Éraste, amant de Lucile.
Albert, père de Lucile et d’Ascagne.
Gros-René, valet d’Éraste.
Valère, fils de Polidore.
Lucile, fille d’Albert.
Marinette, suivante de Lucile.
Polidore, père de Valère.
Frosine, confidente d’Ascagne.
Ascagne, fille d’Albert, déguisée en homme.
Mascarille, valet de Valère.
Métaphraste, pédant.
La rapière, bretteur.
Éraste
Veux-tu que je te die? Une atteinte secrette
Ne laisse point mon âme en une bonne assiette:
Oui, quoi qu’à mon amour tu puisses repartir,
Il craint d’être la dupe, à ne te point mentir;
Qu’en faveur d’un rival ta foi ne se corrompe,
Ou du moins qu’avec moi toi-même on ne te trompe.
Gros-René
Pour moi, me soupçonner de quelque mauvais tour,
Je dirai, n’en déplaise à monsieur votre amour,
Que c’est injustement blesser ma prud’homie Et se connoître mal en physionomie.
Les gens de mon minois ne sont point accusés
D’être, grâces à Dieu, ni fourbes, ni rusés.
Cet honneur qu’on nous fait, je ne le démens guères,
Et suis homme fort rond de toutes les manières.
Pour que l’on me trompât, cela se pourroit bien:
Le doute est mieux fondé; pourtant je n’en crois rien.
Je ne vois point encore, ou je suis une bête,
Sur quoi vous avez pu prendre martel en tête.
Lucile, à mon avis, vous montre assez d’amour:
Elle vous voit, vous parle à toute heure du jour;
Et Valère, après tout, qui cause votre crainte,
Semble n’être à présent souffert que par contrainte.
Éraste
Souvent d’un faux espoir un amant est nourri:
Le mieux reçu toujours n’est pas le plus chéri;
Et tout ce que d’ardeur font paroître les femmes
Parfois n’est qu’un beau voile à couvrir d’autres flammes.
Valère enfin, pour être un amant rebuté,
Montre depuis un temps trop de tranquillité;
Et ce qu’à ces faveurs, dont tu crois l’apparence,
Il témoigne de joie ou bien d’indifférence
M’empoisonne à tous coups leurs plus charmants appas,
Me donne ce chagrin que tu ne comprends pas,
Tient mon bonheur en doute, et me rend difficile
Une entière croyance aux propos de Lucile.
Je voudrois, pour trouver un tel destin plus doux,
Y voir entrer un peu de son transport jaloux;
Et sur ses déplaisirs et son impatience
Mon âme prendroit lors une pleine assurance.
Toi-même penses-tu qu’on puisse, comme il fait,
Voir chérir un rival d’un esprit satisfait?
Et si tu n’en crois rien, dis-moi, je t’en conjure,
Si j’ai lieu de rêver dessus cette aventure.
Gros-René
Peut-être que son coeur a changé de désirs,
Connoissant qu’il poussoit d’inutiles soupirs.
Éraste
Lorsque par les rebuts une âme est détachée,
Elle veut fuir l’objet dont elle fut touchée,
Et ne rompt point sa chaîne avec si peu d’éclat,
Qu’elle puisse rester en un paisible état.
De ce qu’on a chéri la fatale présence
Ne nous laisse jamais dedans l’indifférence;
Et si de cette vue on n’accroît son dédain,
Notre amour est bien près de nous rentrer au sein;
Enfin, crois-moi, si bien qu’on éteigne une flamme,
Un peu de jalousie occupe encore une âme,
Et l’on ne sauroit voir, sans en être piqué,
Posséder par un autre un coeur qu’on a manqué.
Gros-René
Pour moi, je ne sais point tant de philosophie:
Ce que voyent mes yeux, franchement je m’y fie,
Et ne suis point de moi si mortel ennemi,
Que je m’aille affliger sans sujet ni demi.
Pourquoi subtiliser et faire le capable
À chercher des raisons pour être misérable
Sur des soupçons en l’air je m’irois alarmer!
Laissons venir la fête avant que la chômer.
Le chagrin me paroît une incommode chose;
Je n’en prends point pour moi sans bonne et juste cause,
Et mêmes à mes yeux cent sujets d’en avoir
S’offrent le plus souvent, que je ne veux pas voir.
Avec vous en amour je cours même fortune;
Celle que vous aurez me doit être commune:
La maîtresse ne peut abuser votre foi,
À moins que la suivante en fasse autant pour moi;
Mais j’en fuis la pensée avec un soin extrême.
Je veux croire les gens quand on me dit je t’aime,
Et ne vais point chercher, pour m’estimer heureux,
Si Mascarille ou non s’arrache les cheveux.
