A MA PETITE-FILLE
MARIE-THERÈSE DE SÉGUR
Chère petite, tu as longtemps attendu ton livre; c'est qu'il y avait bien des frères, des cousins, des cousines, d'un âge plus respectable que le tien. Mais enfin, voici ton tour. JEAN QUI RIT te fera rire, je l'espère; je ne crains pas que JEAN QUI GROGNE te fasse grogner.
Ta grand'mère qui t'aime bien,
COMTESSE DE SÉGUR,
née ROSTOPCHINE
HÉLÈNE.
Voilà ton paquet presque fini, mon petit Jean, il ne reste plus à y mettre que tes livres.
JEAN.
Et ce ne sera pas lourd, maman; les voici.»
La mère prend les livres que lui présente Jean et lit: Manuel du Chrétien; Conseils pratiques aux Enfants.
HÉLÈNE.
Il n'y en a guère, il est vrai, mon ami; mais ils sont bons.
JEAN.
Maman, quand je serai à Paris, je tâcherai de voir le bon prêtre qui a fait ces livres.
HÉLÈNE.
Et tu feras bien, mon ami; il doit être bon, cela se voit dans ses livres. Et il aime les enfants, cela se voit bien aussi.
JEAN.
Une fois arrivé à Paris et chez Simon, je n'aurai plus peur.
HÉLÈNE.
Il ne faut pas avoir peur non plus sur la route, mon ami. Qu'est-ce qui te ferait du mal? Et pourquoi te causerait-on du chagrin?
JEAN.
C'est qu'il y a des gens qui ne sont pas bons, maman; et il y en a d'autres qui sont même mauvais.
HÉLÈNE.
Je ne dis pas non; mais tu ne seras pas le premier du pays qui auras été chercher ton pain et la fortune à Paris; il ne leur est pas arrivé malheur; pas vrai? Le bon Dieu et la sainte Vierge ne sont-ils pas là pour te protéger?
JEAN.
Aussi je ne dis pas que j'aie peur, allez; je dis seulement qu'il y a des gens qui ne sont pas bons; c'est-il pas une vérité, ça?
HÉLÈNE.
Oui, oui, tout le monde la connaît, cette vérité. Mais tu ne veux pas pleurer en partant, tout de même! Je ne veux pas que tu pleures.
JEAN.
Soyez tranquille, mère; je m'en irai bravement comme mon frère Simon, qui est parti sans seulement tourner la tête pour nous regarder. Voilà que j'ai bientôt quatorze ans. Je sais bien ce que c'est que le courage, allez. Je ferai comme Simon.
HÉLÈNE.
C'est bien, mon enfant; tu es un bon et brave garçon! Et le cousin Jeannot? Va-t-il venir ce soir ou demain matin?
JEAN.
Je ne sais pas, maman; je ne l'ai guère vu ces trois derniers jours.
HÉLÈNE.
Va donc voir chez sa tante s'il est prêt pour partir demain de grand matin.»
Jean partit lestement. Hélène resta à la porte et le regarda marcher: quand elle ne le vit plus, elle rentra, joignit les mains avec un geste de désespoir, tomba à genoux et s'écria d'une voix entrecoupée par ses larmes:
«Mon enfant, mon petit Jean chéri? Lui aussi doit partir, me quitter! Lui aussi va courir mille dangers dans ce long voyage! mon enfant, mon cher enfant!... Et je dois lui cacher mon chagrin et mes larmes pour ranimer son courage. Je dois paraître insensible à son absence, quand mon coeur frémit d'inquiétude et de douleur! Pauvre, pauvre enfant! La misère m'oblige à l'envoyer à son frère. Dieu de bonté, protégez-le! Marie, mère de miséricorde, ne l'abandonnez pas, veillez sur lui!»
La pauvre femme pleura quelque temps encore; puis elle se releva, lava ses yeux rougis par les larmes, et s'efforça de paraître calme et tranquille pour le retour de Jean.
Jean avait marché lestement jusqu'au détour du chemin et tant que sa mère pouvait l'apercevoir. Mais quand il se sentit hors de vue, il s'arrêta, jeta un regard douloureux sur la route qu'il venait de parcourir, sur tous les objets environnants, et il pensa que, le lendemain de grand matin, il passerait par les mêmes endroits, mais pour ne plus les revoir; et lui aussi pleura.
«Pauvre mère! se dit-il. Elle croit que je la quitte sans regret; elle n'a ni inquiétude ni chagrin. Ma tranquillité la rassure et soutient son courage. Ce serait mal et cruel à moi de lui laisser voir combien je suis malheureux de la quitter! et pour si longtemps! Mon bon Dieu, donnez-moi du courage jusqu'à la fin! Ma bonne sainte Vierge, je me mets sous votre protection. Vous veillerez sur moi et vous me ferez revenir près de maman!»
