (avec de
nombreuses interruptions de ce séjour) pour y écrire le récit de la bataille
et achever ainsi son roman. Il note, le 30 juin : « J’ai fini Les Misérables
sur le champ de bataille de Waterloo et dans le mois de Waterloo. »
– 8 –
Il y avait là, à droite, au bord de la route, une auberge, une
charrette à quatre roues devant la porte, un grand faisceau de
perches à houblon, une charrue, un tas de broussailles sèches
près d’une haie vive, de la chaux qui fumait dans un trou carré,
une échelle le long d’un vieux hangar à cloisons de paille. Une
jeune fille sarclait dans un champ où une grande affiche jaune,
probablement du spectacle forain de quelque kermesse, volait
au vent. À l’angle de l’auberge, à côté d’une mare où naviguait
une flottille de canards, un sentier mal pavé s’enfonçait dans les
broussailles. Ce passant y entra.
Au bout d’une centaine de pas, après avoir longé un mur du
quinzième siècle surmonté d’un pignon aigu à briques contra-
riées, il se trouva en présence d’une grande porte de pierre cin-
trée, avec imposte rectiligne, dans le grave style de Louis XIV,
accostée de deux médaillons planes. Une façade sévère dominait
cette porte ; un mur perpendiculaire à la façade venait presque
toucher la porte et la flanquait d’un brusque angle droit. Sur le
pré devant la porte gisaient trois herses à travers lesquelles
poussaient pêle-mêle toutes les fleurs de mai. La porte était
fermée. Elle avait pour clôture deux battants décrépits ornés
d’un vieux marteau rouillé.
Le soleil était charmant ; les branches avaient ce doux fré-
missement de mai qui semble venir des nids plus encore que du
vent. Un brave petit oiseau, probablement amoureux, vocalisait
éperdument dans un grand arbre.
Le passant se courba et considéra dans la pierre à gauche,
au bas du pied-droit de la porte, une assez large excavation cir-
culaire ressemblant à l’alvéole d’une sphère. En ce moment les
battants s’écartèrent et une paysanne sortit.
Elle vit le passant et aperçut ce qu’il regardait.
– C’est un boulet français qui a fait ça, lui dit-elle.
– 9 –
Et elle ajouta :
– Ce que vous voyez là, plus haut, dans la porte, près d’un
clou, c’est le trou d’un gros biscayen. Le biscayen n’a pas traver-
sé le bois.
– Comment s’appelle cet endroit-ci ? demanda le passant.
– Hougomont, dit la paysanne.
Le passant se redressa. Il fit quelques pas et s’en alla regar-
der au-dessus des haies. Il aperçut à l’horizon à travers les
arbres une espèce de monticule et sur ce monticule quelque
chose qui, de loin, ressemblait à un lion.
Il était dans le champ de bataille de Waterloo.
– 10 –
Hougomont, ce fut là un lieu funèbre, le commencement de
l’obstacle, la première résistance que rencontra à Waterloo ce
grand bûcheron de l’Europe qu’on appelait Napoléon ; le pre-
mier nœud sous le coup de hache.
C’était un château, ce n’est plus qu’une ferme. Hougomont,
pour l’antiquaire, c’est Hugomons . Ce manoir fut bâti par Hu-
2
go , sire de Somerel, le même qui dota la sixième chapellenie de
l’abbaye de Villers.
Le passant poussa la porte, coudoya sous un porche une
vieille calèche, et entra dans la cour.
La première chose qui le frappa dans ce préau, ce fut une
porte du seizième siècle qui y simule une arcade, tout étant
tombé autour d’elle. L’aspect monumental naît souvent de la
ruine. Auprès de l’arcade s’ouvre dans un mur une autre porte
avec claveaux du temps de Henri IV, laissant voir les arbres d’un
verger. À côté de cette porte un trou à fumier, des pioches et des
pelles, quelques charrettes, un vieux puits avec sa dalle et son
tourniquet de fer, un poulain qui saute, un dindon qui fait la
roue, une chapelle que surmonte un petit clocher, un poirier en
fleur en espalier sur le mur de la chapelle, voilà cette cour dont
la conquête fut un rêve de Napoléon. Ce coin de terre, s’il eût pu
2
On connaît le plaisir qu’avait Hugo de retrouver, ou d’inscrire son
nom dans ses écrits comme sur ses meubles – voir aussi Ugolin en III, 7,
2.
– 11 –
le prendre, lui eût peut-être donné le monde. Des poules y épar-
pillent du bec la poussière. On entend un grondement ; c’est un
gros chien qui montre les dents et qui remplace les Anglais.
Les Anglais là ont été admirables. Les quatre compagnies
des gardes de Cooke y ont tenu tête pendant sept heures à
l’acharnement d’une armée.
Hougomont, vu sur la carte, en plan géométral, bâtiments
et enclos compris, présente une espèce de rectangle irrégulier
dont un angle aurait été entaillé. C’est à cet angle qu’est la porte
méridionale, gardée par ce mur qui la fusille à bout portant.