Que tantôt Marinette endure qu’à son aise
Jodelet par plaisir la caresse et la baise,
Et que ce beau rival en rie ainsi qu’un fou,
À son exemple aussi j’en rirai tout mon soûl,
Et l’on verra qui rit avec meilleure grâce.
Éraste
Voilà de tes discours.
Gros-René
Voilà de tes discours. Mais je la vois qui passe.
Gros-René
Zzzst, Marinette!
Marinette
Oh! Oh! Que fais-tu là?
Gros-René
Oh! Oh! Que fais-tu là?Ma foi,
Demande, nous étions tout à l’heure sur toi.
Marinette
Vous êtes aussi là, monsieur! Depuis une heure
Vous m’avez fait trotter comme un Basque, je meure!
Éraste
Comment?
Marinette
Comment? Pour vous chercher j’ai fait dix mille pas,
Et vous promets, ma foi…
Éraste
Et vous promets, ma foi…Quoi?
Marinette
Et vous promets, ma foi…Quoi?Que vous n’êtes pas
Au temple, au cours, chez vous, ni dans la grande place.
Gros-René
Il falloit en jurer.
Éraste
Il falloit en jurer. Apprends-moi donc, de grâce,
Qui te fait me chercher?
Marinette
Qui te fait me chercher?Quelqu’un, en vérité,
Qui pour vous n’a pas trop mauvaise volonté,
Ma maîtresse, en un mot.
Éraste
Ma maîtresse, en un mot. Ah! Chère Marinette,
Ton discours de son coeur est-il bien l’interprète?
Ne me déguise point un mystère fatal;
Je ne t’en voudrai pas pour cela plus de mal:
Au nom des dieux, dis-moi si ta belle maîtresse
N’abuse point mes voeux d’une fausse tendresse.
Marinette
Hé! Hé! D’où vous vient donc ce plaisant mouvement?
Elle ne fait pas voir assez son sentiment!
Quel garant est-ce encor que votre amour demande?
Que lui faut-il?
Gros-René
Que lui faut-il?À moins que Valère se pende,
Bagatelle! Son coeur ne s’assurera point.
Marinette
Comment?
Gros-René
Comment?Il est jaloux jusques en un tel point.
Marinette
De Valère? Ah! Vraiment la pensée est bien belle!
Elle peut seulement naître en votre cervelle.
Je vous croyois du sens, et jusqu’à ce moment
J’avois de votre esprit quelque bon sentiment;
Mais, à ce que je vois, je m’étois fort trompée.
Ta tête de ce mal est-elle aussi frappée?
Gros-René
Moi, jaloux? Dieu m’en garde, et d’être assez badin
Pour m’aller emmaigrir avec un tel chagrin!
Outre que de ton coeur ta foi me cautionne,
L’opinion que j’ai de moi-même est trop bonne
Pour croire auprès de moi que quelqu’autre te plût.
Où diantre pourrois-tu trouver qui me valût?
Marinette
En effet, tu dis bien, voilà comme il faut être:
Jamais de ces soupçons qu’un jaloux fait paroître!
Tout le fruit qu’on en cueille est de se mettre mal,
Et d’avancer par là les desseins d’un rival:
Au mérite souvent de qui l’éclat vous blesse
Vos chagrins font ouvrir les yeux d’une maîtresse;
Et j’en sais tel qui doit son destin le plus doux
Aux soins trop inquiets de son rival jaloux;
Enfin, quoi qu’il en soit, témoigner de l’ombrage,
C’est jouer en amour un mauvais personnage,
Et se rendre, après tout, misérable à crédit:
Cela, seigneur Éraste, en passant vous soit dit.
Éraste
Eh bien! N’en parlons plus. Que venois-tu m’apprendre?
Marinette
Vous mériteriez bien que l’on vous fît attendre,
Qu’afin de vous punir je vous tinsse caché
Le grand secret pourquoi je vous ai tant cherché.
Tenez, voyez ce mot, et sortez hors de doute:
Lisez-le donc tout haut, personne ici n’écoute.
Éraste, lit.
Vous m’avez dit que votre amour
Étoit capable de tout faire:
Il se couronnera lui-même dans ce jour,
S’il peut avoir l’aveu d’un père.
Faites parler les droits qu’on a dessus mon coeur;
Je vous en donne la licence;
Et si c’est en votre faveur,
Je vous réponds de mon obéissance.
Ah! Quel bonheur! ô toi, qui me l’as apporté,
Je te dois regarder comme une déité.