Jean essuya ses yeux, chercha à se distraire par la pensée de son frère qu'il aimait tendrement, et arriva assez gaiement à la demeure de sa tante Marine. Au moment d'entrer, il s'arrêta effrayé et surpris. Il entendait des cris étouffés, des gémissements, des sanglots. Il poussa vivement la porte; sa tante était seule et paraissait mécontente, mais ce n'était certainement pas elle qui avait poussé les cris et les gémissements qu'il venait d'entendre.
«Te voilà, petit Jean? dit-elle; que veux-tu?
JEAN.
Maman m'a envoyé savoir si Jeannot était prêt pour demain, ma tante, et s'il allait venir à la maison ce soir ou demain de grand matin pour partir ensemble.
LA TANTE.
Je ne peux pas venir à bout de ce garçon-là; il est là qui hurle depuis une heure; il ne veut pas m'obéir; je lui ai dit plus de dix fois d'aller te rejoindre chez ta mère. Il ne bouge pas plus qu'une pierre. L'entends-tu gémir et pleurer?
JEAN.
Où est-il donc, ma tante?
LA TANTE.
Il est dehors, derrière la maison. Va le trouver, mon petit Jean, et vois si tu peux l'emmener.»
Jean sortit, fit le tour le la maison, ne vit personne, n'entendit plus rien. Il appela:
«Jeannot!»
Mais Jeannot ne répondit pas.
Il rentra une seconde fois chez sa tante.
LA TANTE.
Eh bien, l'as-tu décide à te suivre? Il est calmé, car je n'entends plus rien.
JEAN.
Je ne l'ai pas vu, ma tante; j'ai regardé de tous côtés, mais je ne l'ai pas trouvé.
LA TANTE.
Tiens! où s'est-il donc caché?»
La tante sortit elle-même, fit le tour de la maison, appela et, comme Jean, ne trouva personne.
«Se serait-il sauvé, par hasard, pour ne pas t'accompagner demain?»
Jean frémit un instant à la pensée de devoir faire seul un si long voyage et d'entrer seul dans Paris la grande ville, si grande, avait écrit son frère, qu'il ne pouvait pas en faire le tour dans une seule journée. Mais il se rassura bien vite et résolut de le trouver, quand il devrait chercher toute la nuit.
Lui et sa tante continuèrent leurs recherches sans plus de succès.
«Mauvais garçon! murmurait-elle. Détestable enfant!... Si tu pars sans lui, mon petit Jean, et qu'il me revienne après ton départ, je ne le garderai pas, il peut en être sûr.
JEAN.
Où le mettriez-vous donc, ma tante?
LA TANTE.
Je le donnerais à ta mère.
JEAN.
Oh! ma tante! Ma pauvre maman qui ne peut pas me garder, moi, son enfant!
LA TANTE.
Eh bien, n'est-elle pas comme moi la tante de ce Jeannot, la soeur de sa mère? Chacun son tour; voilà bientôt trois ans que je l'ai; il m'a assez ennuyée. Au tour de ta mère, elle s'en fera obéir mieux que moi.»
Pendant que la tante parlait, Jean, qui furetait partout, eut l'idée de regarder dans une vieille niche à chien, et il vit Jeannot blotti tout au fond.
«Le voilà, le voilà! s'écria Jean. Voyons, Jeannot, viens, puisque te voilà trouvé.»
Jeannot ne bougeait pas.
«Attends, je vais l'aider à sortir de sa cachette», dit la tante enchantée de la découverte de Jean.
Se baissant, elle saisit les jambes de Jeannot et tira jusqu'à ce qu'elle l'eût ramené au grand jour.
A peine Jeannot fut-il dehors, qu'il recommença ses cris et ses gémissements.
JEAN.
Voyons, Jeannot, sois raisonnable! Je pars comme toi; est-ce que je crie, est-ce que je pleure comme toi! Puisqu'il faut partir, à quoi ça sert de pleurer? Que fais-tu de bon ici? rien du tout. Et à Paris, nous allons retrouver Simon, et il nous aura du pain et du fricot. Et il nous trouvera de l'ouvrage pour que nous ne soyons pas des fainéants, des propres à rien. Et ici, qu'est-ce que nous faisons? Nous mangeons la moitié du pain de maman et de ma tante. Tu vois bien! Sois gentil: dis adieu à ma tante, et viens avec moi. Le voisin Grégoire a donné à maman une bonne galette et un pot de cidre pour nous faire un bon souper, et puis Daniel nous a donné un lapin qu'il venait de tuer.»
Le visage de Jeannot s'anima, ses larmes se tarirent et il s'approcha de son cousin en disant:
«Je veux bien venir avec toi, moi.»
La tante profita de cette bonne disposition pour lui donner son petit paquet accroché au bout du bâton de voyage.
«Va, mon garçon, dit-elle en l'embrassant, que Dieu te conduise et te ramène les poches bien remplies de pièces blanches; tiens, en voilà deux de vingt sous chacune; c'est M. le curé qui me les a données pour toi; c'est pour faire le voyage. Adieu, Jeannot; adieu, petit Jean.