Hougomont a deux portes : la porte méridionale, celle du châ-
teau, et la porte septentrionale, celle de la ferme. Napoléon en-
voya contre Hougomont son frère Jérôme ; les divisions Guille-
minot, Foy et Bachelu s’y heurtèrent, presque tout le corps de
Reille y fut employé et y échoua, les boulets de Kellermann
s’épuisèrent sur cet héroïque pan de mur. Ce ne fut pas trop de
la brigade Bauduin pour forcer Hougomont au nord, et la bri-
gade Soye ne put que l’entamer au sud, sans le prendre.
Les bâtiments de la ferme bordent la cour au sud. Un mor-
ceau de la porte nord, brisée par les Français, pend accroché au
mur. Ce sont quatre planches clouées sur deux traverses, et où
l’on distingue les balafres de l’attaque.
La porte septentrionale, enfoncée par les Français, et à la-
quelle on a mis une pièce pour remplacer le panneau suspendu
à la muraille, s’entre-bâille au fond du préau ; elle est coupée
carrément dans un mur, de pierre en bas, de brique en haut, qui
ferme la cour au nord. C’est une simple porte charretière
comme il y en a dans toutes les métairies, deux larges battants
faits de planches rustiques ; au delà, des prairies. La dispute de
cette entrée a été furieuse. On a longtemps vu sur le montant de
la porte toutes sortes d’empreintes de mains sanglantes. C’est là
que Bauduin fut tué.
– 12 –
L’orage du combat est encore dans cette cour ; l’horreur y
est visible ; le bouleversement de la mêlée s’y est pétrifié ; cela
vit, cela meurt ; c’était hier. Les murs agonisent, les pierres
tombent, les brèches crient ; les trous sont des plaies ; les arbres
penchés et frissonnants semblent faire effort pour s’enfuir.
Cette cour, en 1815, était plus bâtie qu’elle ne l’est au-
jourd’hui. Des constructions qu’on a depuis jetées bas y fai-
saient des redans, des angles et des coudes d’équerre.
Les Anglais s’y étaient barricadés ; les Français y pénétrè-
rent, mais ne purent s’y maintenir. À côté de la chapelle, une
aile du château, le seul débris qui reste du manoir
d’Hougomont, se dresse écroulée, on pourrait dire éventrée. Le
château servit de donjon, la chapelle servit de blockhaus. On s’y
extermina. Les Français, arquebuses de toutes parts, de derrière
les murailles, du haut des greniers, du fond des caves, par toutes
les croisées, par tous les soupiraux, par toutes les fentes des
pierres, apportèrent des fascines et mirent le feu aux murs et
aux hommes ; la mitraille eut pour réplique l’incendie.
On entrevoit dans l’aile ruinée, à travers des fenêtres gar-
nies de barreaux de fer, les chambres démantelées d’un corps de
logis en brique ; les gardes anglaises étaient embusquées dans
ces chambres ; la spirale de l’escalier, crevassé du rez-de-
chaussée jusqu’au toit, apparaît comme l’intérieur d’un coquil-
lage brisé. L’escalier a deux étages ; les Anglais, assiégés dans
l’escalier, et massés sur les marches supérieures, avaient coupé
les marches inférieures. Ce sont de larges dalles de pierre bleue
qui font un monceau dans les orties. Une dizaine de marches
tiennent encore au mur ; sur la première est entaillée l’image
d’un trident. Ces degrés inaccessibles sont solides dans leurs
alvéoles. Tout le reste ressemble à une mâchoire édentée. Deux
vieux arbres sont là ; l’un est mort, l’autre est blessé au pied, et
– 13 –
reverdit en avril. Depuis 1815, il s’est mis à pousser à travers
l’escalier.
On s’est massacré dans la chapelle. Le dedans, redevenu
calme, est étrange. On n’y a plus dit la messe depuis le carnage.
Pourtant l’autel y est resté, un autel de bois grossier adossé à un
fond de pierre brute. Quatre murs lavés au lait de chaux, une
porte vis-à-vis l’autel, deux petites fenêtres cintrées, sur la porte
un grand crucifix de bois, au-dessus du crucifix un soupirail car-
ré bouché d’une botte de foin, dans un coin, à terre, un vieux
châssis vitré tout cassé, telle est cette chapelle. Près de l’autel est
clouée une statue en bois de sainte Anne, du quinzième siècle ;
la tête de l’enfant Jésus a été emportée par un biscayen. Les
Français, maîtres un moment de la chapelle, puis délogés, l’ont
incendiée. Les flammes ont rempli cette masure ; elle a été
fournaise ; la porte a brûlé, le plancher a brûlé, le Christ en bois
n’a pas brûlé. Le feu lui a rongé les pieds dont on ne voit plus
que les moignons noircis, puis s’est arrêté. Miracle, au dire des
gens du pays. L’enfant Jésus, décapité, n’a pas été aussi heureux
que le Christ.
Les murs sont couverts d’inscriptions. Près des pieds du
Christ on lit ce nom : Henquinez . Puis ces autres : Conde de Rio
Maïor. Marques y Marquesa de Almagro (Habana). Il y a des
noms français avec des points d’exclamation, signes de colère.
On a reblanchi le mur en 1849. Les nations s’y insultaient.
C’est à la porte de cette chapelle qu’a été ramassé un ca-
davre qui tenait une hache à la main. Ce cadavre était le sous-
lieutenant Legros.