Gros-René
Je vous le disois bien: contre votre croyance,
Je ne me trompe guère aux choses que je pense.
Éraste, lit.
Faites parler les droits qu’on a dessus mon coeur;
Je vous en donne la licence;
Et si c’est en votre faveur,
Je vous réponds de mon obéissance.
Marinette
Si je lui rapportois vos foiblesses d’esprit,
Elle désavoueroit bientôt un tel écrit.
Éraste
Ah! Cache-lui, de grâce, une peur passagère,
Où mon âme a cru voir quelque peu de lumière;
Ou si tu la lui dis, ajoute que ma mort
Est prête d’expier l’erreur de ce transport,
Que je vais à ses pieds, si j’ai pu lui déplaire,
Sacrifier ma vie à sa juste colère.
Marinette
Ne parlons point de mort, ce n’en est pas le temps.
Éraste
Au reste, je te dois beaucoup, et je prétends
Reconnoître dans peu, de la bonne manière,
Les soins d’une si noble et si belle courrière.
Marinette
À propos, savez-vous où je vous ai cherché
Tantôt encore?
Éraste
Hé bien?
Marinette
Tout proche du marché,
Où vous savez.
Éraste
Où donc?
Marinette
Là, dans cette boutique
Où, dès le mois passé, votre coeur magnifique
Me promit, de sa grâce, une bague.
Éraste
Ah! J’entends.
Gros-René
La matoise!
Éraste
Il est vrai, j’ai tardé trop longtemps
À m’acquitter vers toi d’une telle promesse,
Mais…
Marinette
Ce que j’en ai dit, n’est pas que je vous presse.
Gros-René
Oh! Que non!
Éraste
Celle-ci peut-être aura de quoi
Te plaire: accepte-la pour celle que je dois.
Marinette
Monsieur, vous vous moquez; j’aurois honte à la prendre.
Gros-René
Pauvre honteuse, prends, sans davantage attendre:
Refuser ce qu’on donne est bon à faire aux fous.
Marinette
Ce sera pour garder quelque chose de vous.
Éraste
Quand puis-je rendre grâce à cet ange adorable?
Marinette
Travaillez à vous rendre un père favorable.
Éraste
Mais s’il me rebutoit, dois-je…
Marinette
Alors comme alors!
Pour vous on emploiera toutes sortes d’efforts;
D’une façon ou d’autre, il faut qu’elle soit vôtre:
Faites votre pouvoir, et nous ferons le nôtre.
Éraste
Adieu: nous en saurons le succès dans ce jour.
Marinette
Et nous, que dirons-nous aussi de notre amour?
Tu ne m’en parles point.
Gros-René
Un hymen qu’on souhaite,
Entre gens comme nous, est chose bientôt faite:
Je te veux; me veux-tu de même?
Marinette
Avec plaisir.
Gros-René
Touche, il suffit.
Marinette
Adieu, Gros-René, mon désir.
Gros-René
Adieu, mon astre.
Marinette
Adieu, beau tison de ma flamme.
Gros-René
Adieu, chère comète, arc-en-ciel de mon âme.
Le bon Dieu soit loué! Nos affaires vont bien:
Gros-René n’est pas un homme à vous refuser rien.
Éraste
Valère vient à nous.
Gros-René
Je plains le pauvre hère,
Sachant ce qui se passe.
Éraste
Hé bien, seigneur Valère?
Valère
Hé bien, seigneur Éraste?
Éraste
En quel état l’amour?
Valère
En quel état vos feux?
Éraste
Plus forts de jour en jour.
Valère
Et mon amour plus fort.
Éraste
Pour Lucile?
Valère
Pour elle.
Éraste
Certes, je l’avouerai, vous êtes le modèle
D’une rare constance.
Valère
Et votre fermeté
Doit être un rare exemple à la postérité.
Éraste
Pour moi, je suis peu fait à cet amour austère
Qui dans les seuls regards treuve à se satisfaire,
Et je ne forme point d’assez beaux sentiments
Pour souffrir constamment les mauvais traitements:
Enfin, quand j’aime bien, j’aime fort que l’on m’aime.
Valère
Il est très-naturel, et j’en suis bien de même:
Le plus parfait objet dont je serois charmé
N’auroit pas mes tributs, n’en étant point aimé.
Éraste
Lucile cependant…
Valère
Lucile, dans son âme,
Rend tout ce que je veux qu’elle rende à ma flamme.
Éraste
Vous êtes donc facile à contenter?
Valère
Pas tant
Que vous pourriez penser.
Éraste
Je puis croire pourtant,
Sans trop de vanité, que je suis en sa grâce.
Valère
Moi, je sais que j’y tiens une assez bonne place.