JEAN.
Nous serons bien heureux, va! D'abord, nous ferons comme nous voudrons; personne pour nous contrarier.
JEANNOT.
Ma tante Hélène ne te contrarie pas trop, toi; mais ma tante Marine! Est-elle contredisante! et exigeante! et méchante! Je suis bien content de ne plus l'entendre gronder et crier après moi.
JEAN.
Écoute, Jeannot, tu n'as pas raison de dire que ma tante Marine est méchante! Elle crie après toi un peu trop et trop fort, c'est vrai; mais aussi tu la contrariais bien, et puis, tu ne lui obéissais pas.
JEANNOT.
Je crois bien, elle voulait m'envoyer faire des commissions au tomber du jour: j'avais peur!
JEAN.
Peur! d'aller à cent pas chercher du pain, ou bien d'aller au bout du jardin chercher du bois!
JEANNOT.
Écoute donc! Moi, je n'aime pas à sortir seul à la nuit. C'est plus fort que moi: j'ai peur!
JEAN.
Et pourquoi pleurais-tu tout à l'heure, puisque tu es content de t'en aller? Et pourquoi t'étais-tu si bien caché, que c'est pas un pur hasard si je t'ai trouvé?
JEANNOT.
Parce que j'ai peur de ce que je ne connais pas, moi; j'ai peur de ce grand Paris.
JEAN.
Ah bien! si tu as peur de tout, il n'y a plus de plaisir? Puisque tu dis toi-même que tu étais mal chez ma tante, et que tu es content de t'en aller?
JEANNOT.
C'est égal, j'aime mieux être mal au pays et savoir comment et pourquoi je suis mal, que de courir les grandes routes et ne pas savoir où je vais, et avec qui et comment je dois souffrir.
JEAN.
Que tu es nigaud, va! Pourquoi penses-tu avoir à souffrir?
JEANNOT.
Parce que, quoi qu'on fasse, où qu'on aille, avec qui qu'on vive, on souffre toujours! Je le sais bien, moi.
JEAN, riant.
Alors tu es plus savant que moi; j'ai du bon dans ma vie, moi; je suis plus souvent heureux que malheureux, content que mécontent, et je me sens du courage pour la route et pour Paris.
JEANNOT.
Je crois bien! tu as une mère, toi! Je n'ai qu'une tante!
JEAN.
Raison de plus pour que ce soit moi qui pleure en quittant maman et que ce soit toi qui ries, puisque ta tante ne te tient pas au coeur; mais tu grognes et pleures toujours, toi. Entre les deux, j'aime mieux rire que pleurer.»
Jeannot ne répondit que par un soupir et une larme, Jean ne dit plus rien. Ils marchèrent en silence et ils arrivèrent à la porte d'Hélène; en l'ouvrant, Jeannot se sentit surmonté par une forte odeur de lapin et de galette.
HÉLÈNE.
Te voilà enfin de retour, mon petit Jean! Je m'inquiétais de ne pas te voir revenir. Et voici Jeannot que tu me ramènes. Eh bien! eh bien! quelle figure consternée, mon pauvre Jeannot! Qu'est-ce que tu as? Dis-le-moi.... Voyons, parle; n'aie pas peur.»
Jeannot baisse la tête et pleure.
JEAN.
Il n'a rien du tout, maman, que du chagrin de partir. Et pourtant il disait lui-même tout à l'heure que ça ne le chagrinait pas de quitter ma tante! Alors, pourquoi qu'il pleure?
HÉLÈNE.
Certainement; pourquoi pleures-tu? Et devant un lapin qui cuit et une galette qui chauffe? C'est-il raisonnable, Jeannot? Voyons, plus de ça, et venez tous deux m'aider à préparer le souper; et un fameux souper!
JEANNOT, soupirant
Et le dernier que je ferai ici, ma tante!
HÉLÈNE.
Le dernier! Laisse donc! Vous reviendrez tous deux avec des galettes et des lapins plein vos poches; et tu en mangeras chez moi avec mon petit Jean. Il est courageux, lui. Regarde sa bonne figure réjouie.... Tiens! tu as les yeux rouges, petit Jean. Qu'est-ce que tu as donc? Une bête entrée dans l'oeil?»
Jean regarda sa mère; ses yeux étaient remplis de larmes; il voulut sourire et parler, mais le sourire était une grimace, et la voix ne pouvait sortir du gosier. La mère se pencha vers lui, l'embrassa, se détourna et sortit pour aller chercher du bois, dit-elle. Quand elle rentra, sa bouche souriait, mais ses yeux avaient pleuré; ils s'arrêtèrent un instant seulement, avec douleur et inquiétude, sur le visage de son enfant.
Le petit Jean l'examinait aussi avec tristesse; leur regard se rencontra; tous deux comprirent la peine qu'ils ressentaient, l'effort qu'ils faisaient pour la dissimuler, et la nécessité de se donner mutuellement du courage.