On sort de la chapelle, et à gauche, on voit un puits. Il y en
a deux dans cette cour. On demande : pourquoi n’y a-t-il pas de
seau et de poulie à celui-ci ? C’est qu’on n’y puise plus d’eau.
Pourquoi n’y puise-t-on plus d’eau ? Parce qu’il est plein de
squelettes.
– 14 –
Le dernier qui ait tiré de l’eau de ce puits se nommait Guil-
laume Van Kylsom. C’était un paysan qui habitait Hougomont
et y était jardinier. Le 18 juin 1815, sa famille prit la fuite et
s’alla cacher dans les bois.
La forêt autour de l’abbaye de Villers abrita pendant plu-
sieurs jours et plusieurs nuits toutes ces malheureuses popula-
tions dispersées. Aujourd’hui encore de certains vestiges recon-
naissables, tels que de vieux troncs d’arbres brûlés, marquent la
place de ces pauvres bivouacs tremblants au fond des halliers.
Guillaume Van Kylsom demeura à Hougomont « pour gar-
der le château » et se blottit dans une cave. Les Anglais l’y dé-
couvrirent. On l’arracha de sa cachette, et, à coups de plat de
sabre, les combattants se firent servir par cet homme effrayé. Ils
avaient soif ; ce Guillaume leur portait à boire. C’est à ce puits
qu’il puisait l’eau. Beaucoup burent là leur dernière gorgée. Ce
puits, où burent tant de morts, devait mourir lui aussi.
Après l’action, on eut une hâte, enterrer les cadavres. La
mort a une façon à elle de harceler la victoire, et elle fait suivre
la gloire par la peste. Le typhus est une annexe du triomphe. Ce
puits était profond, on en fit un sépulcre. On y jeta trois cents
morts. Peut-être avec trop d’empressement. Tous étaient-ils
morts ? la légende dit non. Il paraît que, la nuit qui suivit
l’ensevelissement, on entendit sortir du puits des voix faibles
qui appelaient.
Ce puits est isolé au milieu de la cour. Trois murs mi-partis
pierre et brique, repliés comme les feuilles d’un paravent et si-
mulant une tourelle carrée, l’entourent de trois côtés. Le qua-
trième côté est ouvert. C’est par là qu’on puisait l’eau. Le mur
du fond a une façon d’œil-de-bœuf informe, peut-être un trou
d’obus. Cette tourelle avait un plafond dont il ne reste que les
poutres. La ferrure de soutènement du mur de droite dessine
– 15 –
une croix. On se penche, et l’œil se perd dans un profond cy-
lindre de brique qu’emplit un entassement de ténèbres. Tout
autour du puits, le bas des murs disparaît dans les orties.
Ce puits n’a point pour devanture la large dalle bleue qui
sert de tablier à tous les puits de Belgique. La dalle bleue y est
remplacée par une traverse à laquelle s’appuient cinq ou six dif-
formes tronçons de bois noueux et ankylosés qui ressemblent à
de grands ossements. Il n’a plus ni seau, ni chaîne, ni poulie ;
mais il a encore la cuvette de pierre qui servait de déversoir.
L’eau des pluies s’y amasse, et de temps en temps un oiseau des
forêts voisines vient y boire et s’envole.
Une maison dans cette ruine, la maison de la ferme, est en-
core habitée. La porte de cette maison donne sur la cour. À côté
d’une jolie plaque de serrure gothique il y a sur cette porte une
poignée de fer à trèfles, posée de biais. Au moment où le lieute-
nant hanovrien Wilda saisissait cette poignée pour se réfugier
dans la ferme, un sapeur français lui abattit la main d’un coup
de hache.
La famille qui occupe la maison a pour grand-père l’ancien
jardinier Van Kylsom, mort depuis longtemps. Une femme en
cheveux gris vous dit : « J’étais là. J’avais trois ans. Ma sœur,
plus grande, avait peur et pleurait. On nous a emportées dans
les bois. J’étais dans les bras de ma mère. On se collait l’oreille à
terre pour écouter. Moi, j’imitais le canon, et je faisais boum,
3
boum . »
Une porte de la cour, à gauche, nous l’avons dit, donne
dans le verger.
Le verger est terrible.
3
Georgette aura le même « mot » dans Quatre-vingt-treize .
– 16 –
Il est en trois parties, on pourrait presque dire en trois
actes. La première partie est un jardin, la deuxième est le ver-
ger, la troisième est un bois. Ces trois parties ont une enceinte
commune, du côté de l’entrée les bâtiments du château et de la
ferme, à gauche une haie, à droite un mur, au fond un mur. Le
mur de droite est en brique, le mur du fond est en pierre. On
entre dans le jardin d’abord. Il est en contrebas, planté de gro-
seilliers, encombré de végétations sauvages, fermé d’un terras-
sement monumental en pierre de taille avec balustres à double
renflement. C’était un jardin seigneurial dans ce premier style
français qui a précédé Lenôtre ; ruine et ronce aujourd’hui. Les
pilastres sont surmontés de globes qui semblent des boulets de
4
pierre. On compte encore quarante-trois balustres sur leurs
dés ; les autres sont couchés dans l’herbe. Presque tous ont des
éraflures de mousqueterie. Un balustre brisé est posé sur
l’étrave comme une jambe cassée.