Éraste
Ne vous abusez point, croyez-moi.
Valère
Croyez-moi,
Ne laissez point duper vos yeux à trop de foi.
Éraste
Si j’osois vous montrer une preuve assurée
Que son coeur… Non: votre âme en seroit altérée.
Valère
Si je vous osois, moi, découvrir en secret…
Mais je vous fâcherois, et veux être discret.
Éraste
Vraiment, vous me poussez, et contre mon envie,
Votre présomption veut que je l’humilie.
Lisez.
Valère
Ces mots sont doux.
Éraste
Vous connoissez la main?
Valère
Oui, de Lucile.
Éraste
Hé bien? Cet espoir si certain…
Valère, riant
Adieu, seigneur Éraste.
Gros-René
Il est fou, le bon sire:
Où vient-il donc pour lui de voir le mot pour rire?
Éraste
Certes il me surprend, et j’ignore, entre nous,
Quel diable de mystère est caché là-dessous.
Gros-René
Son valet vient, je pense.
Éraste
Oui, je le vois paroître.
Feignons, pour le jeter sur l’amour de son maître.
Mascarille
Non, je ne trouve point d’état plus malheureux
Que d’avoir un patron jeune et fort amoureux.
Gros-René
Bonjour.
Mascarille
Bonjour.
Gros-René
Où tend Mascarille à cette heure?
Que fait-il? Revient-il? Va-t-il? Ou s’il demeure?
Mascarille
Non, je ne reviens pas, car je n’ai pas été;
Je ne vais pas aussi, car je suis arrêté;
Et ne demeure point, car tout de ce pas même
Je prétends m’en aller.
Éraste
La rigueur est extrême:
Doucement, Mascarille.
Mascarille
Ha! Monsieur, serviteur.
Éraste
Vous nous fuyez bien vite! Hé quoi? Vous fais-je peur?
Mascarille
Je ne crois pas cela de votre courtoisie.
Éraste
Touche: nous n’avons plus sujet de jalousie;
Nous devenons amis, et mes feux, que j’éteins,
Laissent la place libre à vos heureux desseins.
Mascarille
Plût à Dieu!
Éraste
Gros-René sait qu’ailleurs je me jette.
Gros-René
Sans doute, et je te cède aussi la Marinette.
Mascarille
Passons sur ce point-là: notre rivalité
N’est pas pour en venir à grande extrémité.
Mais est-ce un coup bien sûr que votre seigneurie
Soit désenamourée, ou si c’est raillerie?
Éraste
J’ai su qu’en ses amours ton maître étoit trop bien;
Et je serois un fou de prétendre plus rien
Aux étroites faveurs qu’il a de cette belle.
Mascarille
Certes vous me plaisez avec cette nouvelle.
Outre qu’en nos projets je vous craignois un peu,
Vous tirez sagement votre épingle du jeu.
Oui, vous avez bien fait de quitter une place
Où l’on vous caressoit pour la seule grimace;
Et mille fois, sachant tout ce qui se passoit,
J’ai plaint le faux espoir dont on vous repaissoit:
On offense un brave homme alors que l’on l’abuse.
Mais d’où diantre, après tout, avez-vous su la ruse?
Car cet engagement mutuel de leur foi
N’eut pour témoins, la nuit, que deux autres et moi;
Et l’on croit jusqu’ici la chaîne fort secrète,
Qui rend de nos amants la flamme satisfaite.
Éraste
Hé! Que dis-tu?
Mascarille
Je dis que je suis interdit,
Et ne sais pas, monsieur, qui peut vous avoir dit
Que sous ce faux semblant, qui trompe tout le monde,
En vous trompant aussi, leur ardeur sans seconde
D’un secret mariage a serré le lien.
Éraste
Vous en avez menti.
Mascarille
Monsieur, je le veux bien.
Éraste
Vous êtes un coquin.
Mascarille
D’accord.
Éraste
Et cette audace
Mériteroit cent coups de bâton sur la place.
Mascarille
Vous avez tout pouvoir.
Éraste
Ha! Gros-René.
Gros-René
Monsieur.
Éraste
Je démens un discours dont je n’ai que trop peur
(à Mascarille. )
Tu penses fuir?
Mascarille
Nenni.
Éraste
Quoi? Lucile est la femme…
Mascarille
Non, monsieur: je raillois.
Éraste
Ah! Vous raillez, infâme!
Mascarille
Non, je ne raillois point.
Éraste
Il est donc vrai?
Mascarille
Non pas,
Je ne dis pas cela.
Éraste
Que dis-tu donc?
Mascarille
Hélas!