«Le bon Dieu est bon, maman; il nous protégera! dit Jean avec émotion. Et quel bonheur que vous m'ayez appris à écrire! Je vous écrirai toutes les fois que j'aurai de quoi affranchir une lettre!
HÉLÈNE.
Et moi, mon petit Jean, M. le curé m'a promis un timbre-poste tous les mois.... En attendant, voici notre lapin cuit à point, qui ne demande qu'à être mangé.»
Les enfants ne se le firent pas répéter; ils s'assirent sur des escabeaux; chacun prit un débris de plat ou de terrine, ouvrit son couteau et attendit, en passant sa langue sur ses lèvres, qu'Hélène eût coupé le lapin et eût donné à chacun sa part.
Pendant un quart d'heure on n'entendit d'autre bruit dans la salle du festin que celui des mâchoires qui broyaient leur nourriture, des couteaux qui glissaient sur les débris d'assiette, du cidre qui passait du broc dans le verre unique servant à tour de rôle à la mère et aux enfants.
Après le lapin vint la galette; mais les appétits devenaient plus modérés; la conversation recommença, lente d'abord, puis animée ensuite.
«Fameux lapin, dit Jean, avalant la dernière bouchée.
—Quel dommage qu'il n'en reste plus, dit Jeannot en soupirant.
—Et avec quel plaisir vous mangerez demain ce qui en reste! dit Hélène en souriant.
JEAN.
Ce qui en reste? Comment, mère, il en reste?
HÉLÈNE.
Je crois bien qu'il en reste, et un bon morceau; les deux cuisses, une pour chacun de vous.
JEAN.
Mais... comment se fait-il?... Vous n'en avez donc pas mangé, maman?
HÉLÈNE.
Si fait, si fait, mon ami! Pas si bête que de ne pas goûter un pareil morceau.»
Elle disait vrai, elle en avait réellement goûté, car elle s'était servi la tête et les pattes. Jean voulut encore lui faire expliquer quelle était la portion du lapin qu'elle avait mangée, mais elle l'interrompit.
«Assez mangé et assez parlé mangeaille, mes enfants; à présent, rangeons tout et préparons le coucher; ce ne sera pas long. Jeannot couchera avec toi dans ton lit, mon petit Jean. Avant de commencer notre nuit, enfants, allons faire une petite prière dans notre chère église; nous demanderons au bon Dieu et à notre bonne mère de bénir votre voyage.
JEAN.
Et puis nous irons dire adieu à M. le curé, maman!
HÉLÈNE.
Oui, mon ami; c'est une bonne idée que tu as là, et qui me fait plaisir.»
Le jour commençait à baisser, mais ils n'avaient pas loin à aller; l'église et le presbytère étaient à cent pas. Ils marchèrent tous les trois en silence; la mère se sentait le coeur brisé du départ de son enfant; Jean s'affligeait de la solitude de sa mère, et Jeannot songeait avec effroi aux dangers du voyage et au tumulte de Paris.
Ils arrivèrent devant l'église; la porte était ouverte, Hélène entra suivie des enfants, et tous trois se mirent à genoux devant l'autel de la sainte Vierge. Hélène et Jean priaient et pleuraient, mais tout bas, en silence, afin d'avoir l'air calme et content. Jeannot soupirait et demandait du pain et un voyage heureux, suivi d'une heureuse arrivée chez Simon.
Pendant que la mère priait, elle se sentit serrer doucement le bras, et une voix enfantine lui dire tout bas:
«Assez, maman, assez: j'ai faim.»
Hélène se retourna vivement et vit une petite fille; l'obscurité croissante l'empêcha de distinguer ses traits! Elle se pencha vers elle.
«Je ne suis pas ta maman, ma petite», lui dit-elle.
La petite fille recula avec frayeur et se mit à crier:
«Maman, maman, au secours!»
Jean et Jeannot se levèrent fort surpris, presque effrayés. Hélène prit la petite fille par la main, et ils sortirent tous de l'église.
HÉLÈNE.
Où est ta maman, ma chère petite? Je vais te ramener à elle.
LA PETITE FILLE.
Je ne sais pas; elle était là!
HÉLÈNE.
Sais-tu où elle est allée?
LA PETITE FILLE.
Je ne sais pas; elle m'a dit: «Attends moi». J'attendais.
HÉLÈNE.
Elle est peut-être chez M. le curé. Allons l'y chercher.»
La petite fille se laissa conduire; en deux minutes ils furent chez M. le curé, qui interrogea Hélène sur la petite fille qu'elle amenait.
HÉLÈNE.
Je ne sais pas qui elle est, monsieur le curé. Je viens de la trouver dans l'église; elle cherchait sa maman, que je pensais trouver chez vous.
LE CURÉ.