C’est dans ce jardin, plus bas que le verger, que six volti-
geurs du 1 er léger, ayant pénétré là et n’en pouvant plus sortir,
pris et traqués comme des ours dans leur fosse, acceptèrent le
combat avec deux compagnies hanovriennes, dont une était ar-
mée de carabines. Les hanovriens bordaient ces balustres et ti-
raient d’en haut. Ces voltigeurs, ripostant d’en bas, six contre
deux cents, intrépides, n’ayant pour abri que les groseilliers,
mirent un quart d’heure à mourir.
On monte quelques marches, et du jardin on passe dans le
verger proprement dit. Là, dans ces quelques toises carrées,
quinze cents hommes tombèrent en moins d’une heure. Le mur
semble prêt à recommencer le combat. Les trente-huit meur-
trières percées par les Anglais à des hauteurs irrégulières, y sont
encore. Devant la seizième sont couchées deux tombes anglaises
4
Chiffre peut-être authentique, mais également symbolique pour
Hugo dont la fille Léopoldine s’était noyée en septembre 1843. Les insur-
gés de la barricade (en IV, 14, 1) seront aussi quarante-trois.
– 17 –
en granit. Il n’y a de meurtrières qu’au mur sud ; l’attaque prin-
cipale venait de là. Ce mur est caché au dehors par une grande
haie vive ; les Français arrivèrent, croyant n’avoir affaire qu’à la
haie, la franchirent, et trouvèrent ce mur, obstacle et embus-
cade, les gardes anglaises derrière, les trente-huit meurtrières
faisant feu à la fois, un orage de mitraille et de balles ; et la bri-
gade Soye s’y brisa. Waterloo commença ainsi.
Le verger pourtant fut pris. On n’avait pas d’échelles, les
Français grimpèrent avec les ongles. On se battit corps à corps
sous les arbres. Toute cette herbe a été mouillée de sang. Un
bataillon de Nassau, sept cents hommes, fut foudroyé là. Au de-
hors le mur, contre lequel furent braquées les deux batteries de
Kellermann, est rongé par la mitraille.
Ce verger est sensible comme un autre au mois de mai. Il a
ses boutons d’or et ses pâquerettes, l’herbe y est haute, des che-
vaux de charrue y paissent, des cordes de crin où sèche du linge
traversent les intervalles des arbres et font baisser la tête aux
passants, on marche dans cette friche et le pied enfonce dans les
trous de taupes. Au milieu de l’herbe on remarque un tronc dé-
raciné, gisant, verdissant. Le major Blackman s’y est adossé
pour expirer. Sous un grand arbre voisin est tombé le général
allemand Duplat, d’une famille française réfugiée à la révoca-
tion de l’édit de Nantes. Tout à côté se penche un vieux pom-
mier malade pansé avec un bandage de paille et de terre glaise.
Presque tous les pommiers tombent de vieillesse. Il n’y en a pas
5
un qui n’ait sa balle ou son biscayen . Les squelettes d’arbres
morts abondent dans ce verger. Les corbeaux volent dans les
branches, au fond il y a un bois plein de violettes.
Bauduin tué, Foy blessé, l’incendie, le massacre, le carnage,
un ruisseau fait de sang anglais, de sang allemand et de sang
5
V. Hugo note dans ses carnets, le 7 mai 1861 : « Acheté un mor-
ceau d’arbre de verger où est incrusté un biscayen = 2 Fr. »
– 18 –
français, furieusement mêlés, un puits comblé de cadavres, le
régiment de Nassau et le régiment de Brunswick détruits, Du-
plat tué, Blackman tué, les gardes anglaises mutilées, vingt ba-
taillons français, sur les quarante du corps de Reille, décimés,
trois mille hommes, dans cette seule masure de Hougomont,
sabrés, écharpés, égorgés, fusillés, brûlés ; et tout cela pour
qu’aujourd’hui un paysan dise à un voyageur : Monsieur, don-
nez-moi trois francs ; si vous aimez, je vous expliquerai la
chose de Waterloo !
– 19 –
Retournons en arrière, c’est un des droits du narrateur, et
replaçons-nous en l’année 1815, et même un peu avant l’époque
où commence l’action racontée dans la première partie de ce
livre.
S’il n’avait pas plu dans la nuit du 17 au 18 juin 1815,
l’avenir de l’Europe était changé. Quelques gouttes d’eau de plus
ou de moins ont fait pencher Napoléon. Pour que Waterloo fût
la fin d’Austerlitz, la providence n’a eu besoin que d’un peu de
pluie, et un nuage traversant le ciel à contre-sens de la saison a
suffi pour l’écroulement d’un monde.
La bataille de Waterloo, et ceci a donné à Blücher le temps
d’arriver, n’a pu commencer qu’à onze heures et demie. Pour-
quoi ? Parce que la terre était mouillée. Il a fallu attendre un peu
de raffermissement pour que l’artillerie pût manœuvrer.