Je ne dis rien, de peur de mal parler.
Éraste
Assure
Ou si c’est chose vraie, ou si c’est imposture.
Mascarille
C’est ce qu’il vous plaira: je ne suis pas ici
Pour vous rien contester.
Éraste
Veux-tu dire? Voici,
Sans marchander, de quoi te délier la langue.
Mascarille
Elle ira faire encor quelque sotte harangue!
Hé! De grâce, plutôt, si vous le trouvez bon,
Donnez-moi vitement quelques coups de bâton,
Et me laissez tirer mes chausses sans murmure.
Éraste
Tu mourras, ou je veux que la vérité pure
S’exprime par ta bouche.
Mascarille
Hélas! Je la dirai;
Mais peut-être, monsieur, que je vous fâcherai.
Éraste
Parle; mais prends bien garde à ce que tu vas faire:
À ma juste fureur rien ne te peut soustraire,
Si tu mens d’un seul mot en ce que tu diras.
Mascarille
J’y consens, rompez-moi les jambes et les bras,
Faites-moi pis encor, tuez-moi, si j’impose
En tout ce que j’ai dit ici la moindre chose.
Éraste
Ce mariage est vrai?
Mascarille
Ma langue, en cet endroit,
A fait un pas de clerc dont elle s’aperçoit;
Mais enfin cette affaire est comme vous la dites,
Et c’est après cinq jours de nocturnes visites,
Tandis que vous serviez à mieux couvrir leur jeu,
Que depuis avant-hier ils sont joints de ce noeud;
Et Lucile depuis fait encor moins paroître
La violente amour qu’elle porte à mon maître,
Et veut absolument que tout ce qu’il verra,
Et qu’en votre faveur son coeur témoignera,
Il l’impute à l’effet d’une haute prudence
Qui veut de leurs secrets ôter la connoissance.
Si malgré mes serments vous doutez de ma foi,
Gros-René peut venir une nuit avec moi,
Et je lui ferai voir, étant en sentinelle,
Que nous avons dans l’ombre un libre accès chez elle.
Éraste
Ôte-toi de mes yeux, maraud.
Mascarille
Et de grand coeur;
C’est ce que je demande.
Éraste
Hé bien?
Gros-René
Hé bien, monsieur,
Nous en tenons tous deux, si l’autre est véritable.
Éraste
Las! Il ne l’est que trop, le bourreau détestable.
Je vois trop d’apparence à tout ce qu’il a dit;
Et ce qu’a fait Valère, en voyant cet écrit,
Marque bien leur concert, et que c’est une baye
Qui sert sans doute aux feux dont l’ingrate le paye.
Marinette
Je viens vous avertir que tantôt sur le soir
Ma maîtresse au jardin vous permet de la voir.
Éraste
Oses-tu me parler, âme double et traîtresse?
Va, sors de ma présence, et dis à ta maîtresse
Qu’avecque ses écrits elle me laisse en paix,
Et que voilà l’état, infâme, que j’en fais.
Marinette
Gros-René, dis-moi donc quelle mouche le pique?
Gros-René
M’oses-tu bien encor parler, femelle inique,
Crocodile trompeur, de qui le coeur félon
Est pire qu’un satrape ou bien qu’un Lestrygon?
Va, va rendre réponse à ta bonne maîtresse,
Et lui dis bien et beau que, malgré sa souplesse,
Nous ne sommes plus sots, ni mon maître, ni moi,
Et désormais qu’elle aille au diable avecque toi.
Marinette
Ma pauvre Marinette, es-tu bien éveillée?
De quel démon est donc leur âme travaillée?
Quoi? Faire un tel accueil à nos soins obligeants!
Oh! Que ceci chez nous va surprendre les gens!
Frosine
Ascagne, je suis fille à secret, Dieu merci.
Ascagne
Mais, pour un tel discours, sommes-nous bien ici?
Prenons garde qu’aucun ne nous vienne surprendre,
Ou que de quelque endroit on ne nous puisse entendre.
Frosine
Nous serions au logis beaucoup moins sûrement:
Ici de tous côtés on découvre aisément,
Et nous pouvons parler avec toute assurance.
Ascagne
Hélas! Que j’ai de peine à rompre mon silence!
Frosine
Ouais! Ceci doit donc être un important secret.
Ascagne
Trop, puisque je le fie à vous-même à regret,
Et que si je pouvois le cacher davantage,
Vous ne le sauriez point.
Frosine
Ha! C’est me faire outrage,
Feindre à s’ouvrir à moi, dont vous avez connu
Dans tous vos intérêts l’esprit si retenu!