Je n'ai vu personne; c'est singulier tout de même. Comment t'appelle-tu, ma petite? ajouta-t-il en caressant la joue de la petite.
LA PETITE FILLE.
J'ai faim! Je voudrais manger.»
Le curé alla chercher du pain, du raisiné et un verre de cidre; la petite mangea et but avec avidité.
Pendant qu'elle se rassasiait, Hélène expliquait au curé qu'elle était venue lui demander une dernière bénédiction pour le voyage qu'allaient entreprendre les enfants.
LE CURÉ.
«Quand donc partent-ils?
HÉLÈNE.
Demain matin de bonne heure, monsieur le curé.
LE CURÉ.
Demain, déjà! Je vous bénis de tout mon coeur et du fond du coeur, mes enfants. N'oubliez pas de prier le bon Dieu et la sainte Vierge de vous venir en aide dans tous vos embarras, dans vos privations, dans vos dangers, dans vos peines. Ce sont vos plus sûrs et vos plus puissants protecteurs.... Et quant à cette petite, mère Hélène, emmenez-la chez vous jusqu'à ce que sa mère revienne la chercher. Je vous l'enverrai si elle vient chez moi.
«Et vous, mes enfants, continua-t-il en ouvrant un tiroir, voici un souvenir de moi qui vous sera une protection pendant votre voyage et pendant votre vie.»
Il retira du tiroir deux cordons noirs avec des médailles de la sainte Vierge et les passa au cou de Jean et de Jeannot, qui les reçurent à genoux et baisèrent la main du bon curé.
La petite fille avait fini de manger; elle recommença à demander sa maman. Hélène l'emmena après avoir pris congé de M. le curé; Jean et Jeannot la suivirent. Hélène espérait trouver la mère de la petite aux environs de l'église, devant laquelle ils devaient passez pour rentrer chez eux; mais, ni dans l'église ni à l'entour de l'église, elle ne vit personne qui réclamât l'enfant.
La petite pleurait; Hélène soupirait.
«Que vais-je faire de cette enfant? pensa-t-elle. Je n'ai pas les moyens de la garder. Je ne me suis pas séparée de mon pauvre petit Jean pour prendre la charge d'une étrangère. Mais je suis bien sotte de m'inquiéter; le bon Dieu me l'a remise entre les mains, le bon Dieu me donnera de quoi la nourrir, si sa mère ne vient pas la rechercher.»
Rassurée par cette pensée, Hélène ne s'en inquiéta plus; elle la coucha au pied de son lit, la couvrit de quelques vieilles hardes; le printemps était avancé, on était au mois de juin; il faisait beau et chaud. Les petits garçons se couchèrent; Jeannot s'établit dans le lit de son cousin, et Jean s'étendit près de lui.
«C'est notre dernière nuit heureuse, maman, dit Jean en l'embrassant avant de se coucher.
—Non, mon enfant, pas la dernière; laissons marcher le temps, qui passe bien vite, et nous nous retrouverons. Dors, mon petit Jean: il faudra se lever de bonne heure demain.»
La petite fille dormait déjà, Jeannot s'endormait; Jean fut endormi peu d'instants après; la mère seule veilla, pleura et pria.
Le lendemain au petit jour, Hélène se leva, fit deux petits paquets de provisions, les enveloppa avec le linge et les vêtements des enfants, et s'occupa de leur déjeuner; au lieu du pain sec, qui était leur déjeuner accoutumé, elle y ajouta une tasse de lait chaud. Aussi, quand ils furent éveillés, lavés et habillés, ce repas splendide dissipa la tristesse de Jean et les inquiétudes de Jeannot. La petite fille dormait encore.
Le moment de la séparation arriva: Hélène embrassa dix fois, cent fois son cher petit Jean; elle embrassa Jeannot, les bénit tous deux, et fit voir à Jean plusieurs pièces d'argent qui se trouvaient dans la poche de sa veste.
«Ce sont les braves gens, nos bons amis de Kérantré, qui t'ont fait ce petit magot, pour reconnaître les petits services que tu leur as rendus, mon petit Jean. M. le curé y a mis aussi sa pièce.»
Jean voulut remercier, mais les paroles ne sortaient pas de son gosier; il embrassa sa mère plus étroitement encore, sanglota un instant, s'arracha de ses bras, essuya ses yeux, et se mit en route comme son frère le sourire sur les lèvres, et sans tourner la tête pour jeter un dernier regard sur sa mère et sur sa demeure.
«Je comprends, se dit-il, pourquoi Simon marchait si vite et ne se retournait pas pour nous regarder et nous sourire. Il pleurait et il voulait cacher ses larmes à maman. Pauvre mère! elle ne pleure pas; elle croit que je ne pleure pas non plus, que j'ai du courage, que j'ai le coeur joyeux, tout comme pour Simon. C'est mieux comme ça; le courage des autres vous en donne: je serais triste et malheureux si je pensais que maman eût du chagrin de mon départ. Elle croit que je serai heureux loin d'elle.... Calme, gai même, c'est possible; mais heureux, non. Sa tendresse et ses baisers me manqueront trop.»