Napoléon était officier d’artillerie, et il s’en ressentait. Le
fond de ce prodigieux capitaine, c’était l’homme qui, dans le
rapport au Directoire sur Aboukir, disait : Tel de nos boulets a
tué six hommes . Tous ses plans de bataille sont faits pour le pro-
jectile. Faire converger l’artillerie sur un point donné, c’était là
sa clef de victoire. Il traitait la stratégie du général ennemi
comme une citadelle, et il la battait en brèche. Il accablait le
point faible de mitraille ; il nouait et dénouait les batailles avec
le canon. Il y avait du tir dans son génie. Enfoncer les carrés,
pulvériser les régiments, rompre les lignes, broyer et disperser
les masses, tout pour lui était là, frapper, frapper, frapper sans
– 20 –
cesse, et il confiait cette besogne au boulet. Méthode redoutable,
et qui, jointe au génie, a fait invincible pendant quinze ans ce
sombre athlète du pugilat de la guerre.
Le 18 juin 1815, il comptait d’autant plus sur l’artillerie
qu’il avait pour lui le nombre. Wellington n’avait que cent cin-
quante-neuf bouches à feu ; Napoléon en avait deux cent qua-
rante.
Supposez la terre sèche, l’artillerie pouvant rouler, l’action
commençait à six heures du matin. La bataille était gagnée et
finie à deux heures, trois heures avant la péripétie prussienne.
Quelle quantité de faute y a-t-il de la part de Napoléon
dans la perte de cette bataille ? le naufrage est-il imputable au
pilote ?
Le déclin physique évident de Napoléon se compliquait-il à
cette époque d’une certaine diminution intérieure ? les vingt ans
de guerre avaient-ils usé la lame comme le fourreau, l’âme
comme le corps ? le vétéran se faisait-il fâcheusement sentir
dans le capitaine ? en un mot, ce génie, comme beaucoup
d’historiens considérables l’ont cru, s’éclipsait-il ? entrait-il en
frénésie pour se déguiser à lui-même son affaiblissement ?
commençait-il à osciller sous l’égarement d’un souffle
d’aventure ? devenait-il, chose grave dans un général, incons-
cient du péril ? dans cette classe de grands hommes matériels
qu’on peut appeler les géants de l’action, y a-t-il un âge pour la
myopie du génie ? La vieillesse n’a pas de prise sur les génies de
l’idéal ; pour les Dantes et les Michel-Anges, vieillir, c’est
croître ; pour les Annibals et les Bonapartes, est-ce décroître ?
Napoléon avait-il perdu le sens direct de la victoire ? en était-il à
ne plus reconnaître l’écueil, à ne plus deviner le piège, à ne plus
discerner le bord croulant des abîmes ? manquait-il du flair des
catastrophes ? lui qui jadis savait toutes les routes du triomphe
et qui, du haut de son char d’éclairs, les indiquait d’un doigt
– 21 –
souverain, avait-il maintenant cet ahurissement sinistre de me-
ner aux précipices son tumultueux attelage de légions ? était-il
pris, à quarante-six ans, d’une folie suprême ? ce cocher tita-
nique du destin n’était-il plus qu’un immense casse-cou ?
Nous ne le pensons point.
Son plan de bataille était, de l’aveu de tous, un chef-
d’œuvre. Aller droit au centre de la ligne alliée, faire un trou
dans l’ennemi, le couper en deux, pousser la moitié britannique
sur Hal et la moitié prussienne sur Tongres, faire de Wellington
et de Blücher deux tronçons ; enlever Mont-Saint-Jean, saisir
Bruxelles, jeter l’Allemand dans le Rhin et l’Anglais dans la mer.
Tout cela, pour Napoléon, était dans cette bataille. Ensuite on
verrait.
Il va sans dire que nous ne prétendons pas faire ici
l’histoire de Waterloo ; une des scènes génératrices du drame
que nous racontons se rattache à cette bataille ; mais cette his-
toire n’est pas notre sujet ; cette histoire d’ailleurs est faite, et
faite magistralement, à un point de vue par Napoléon, à l’autre
6
point de vue par toute une pléiade d’historiens . Quant à nous,
nous laissons les historiens aux prises, nous ne sommes qu’un
témoin à distance, un passant dans la plaine, un chercheur pen-
ché sur cette terre pétrie de chair humaine, prenant peut-être
des apparences pour des réalités ; nous n’avons pas le droit de
tenir tête, au nom de la science, à un ensemble de faits où il y a
sans doute du mirage, nous n’avons ni la pratique militaire ni la
6
Walter Scott, Lamartine, Vaulabelle, Charras, Quinet, Thiers.
Dans l’édition originale, Hugo avait écrit : « … à l’autre point de vue
par Charras ». C’était par sympathie envers un ami, son collègue à
l’Assemblée nationale en 1848-1851, son compagnon d’exil à Bruxelles et
son principal informateur par l’Histoire de la campagne de 1815 : Water-
loo, publiée en 1857. Comme il le fait souvent ; Hugo signale ses sources,
si scrupuleusement suivies que le lecteur n’a pas à mettre en doute, pour
l’essentiel, l’exactitude des faits ici mentionnés.
– 22 –
compétence stratégique qui autorisent un système ; selon nous,
un enchaînement de hasards domine à Waterloo les deux capi-
taines ; et quand il s’agit du destin, ce mystérieux accusé, nous
jugeons comme le peuple, ce juge naïf.
– 23 –
Ceux qui veulent se figurer nettement la bataille de Water-
loo n’ont qu’à coucher sur le sol par la pensée un A majuscule.