Moi nourrie avec vous, et qui tiens sous silence
Des choses qui vous sont de si grande importance!
Qui sais…
Ascagne
Oui, vous savez la secrète raison
Qui cache aux yeux de tous mon sexe et ma maison;
Vous savez que dans celle où passa mon bas âge
Je suis pour y pouvoir retenir l’héritage
Que relâchoit ailleurs le jeune Ascagne mort,
Dont mon déguisement fait revivre le sort;
Et c’est aussi pourquoi ma bouche se dispense
À vous ouvrir mon coeur avec plus d’assurance.
Mais avant que passer, Frosine, à ce discours,
Éclaircissez un doute où je tombe toujours:
Se pourroit-il qu’Albert ne sût rien du mystère
Qui masque ainsi mon sexe, et l’a rendu mon père?
Frosine
En bonne foi, ce point sur quoi vous me pressez
Est une affaire aussi qui m’embarrasse assez:
Le fond de cette intrigue est pour moi lettre close,
Et ma mère ne put m’éclaircir mieux la chose.
Quand il mourut ce fils, l’objet de tant d’amour,
Au destin de qui, même avant qu’il vînt au jour,
Le testament d’un oncle abondant en richesses
D’un soin particulier avoit fait des largesses,
Et que sa mère fit un secret de sa mort,
De son époux absent redoutant le transport,
S’il voyoit chez un autre aller tout l’héritage
Dont sa maison tiroit un si grand avantage;
Quand, dis-je, pour cacher un tel événement,
La supposition fut de son sentiment,
Et qu’on vous prit chez nous, où vous étiez nourrie
(Votre mère d’accord de cette tromperie
Qui remplaçoit ce fils à sa garde commis),
En faveur des présents le secret fut promis.
Albert ne l’a point su de nous; et pour sa femme,
L’ayant plus de douze ans conservé dans son âme,
Comme le mal fut prompt dont on la vit mourir,
Son trépas imprévu ne put rien découvrir;
Mais cependant je vois qu’il garde intelligence
Avec celle de qui vous tenez la naissance;
J’ai su qu’en secret même il lui faisoit du bien,
Et peut-être cela ne se fait pas pour rien.
D’autre part, il vous veut porter au mariage,
Et comme il le prétend, c’est un mauvais langage:
Je ne sais s’il sauroit la supposition
Sans le déguisement. Mais la digression
Tout insensiblement pourroit trop loin s’étendre:
Revenons au secret que je brûle d’apprendre.
Ascagne
Sachez donc que l’amour ne sait point s’abuser,
Que mon sexe à ses yeux n’a pu se déguiser,
Et que ses traits subtils, sous l’habit que je porte,
Ont su trouver le coeur d’une fille peu forte:
J’aime enfin.
Frosine
Vous aimez?
Ascagne
Frosine, doucement;
N’entrez pas tout à fait dedans l’étonnement:
Il n’est pas temps encore; et ce coeur qui soupire
A bien, pour vous surprendre, autre chose à vous dire.
Frosine
Et quoi?
Ascagne
J’aime Valère.
Frosine
Ha! Vous avez raison.
L’objet de votre amour, lui, dont à la maison
Votre imposture enlève un puissant héritage,
Et qui de votre sexe ayant le moindre ombrage,
Verroit incontinent ce bien lui retourner!
C’est encore un plus grand sujet de s’étonner.
Ascagne
J’ai de quoi toutefois surprendre plus votre âme:
Je suis sa femme.
Frosine
Oh dieux! Sa femme!
Ascagne
Oui, sa femme.
Frosine
Ha! Certes celui-là l’emporte, et vient à bout
De toute ma raison.
Ascagne
Ce n’est pas encor tout.
Frosine
Encore?
Ascagne
Je la suis, dis-je, sans qu’il le pense,
Ni qu’il ait de mon sort la moindre connoissance.
Frosine
Ho! Poussez: je le quitte, et ne raisonne plus,
Tant mes sens coup sur coup se treuvent confondus.
À ces énigmes-là je ne puis rien comprendre.
Ascagne
Je vais vous l’expliquer, si vous voulez m’entendre.
Valère, dans les fers de ma soeur arrêté,
Me sembloit un amant digne d’être écouté;
Et je ne pouvois voir qu’on rebutât sa flamme
Sans qu’un peu d’intérêt touchât pour lui mon âme:
Je voulois que Lucile aimât son entretien,
Je blâmois ses rigueurs, et les blâmai si bien,
Que moi-même j’entrai, sans pouvoir m’en défendre,
Dans tous les sentiments qu’elle ne pouvoit prendre.