Pendant que Jean marchait au pas accéléré, qu'il réfléchissait, qu'il se donnait du courage et qu'il s'éloignait rapidement de tout ce que son coeur aimait et regrettait, Jeannot le suivait avec peine, pleurnichait, appelait Jean qui ne l'entendait pas, tremblait de rester en arrière et se désolait de quitter une famille qu'il n'aimait pas, une patrie qu'il ne regrettait pas, pour aller dans une ville qu'il craignait, à cause de son étendue, près d'un cousin qu'il connaissait peu et qu'il n'aimait guère.
«Je suis sûr que Simon ne va pas vouloir s'occuper de moi, pensa-t-il; il ne songera qu'à Jean, il ne se rendra utile qu'à Jean, et moi je resterai dans un coin, sans que personne veuille bien se charger de me placer.... Que je suis donc malheureux! Et j'ai toujours été malheureux? A deux ans je perds papa en Algérie; à dix ans je perds maman. C'est ma tante qui me prend chez elle, la plus grondeuse, la plus maussade de toutes mes tantes. Et ne voilà-t-il pas, à présent, qu'elle m'envoie me perdre à Paris, au lieu de me garder chez elle.
«Jean est bien plus heureux, lui; il est toujours gai, toujours content; tout le monde l'aime; chacun lui dit un mot aimable. Et moi! personne ne me regarde seulement; et quand par hasard on me parle, c'est pour m'appeler pleurard, maussade, ennuyeux, et d'autres mots aussi peu aimables.
«Et on veut que je sois gai? Il y a de quoi, vraiment! Ma bourse est bien garnie! Deux francs que le curé m'a donnés! Et Jean qui ne sait seulement pas son compte, tant il en a! Tout le monde y a mis quelque chose, a dit ma tante.... Je suis bien malheureux! rien ne me réussit!»
Tout en réfléchissant et en s'affligeant, Jeannot avait ralenti le pas sans y songer. Quand le souvenir de sa position lui revint, il leva les yeux, regarda devant, derrière, à droite, à gauche; il ne vit plus son cousin Jean. La frayeur qu'il ressentit fut si vive que ses jambes tremblèrent sous lui; il fut obligé de s'arrêter, et il n'eut même pas la force d'appeler.
Après quelques instants de cette grande émotion, il retrouva l'usage de ses jambes, et il se mit à courir pour rattraper Jean. La route était étroite, bordée de bois taillis: elle serpentait beaucoup dans le bois; Jean pouvait donc ne pas être très éloigné sans que Jeannot pût l'apercevoir. Dans un des tournants du chemin, il vit confusément une petite chapelle, et il allait la dépasser, toujours courant, soufflant et suant, lorsqu'il s'entendit appeler.
Il reconnut la voix de Jean, s'arrêta joyeux, mais surpris, car il ne le voyait pas.
«Jeannot, répéta la voix de Jean, viens, je suis ici.
JEANNOT.
Où donc es-tu? Je ne te vois pas.
JEAN.
Dans la chapelle de Notre-Dame consolatrice.
—Tiens, dit Jeannot en entrant, que fais-tu donc là?
—Je prie,... répondit Jean. J'ai prié et je me sens consolé. Je sens comme si Notre-Dame envoyait à maman des consolations et du bonheur.... Je vois des traces de larmes dans tes yeux, pauvre Jeannot; viens prier, tu seras consolé et fortifié comme moi.
JEANNOT.
Pour qui veux-tu que je prie? je n'ai pas de mère.
JEAN.
Prie pour ta tante, qui t'a gardé trois ans.
JEANNOT.
Bah! ma tante! ce n'est pas la peine.
JEAN.
Ce n'est pas bien ce que tu dis là, Jeannot. Prie alors pour toi-même, si tu ne veux pas prier pour les autres.
JEANNOT.
Pour moi? c'est bien inutile. Je suis malheureux, et, quoi que je fasse, je serai toujours malheureux. D'ailleurs tout m'est égal.
JEAN.
Tu n'es malheureux que parce que tu veux l'être. Excepté que j'ai maman et que tu as ma tante, nous sommes absolument de même pour tout. Je me trouve heureux, et toi tu te plains de tout.
JEANNOT.
Nous ne sommes pas de même; ainsi tu as je ne sais combien d'argent, et moi je n'ai que deux francs.
JEAN.
Si ton malheur ne tient qu'à ça, je vais bien vite te le faire passer, car je vais partager avec toi.
JEANNOT, un peu honteux.
Non, non, je ne dis pas cela; ce n'est pas ce que je te demande ni ce que je voulais.
JEAN.
Mais, moi, c'est ce que je demande et c'est ce que je veux. Nous faisons route ensemble; nous arriverons ensemble et nous resterons ensemble: il est juste que nous profitions ensemble de la bonté de nos amis.»