Le jambage gauche de l’A est la route de Nivelles, le jambage
droit est la route de Genappe, la corde de l’A est le chemin creux
d’Ohain à Braine-l’Alleud. Le sommet de l’A est Mont-Saint-
Jean, là est Wellington ; la pointe gauche inférieure est Hougo-
mont, là est Reille avec Jérôme Bonaparte ; la pointe droite in-
férieure est la Belle-Alliance, là est Napoléon. Un peu au-
dessous du point où la corde de l’A rencontre et coupe le jam-
bage droit est la Haie-Sainte. Au milieu de cette corde est le
point précis où s’est dit le mot final de la bataille. C’est là qu’on
a placé le lion, symbole involontaire du suprême héroïsme de la
garde impériale.
Le triangle compris au sommet de l’A, entre les deux jam-
bages et la corde, est le plateau de Mont-Saint-Jean. La dispute
de ce plateau fut toute la bataille.
Les ailes des deux armées s’étendent à droite et à gauche
des deux routes de Genappe et de Nivelles ; d’Erlon faisant face
à Picton, Reille faisant face à Hill.
Derrière la pointe de l’A, derrière le plateau de Mont-Saint-
Jean, est la forêt de Soignes.
Quant à la plaine en elle-même, qu’on se représente un
vaste terrain ondulant ; chaque pli domine le pli suivant, et
– 24 –
toutes les ondulations montent vers Mont-Saint-Jean, et y
aboutissent à la forêt.
Deux troupes ennemies sur un champ de bataille sont deux
lutteurs. C’est un bras-le-corps. L’une cherche à faire glisser
l’autre. On se cramponne à tout ; un buisson est un point
d’appui ; un angle de mur est un épaulement ; faute d’une bi-
coque où s’adosser, un régiment lâche pied ; un ravalement de
la plaine, un mouvement de terrain, un sentier transversal à
propos, un bois, un ravin, peuvent arrêter le talon de ce colosse
qu’on appelle une armée et l’empêcher de reculer. Qui sort du
champ est battu. De là, pour le chef responsable, la nécessité
d’examiner la moindre touffe d’arbres, et d’approfondir le
moindre relief.
Les deux généraux avaient attentivement étudié la plaine
de Mont-Saint-Jean, dite aujourd’hui plaine de Waterloo. Dès
l’année précédente, Wellington, avec une sagacité prévoyante,
l’avait examinée comme un en-cas de grande bataille. Sur ce
terrain et pour ce duel, le 18 juin, Wellington avait le bon côté,
Napoléon le mauvais. L’armée anglaise était en haut, l’armée
française en bas.
Esquisser ici l’aspect de Napoléon, à cheval, sa lunette à la
main, sur la hauteur de Rossomme, à l’aube du 18 juin 1815,
cela est presque de trop. Avant qu’on le montre, tout le monde
l’a vu. Ce profil calme sous le petit chapeau de l’école de
Brienne, cet uniforme vert, le revers blanc cachant la plaque, la
redingote grise cachant les épaulettes, l’angle du cordon rouge
sous le gilet, la culotte de peau, le cheval blanc avec sa housse de
velours pourpre ayant aux coins des N couronnées et des aigles,
les bottes à l’écuyère sur des bas de soie, les éperons d’argent,
l’épée de Marengo, toute cette figure du dernier césar est debout
dans les imaginations, acclamée des uns, sévèrement regardée
par les autres.
– 25 –
Cette figure a été longtemps toute dans la lumière ; cela te-
nait à un certain obscurcissement légendaire que la plupart des
héros dégagent et qui voile toujours plus ou moins longtemps la
vérité ; mais aujourd’hui l’histoire et le jour se font.
Cette clarté, l’histoire, est impitoyable ; elle a cela d’étrange
et de divin que, toute lumière qu’elle est, et précisément parce
qu’elle est lumière, elle met souvent de l’ombre là où l’on voyait
des rayons ; du même homme elle fait deux fantômes différents,
et l’un attaque l’autre, et en fait justice, et les ténèbres du des-
pote luttent avec l’éblouissement du capitaine. De là une mesure
plus vraie dans l’appréciation définitive des peuples. Babylone
violée diminue Alexandre ; Rome enchaînée diminue César ;
Jérusalem tuée diminue Titus. La tyrannie suit le tyran. C’est un
malheur pour un homme de laisser derrière lui de la nuit qui a
sa forme.
– 26 –
7
Tout le monde connaît la première phase de cette bataille ;
début trouble, incertain, hésitant, menaçant pour les deux ar-
mées, mais pour les Anglais plus encore que pour les Français.
8
Il avait plu toute la nuit ; la terre était défoncée par
l’averse ; l’eau s’était çà et là amassée dans les creux de la plaine
comme dans des cuvettes ; sur de certains points les équipages
du train en avaient jusqu’à l’essieu ; les sous-ventrières des atte-
lages dégouttaient de boue liquide ; si les blés et les seigles cou-
chés par cette cohue de charrois en masse n’eussent comblé les
ornières et fait litière sous les roues, tout mouvement, particu-
lièrement dans les vallons du côté de Papelotte, eût été impos-
sible.