C’étoit, en lui parlant, moi qu’il persuadoit;
Je me laissois gagner aux soupirs qu’il perdoit;
Et ses voeux, rejetés de l’objet qui l’enflamme,
Étoient, comme vainqueurs, reçus dedans mon âme.
Ainsi mon coeur, Frosine, un peu trop foible, hélas!
Se rendit à des soins qu’on ne lui rendoit pas,
Par un coup réfléchi reçut une blessure,
Et paya pour un autre avec beaucoup d’usure.
Enfin, ma chère, enfin l’amour que j’eus pour lui
Se voulut expliquer, mais sous le nom d’autrui:
Dans ma bouche, une nuit, cet amant trop aimable
Crut rencontrer Lucile à ses voeux favorable;
Et je sus ménager si bien cet entretien,
Que du déguisement il ne reconnut rien.
Sous ce voile trompeur, qui flattoit sa pensée,
Je lui dis que pour lui mon âme étoit blessée,
Mais que voyant mon père en d’autres sentiments,
Je devois une feinte à ses commandements;
Qu’ainsi de notre amour nous ferions un mystère
Dont la nuit seulement seroit dépositaire,
Et qu’entre nous de jour, de peur de rien gâter,
Tout entretien secret se devoit éviter;
Qu’il me verroit alors la même indifférence
Qu’avant que nous eussions aucune intelligence;
Et que de son côté, de même que du mien,
Geste, parole,
écrit, ne m’en dît jamais rien.
Enfin, sans m’arrêter sur toute l’industrie
Dont j’ai conduit le fil de cette tromperie,
J’ai poussé jusqu’au bout un projet si hardi,
Et me suis assuré l’époux que je vous di.
Frosine
Peste! Les grands talents que votre esprit possède!
Diroit-on qu’elle y touche avec sa mine froide?
Cependant vous avez été bien vite ici;
Car je veux que la chose ait d’abord réussi:
Ne jugez-vous pas bien, à regarder l’issue,
Qu’elle ne peut longtemps éviter d’être sue?
Ascagne
Quand l’amour est bien fort, rien ne peut l’arrêter;
Ses projets seulement vont à se contenter,
Et pourvu qu’il arrive au but qu’il se propose,
Il croit que tout le reste après est peu de chose.
Mais enfin aujourd’hui je me découvre à vous,
Afin que vos conseils… Mais voici cet époux.
Valère
Si vous êtes tous deux en quelque conférence
Où je vous fasse tort de mêler ma présence,
Je me retirerai.
Ascagne
Non, non, vous pouvez bien,
Puisque vous le faisiez, rompre notre entretien.
Valère
Moi?
Ascagne
Vous-même.
Valère
Et comment?
Ascagne
Je disois que Valère
Auroit, si j’étois fille, un peu trop su me plaire,
Et que si je faisois tous les voeux de son coeur,
Je ne tarderois guère à faire son bonheur.
Valère
Ces protestations ne coûtent pas grand chose,
Alors qu’à leur effet un pareil si s’oppose;
Mais vous seriez bien pris, si quelque événement
Alloit mettre à l’épreuve un si doux compliment.
Ascagne
Point du tout; je vous dis que régnant dans votre âme,
Je voudrois de bon coeur couronner votre flamme.
Valère
Et si c’étoit quelqu’une où par votre secours
Vous pussiez être utile au bonheur de mes jours?
Ascagne
Je pourrois assez mal répondre à votre attente.
Valère
Cette confession n’est pas fort obligeante.
Ascagne
Hé quoi? Vous voudriez, Valère, injustement,
Qu’étant fille, et mon coeur vous aimant tendrement,
Je m’allasse engager avec une promesse
De servir vos ardeurs pour quelque autre maîtresse?
Un si pénible effort, pour moi, m’est interdit.
Valère
Mais cela n’étant pas?
Ascagne
Ce que je vous ai dit,
Je l’ai dit comme fille, et vous le devez prendre
Tout de même.
Valère
Ainsi donc il ne faut rien prétendre,
Ascagne, à des bontés que vous auriez pour nous,
À moins que le ciel fasse un grand miracle en vous.
Bref, si vous n’êtes fille, adieu votre tendresse:
Il ne vous reste rien qui pour nous s’intéresse.
Ascagne
J’ai l’esprit délicat plus qu’on ne peut penser,
Et le moindre scrupule a de quoi m’offenser,
Quand il s’agit d’aimer. Enfin je suis sincère:
Je ne m’engage point à vous servir, Valère,
Si vous ne m’assurez au moins absolument
Que vous gardez
pour moi le même sentiment,
Que pareille chaleur d’amitié vous transporte,
Et que si j’étois fille, une flamme plus forte
N’outrageroit point celle où je vivrois pour vous.