Et, sans plus attendre, Jean tira de sa poche la vieille bourse en cuir toute rapiécée qu'y avait mise sa mère, s'assit à la porte de la chapelle, fit asseoir Jeannot près de lui, vida la bourse dans sa main et commença le partage.
«Un franc pour toi, un franc pour moi.»
Il continua ainsi jusqu'à ce qu'il eût versé dans les mains de Jeannot la moitié de son trésor, qui montait à huit francs vingt-cinq centimes pour chacun d'eux.
Jeannot remercia son cousin avec un peu de confusion; il prit l'argent, le mit dans sa poche.
«J'ai deux francs de plus que toi, dit-il.
JEAN.
Comment cela? J'ai partagé bien exactement.
JEANNOT.
Parce que j'avais deux francs que m'a donnés le curé.
JEAN.
Ah! c'est vrai! Te voilà donc plus riche que moi. Tu vois bien que tu n'es pas si malheureux que tu le disais.
JEANNOT.
Je n'en sais rien. J'ai du guignon. Un voleur viendra peut-être m'enlever tout ce que j'ai.
—Tu ne croyais pas être si bon prophète», dit une grosse voix derrière les enfants.
Les enfants se retournèrent et virent un homme jeune, de grande taille, aux robustes épaules, à la barbe et aux favoris noirs et touffus; il les examinait attentivement.
Jean sauta sur ses pieds et se trouva en face de l'étranger.
JEAN.
Je ne crois pas, monsieur, que vous ayez le coeur de dépouiller deux pauvres garçons obligés de quitter leur mère et leur pays pour aller chercher du pain à Paris, parce que leurs parents n'en ont plus à leur donner.»
L'étranger ne répondit pas; il continuait à examiner les enfants.
JEAN.
Au reste, monsieur, voici tout ce que j'ai: huit francs vingt-cinq centimes que nos amis m'ont donnés pour mon voyage.»
L'étranger prit l'argent de la main de Jean.
L'ÉTRANGER.
Et avec quoi vivras-tu jusqu'à ton arrivée à Paris?
JEAN.
Le bon Dieu me donnera de quoi, monsieur, comme il a toujours fait.
—Et toi, dit l'étranger en se tournant vers Jeannot, qu'as-tu à me donner?
JEANNOT, tombant à genoux et pleurant.
Je n'ai rien que ce qu'il me faut tout juste pour ne pas mourir de faim, monsieur. Grâce pour mon pauvre argent! Grâce, au nom de Dieu!
L'ÉTRANGER.
Pas de grâce pour l'ingrat, le lâche, l'avide, le jaloux. J'ai tout entendu. Donne vite.»
L'étranger mit sa main dans la poche de Jeannot, et enleva les dix francs vingt-cinq centimes qui s'y trouvaient. Jeannot se jeta à terre et pleura.
«Monsieur, dit Jean, touché des larmes de son cousin et un peu ému lui-même de la perte de sa fortune, ayez pitié de lui; rendez-lui son argent.
L'ÉTRANGER.
Pourquoi le rendrais-je à lui et pas à toi?
JEAN.
Parce que moi j'ai du courage, monsieur; et lui est faible. C'est le bon Dieu qui nous a faits comme ça; ce n'est pas par orgueil que je le dis.
L'ÉTRANGER.
Tu es un bon et brave petit garçon, et nous en reparlerons tout à l'heure. Où allez-vous?
JEAN.
A Paris, monsieur.
L'ÉTRANGER.
C'est donc bien décidé? Et comment y arriverez-vous sans argent?
—Oh! monsieur, je n'en suis pas inquiet. De même que nous avons eu le malheur de vous rencontrer, de même nous pouvons rencontrer une bonne âme charitable qui nous viendra en aide.»
L'étranger sourit et ne put s'empêcher de donner une petite tape amicale sur la joue fraîche de Jean.
L'ÉTRANGER.
Ton camarade n'en dit pas autant, ce me semble.
JEAN.
C'est qu'il est terrifié, monsieur. Il a toujours peur, ce pauvre Jeannot.
L'ÉTRANGER, avec ironie.
Ah! il s'appelle Jeannot! Beau nom! Bien porté! Et toi, quel est ton nom?
JEAN.
C'est Jean, monsieur.
L'ÉTRANGER.
Vrai beau nom, celui-là? Et tu me fais l'effet de devoir faire honneur à tes saints patrons. Allons, Jean et Jeannot, marchons; je vais vous escorter, de peur d'accident. Tiens, mon brave petit Jean, voici tes huit francs vingt-cinq centimes, auxquels j'ajoute vingt francs pour payer ton voyage. Et toi, pleurard, poltron, voici tes dix francs vingt-cinq centimes, auxquels j'ajoute la défense de rien recevoir de Jean. Si j'apprends que tu as encore accepté un partage, tu auras affaire à moi. Suivez-moi tous deux; je veux vous faire déjeuner à Auray, dont nous ne sommes pas éloignés.