L’affaire commença tard ; Napoléon, nous l’avons expliqué,
avait l’habitude de tenir toute l’artillerie dans sa main comme
un pistolet, visant tantôt tel point, tantôt tel autre de la bataille,
et il avait voulu attendre que les batteries attelées pussent rouler
et galoper librement ; il fallait pour cela que le soleil parût et
7
« Ce qu’il y a d’obscur ». L’expression complète, « quid obscurum,
quid divinum », se trouve un peu plus loin, et est citée à plusieurs re-
prises dans le roman.
8
Voir les carnets de Hugo (17 mai 1861) : « Un sol marneux, glai-
seux, visqueux dans les pluies, qui garde l’eau et fait partout des flaques
et des mares. Comme Napoléon mettait pied à terre près de la Belle-
Alliance et enjambait un fossé, un grenadier lui cria :
– Prenez garde à ce terrain-là, Sire, on y glisse .
On fait plus qu’y glisser, on y tombe. »
– 27 –
séchât le sol. Mais le soleil ne parut pas. Ce n’était plus le ren-
dez-vous d’Austerlitz. Quand le premier coup de canon fut tiré,
le général anglais Colville regarda à sa montre et constata qu’il
était onze heures trente-cinq minutes.
L’action s’engagea avec furie, plus de furie peut-être que
l’empereur n’eût voulu, par l’aile gauche française sur Hougo-
mont. En même temps Napoléon attaqua le centre en précipi-
tant la brigade Quiot sur la Haie-Sainte, et Ney poussa l’aile
droite française contre l’aile gauche anglaise qui s’appuyait sur
Papelotte.
L’attaque sur Hougomont avait quelque simulation : attirer
là Wellington, le faire pencher à gauche, tel était le plan. Ce plan
eût réussi, si les quatre compagnies des gardes anglaises et les
braves Belges de la division Perponcher n’eussent solidement
gardé la position, et Wellington, au lieu de s’y masser, put se
borner à y envoyer pour tout renfort quatre autres compagnies
de gardes et un bataillon de Brunswick.
L’attaque de l’aile droite française sur Papelotte était à
fond ; culbuter la gauche anglaise, couper la route de Bruxelles,
barrer le passage aux Prussiens possibles, forcer Mont-Saint-
Jean, refouler Wellington sur Hougomont, de là sur Braine-
l’Alleud, de là sur Hal, rien de plus net. À part quelques inci-
dents, cette attaque réussit. Papelotte fut pris ; la Haie-Sainte
fut enlevée.
Détail à noter. Il y avait dans l’infanterie anglaise, particu-
lièrement dans la brigade de Kempt, force recrues. Ces jeunes
soldats, devant nos redoutables fantassins, furent vaillants ; leur
inexpérience se tira intrépidement d’affaire ; ils firent surtout
un excellent service de tirailleurs ; le soldat en tirailleur, un peu
livré à lui-même, devient pour ainsi dire son propre général ;
ces recrues montrèrent quelque chose de l’invention et de la
– 28 –
furie françaises. Cette infanterie novice eut de la verve. Ceci dé-
plut à Wellington.
Après la prise de la Haie-Sainte, la bataille vacilla.
Il y a dans cette journée, de midi à quatre heures, un inter-
valle obscur ; le milieu de cette bataille est presque indistinct et
participe du sombre de la mêlée. Le crépuscule s’y fait. On aper-
çoit de vastes fluctuations dans cette brume, un mirage vertigi-
neux, l’attirail de guerre d’alors presque inconnu aujourd’hui,
les colbacks à flamme, les sabretaches flottantes, les buffleteries
croisées, les gibernes à grenade, les dolmans des hussards, les
bottes rouges à mille plis, les lourds shakos enguirlandés de tor-
sades, l’infanterie presque noire de Brunswick mêlée à
l’infanterie écarlate d’Angleterre, les soldats anglais ayant aux
entournures pour épaulettes de gros bourrelets blancs circu-
laires, les chevau-légers hanovriens avec leur casque de cuir
oblong à bandes de cuivre et à crinières de crins rouges, les
Écossais aux genoux nus et aux plaids quadrillés, les grandes
guêtres blanches de nos grenadiers, des tableaux, non des lignes
9
stratégiques, ce qu’il faut à Salvator Rosa , non ce qu’il faut à
Gribeauval.
Une certaine quantité de tempête se mêle toujours à une
10
bataille. Quid obscurum, quid divinum . Chaque historien
trace un peu le linéament qui lui plaît dans ces pêle-mêle.
Quelle que soit la combinaison des généraux, le choc des masses
armées a d’incalculables reflux ; dans l’action, les deux plans des
9
Gribeauval était, avant la Révolution, directeur de l’artillerie ; S.
Rosa, poète et peintre de l’école de Naples au XVIIe siècle, fut un artiste
violent et mouvementé.