Valère
Je n’avois jamais vu ce scrupule jaloux;
Mais, tout nouveau qu’il est, ce mouvement m’oblige,
Et je vous fais ici tout l’aveu qu’il exige.
Ascagne
Mais sans fard?
Valère
Oui, sans fard.
Ascagne
S’il est vrai, désormais
Vos intérêts seront les miens, je vous promets.
Valère
J’ai bientôt à vous dire un important mystère,
Où l’effet de ces mots me sera nécessaire.
Ascagne
Et j’ai quelque secret de même à vous ouvrir,
Où votre coeur pour moi se pourra découvrir.
Valère
Hé! De quelle façon cela pourroit-il être?
Ascagne
C’est que j’ai de l’amour qui n’oseroit paroître;
Et vous pourriez avoir sur l’objet de mes voeux
Un empire à pouvoir rendre mon sort heureux.
Valère
Expliquez-vous, Ascagne, et croyez, par avance,
Que votre heur est certain, s’il est en ma puissance.
Ascagne
Vous promettez ici plus que vous ne croyez.
Valère
Non, non: dites l’objet pour qui vous m’employez.
Ascagne
Il n’est pas encor temps; mais c’est une personne
Qui vous touche de près.
Valère
Votre discours m’étonne.
Plût à Dieu que ma soeur…
Ascagne
Ce n’est pas la saison
De m’expliquer, vous dis-je.
Valère
Et pourquoi?
Ascagne
Pour raison.
Vous saurez mon secret, quand je saurai le vôtre.
Valère
J’ai besoin pour cela de l’aveu de quelque autre.
Ascagne
Ayez-le donc; et lors nous expliquant nos voeux,
Nous verrons qui tiendra mieux parole des deux.
Valère
Adieu, j’en suis content.
Ascagne
Et moi content, Valère.
Frosine
Il croit trouver en vous l’assistance d’un frère.
Lucile
C’en est fait: c’est ainsi que je me puis venger;
Et si cette action a de quoi l’affliger,
C’est toute la douceur que mon coeur s’y propose
Mon frère, vous voyez une métamorphose:
Je veux chérir Valère après tant de fierté,
Et mes voeux maintenant tournent de son côté.
Ascagne
Que dites-vous, ma soeur? Comment? Courir au change!
Cette inégalité me semble trop étrange.
Lucile
La vôtre me surprend avec plus de sujet:
De vos soins autrefois Valère étoit l’objet;
Je vous ai vu pour lui m’accuser de caprice,
D’aveugle cruauté, d’orgueil et d’injustice:
Et quand je veux l’aimer, mon dessein vous déplaît,
Et je vous vois parler contre son intérêt!
Ascagne
Je le quitte, ma soeur, pour embrasser le vôtre:
Je sais qu’il est rangé dessous les lois d’un autre,
Et ce seroit un trait honteux à vos appas,
Si vous le rappeliez et qu’il ne revînt pas.
Lucile
Si ce n’est que cela, j’aurai soin de ma gloire;
Et je sais, pour son coeur, tout ce que j’en dois croire:
Il s’explique à mes yeux intelligiblement.
Ainsi découvrez-lui sans peur mon sentiment,
Ou si vous refusez de le faire, ma bouche
Lui va faire savoir que son ardeur me touche.
Quoi? Mon frère, à ces mots vous restez interdit?
Ascagne
Ha! Ma soeur, si sur vous je puis avoir crédit,
Si vous êtes sensible aux prières d’un frère,
Quittez un tel dessein, et n’ôtez point Valère
Aux voeux d’un jeune objet dont l’intérêt m’est cher,
Et qui, sur ma parole, a droit de vous toucher.
La pauvre infortunée aime avec violence;
À moi seul de ses feux elle fait confidence,
Et je vois dans son coeur de tendres mouvements
À dompter la fierté des plus durs sentiments.
Oui, vous auriez pitié de l’état de son âme,
Connoissant de quel coup vous menacez sa flamme,
Et je ressens si bien la douleur qu’elle aura,
Que je suis assuré, ma soeur, qu’elle en mourra,
Si vous lui dérobez l’amant qui peut lui plaire.
Éraste est un parti qui doit vous satisfaire,
Et des feux mutuels…
Lucile
Mon frère, c’est assez:
Je ne sais point pour qui vous vous intéressez;
Mais, de grâce, cessons ce discours, je vous prie,
Et me laissez un peu dans quelque rêverie.
Ascagne
Allez, cruelle soeur, vous me désespérez,
Si vous effectuez vos desseins déclarés.