10
« Quelque chose d’obscur, quelque chose de divin » : formule
souvent utilisée par Hugo et déjà notée en 1830 ( Choses vues , ouv. cit.,
1830-1846, p. 106) : « Il y a, dit Hippocrate, l’inconnu, le mystérieux, le
divin des maladies. Quid divinum . Ce qu’il dit des maladies, on peut le
dire des révolutions. »
– 29 –
deux chefs entrent l’un dans l’autre et se déforment l’un par
l’autre. Tel point du champ de bataille dévore plus de combat-
tants que tel autre, comme ces sols plus ou moins spongieux qui
boivent plus ou moins vite l’eau qu’on y jette. On est obligé de
reverser là plus de soldats qu’on ne voudrait. Dépenses qui sont
l’imprévu. La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil,
les traînées de sang ruissellent illogiquement, les fronts des ar-
mées ondoient, les régiments entrant ou sortant font des caps
ou des golfes, tous ces écueils remuent continuellement les uns
devant les autres ; où était l’infanterie, l’artillerie arrive ; où
était l’artillerie, accourt la cavalerie ; les bataillons sont des fu-
mées. Il y avait là quelque chose, cherchez, c’est disparu ; les
éclaircies se déplacent ; les plis sombres avancent et reculent ;
une sorte de vent du sépulcre pousse, refoule, enfle et disperse
ces multitudes tragiques. Qu’est-ce qu’une mêlée ? une oscilla-
tion. L’immobilité d’un plan mathématique exprime une minute
et non une journée. Pour peindre une bataille, il faut de ces
puissants peintres qui aient du chaos dans le pinceau ; Rem-
brandt vaut mieux que Van Der Meulen. Van der Meulen, exact
à midi, ment à trois heures. La géométrie trompe ; l’ouragan
seul est vrai. C’est ce qui donne à Folard le droit de contredire
Polybe. Ajoutons qu’il y a toujours un certain instant où la ba-
taille dégénère en combat, se particularise, et s’éparpille en
d’innombrables faits de détails qui, pour emprunter l’expression
de Napoléon lui-même, « appartiennent plutôt à la biographie
des régiments qu’à l’histoire de l’armée ». L’historien, en ce cas,
a le droit évident de résumé. Il ne peut que saisir les contours
principaux de la lutte, et il n’est donné à aucun narrateur, si
consciencieux qu’il soit, de fixer absolument la forme de ce
nuage horrible, qu’on appelle une bataille.
Ceci, qui est vrai de tous les grands chocs armés, est parti-
culièrement applicable à Waterloo.
Toutefois, dans l’après-midi, à un certain moment, la ba-
taille se précisa.
– 30 –
Vers quatre heures, la situation de l’armée anglaise était
grave. Le prince d’Orange commandait le centre, Hill l’aile
droite, Picton l’aile gauche. Le prince d’Orange, éperdu et intré-
pide, criait aux Hollando-Belges : Nassau ! Brunswick ! jamais
en arrière ! Hill, affaibli, venait s’adosser à Wellington, Picton
était mort. Dans la même minute où les Anglais avaient enlevé
aux Français le drapeau du 105 ème de ligne, les Français avaient
tué aux Anglais le général Picton, d’une balle à travers la tête. La
bataille, pour Wellington, avait deux points d’appui, Hougo-
mont et la Haie-Sainte ; Hougomont tenait encore, mais brû-
lait ; la Haie-Sainte était prise. Du bataillon allemand qui la dé-
fendait, quarante-deux hommes seulement survivaient ; tous les
officiers, moins cinq, étaient morts ou pris. Trois mille combat-
tants s’étaient massacrés dans cette grange. Un sergent des
gardes anglaises, le premier boxeur de l’Angleterre, réputé par
ses compagnons invulnérable, y avait été tué par un petit tam-
bour français. Baring était délogé. Alten était sabré. Plusieurs
drapeaux étaient perdus, dont un de la division Alten, et un du
bataillon de Lunebourg porté par un prince de la famille de
Deux-Ponts. Les Écossais gris n’existaient plus ; les gros dra-
gons de Ponsonby étaient hachés. Cette vaillante cavalerie avait
plié sous les lanciers de Bro et sous les cuirassiers de Travers ;
de douze cents chevaux il en restait six cents ; des trois lieute-
nants-colonels, deux étaient à terre, Hamilton blessé, Mater tué.
Ponsonby était tombé, troué de sept coups de lance. Gordon
était mort, Marsh était mort. Deux divisions, la cinquième et la
sixième, étaient détruites.
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Hougomont entamé, la Haie-Sainte prise, il n’y avait plus
qu’un nœud, le centre. Ce nœud-là tenait toujours. Wellington
le renforça. Il y appela Hill qui était à Merbe-Braine, il y appela
Chassé qui était à Braine-l’Alleud.
Le centre de l’armée anglaise, un peu concave, très dense et
très compact, était fortement situé. Il occupait le plateau de
Mont-Saint-Jean, ayant derrière lui le village et devant lui la
pente, assez âpre alors. Il s’adossait à cette forte maison de
pierre, qui était à cette époque un bien domanial de Nivelles et
qui marque l’intersection des routes, masse du seizième siècle si
robuste que les boulets y ricochaient sans l’entamer. Tout au-
tour du plateau, les Anglais avaient taillé çà et là les haies, fait
des embrasures dans les aubépines, mis une gueule de canon
entre deux branches, crénelé les buissons. Leur artillerie était en
embuscade sous les broussailles. Ce travail punique, incontesta-
blement autorisé par la guerre qui admet le piège, était si bien
fait que Haxo, envoyé par l’empereur à neuf heures du matin
pour reconnaître les batteries ennemies, n’en avait rien vu, et
était revenu dire à Napoléon qu’il n’y avait pas d’obstacle, hors
les deux barricades barrant les routes de Nivelles et de Ge-