JEAN, les yeux brillants de joie et de reconnaissance.
Vous avez bien de la bonté, monsieur; je suis bien reconnaissant; je ne sais comment vous remercier, monsieur.
L'ÉTRANGER.
En mangeant de bon appétit le déjeuner que je vais te donner, mon petit Jean.
JEAN.
Tiens! vous dites comme maman: petit Jean.»
Et les yeux de petit Jean se mouillèrent de larmes.
Les enfants suivirent l'étranger, Jean remerciant le bon Dieu et la sainte Vierge de la rencontre d'un si bon, si riche et si généreux voleur, et Jeannot déplorant son guignon et enviant le bonheur de Jean.
Pendant le trajet d'une lieue qui séparait la chapelle de la ville, l'étranger chercha à faire causer les enfants, Jean surtout lui plaisait singulièrement. Jeannot, mécontent de n'avoir pas eu, comme son cousin, une gratification du voleur, répondait à peine et se plaignait de la fatigue, de la chaleur, de la longueur de la route.
L'ÉTRANGER.
Je ne t'oblige pas à me suivre, pleurnicheur; reste en arrière si tu veux.
JEANNOT.
Que je reste en arrière pour que les loups me mangent.
L'ÉTRANGER.
Les loups! au mois de juin, en plein soleil!
JEANNOT.
Il n'y a pas de soleil qui tienne! Les loups n'ont pas peur du soleil. On en a vu deux à Kermadio il n'y a pas déjà si longtemps.
L'ÉTRANGER.
Tu as pris des chiens pour des loups!
JEANNOT.
C'est pas moi seul qui les ai vus! C'est bien d'autres! Un loup énorme, noir, à tête grise, qui n'est pas farouche, et qui a regardé déjeuner le garde, M. Daniel, à vingt pas de sa maison; et puis une grosse louve grise qui vous regarde en face, qui vous barre le passage, et qui vous a la mine d'une bête affamée, toute prête à vous dévorer.
L'ÉTRANGER.
C'est la peur qui t'a fait voir tout cela. Toi, Jean, as-tu vu ces terribles bêtes?
JEAN.
Pas moi, monsieur, mais Jeannot dit vrai; bien des personnes les ont vues. Un cousin de M. le maire, qui chassait, a vu le loup et a couru après. L'institutrice de Mademoiselle a vu la louve, qui l'a suivie longtemps. Et puis Daniel, le garde de Monsieur, a rencontré le loup, qui a eu peur et qui a traversé à la nage le bras de mer de Kermadio.»
Après quelques instants de silence et de triomphe pour Jeannot, l'étranger se mit à questionner Jean sur sa mère. L'intérêt qu'il semblait prendre à la conversation enhardit Jean; il lui dit avec quelque hésitation:
«Monsieur, voudriez-vous me rendre service, mais un bien grand service?
L'ÉTRANGER.
Très volontiers, si c'est possible, mon ami. Mais comment me le demandes-tu, à moi que tu connais à peine?
JEAN.
Parce que vous avez l'air très bon, monsieur; et parce que je vois que vous me portez intérêt et que vous serez bien aise d'obliger encore un pauvre garçon que vous avez déjà obligé.
L'ÉTRANGER, souriant.
Très bien, mon ami; je crois que tu as deviné assez juste. Quel service me demandes-tu?
JEAN.
Voilà, monsieur; c'est de reprendre les vingt francs que vous m'avez donnés, et de les porter à maman; vous lui direz que c'est son petit Jean qui les lui envoie, et que c'est vous qui me les avez donnés.»
Et Jean cherchait sa bourse pour retirer la pièce d'or.
L'ÉTRANGER.
Attends, mon garçon; laisse tes vingt francs dans ta bourse, il n'y a pas besoin de te presser. Et d'abord, puisque je suis un voleur, ne crains-tu pas que je te vole ton argent?
JEAN.
Oh non! monsieur! D'abord vous n'êtes pas un voleur, puisque vous donnez au lieu de prendre; et puis, vous seriez un voleur pour tout le monde, que vous ne le seriez jamais pour moi.
L'ÉTRANGER.
Pourquoi donc?
JEAN.
Parce que vous m'avez fait du bien, monsieur; on s'attache aux gens auxquels on a fait du bien, et il me semble qu'on n'a plus jamais envie de leur faire du mal.
L'ÉTRANGER.
Écoute, mon brave petit Jean; je ferais bien volontiers ta commission, mais je ne sais pas où trouver ta mère.
JEAN.
A Kérantré, monsieur; vous demanderez la veuve Hélène, la mère du petit Jean; tout le monde vous l'indiquera.
L'ÉTRANGER.
Mais, mon ami, je ne sais pas où est Kérantré.
JEAN.
Comment, vous ne connaissez pas Kérantré? Demandez à Kénispère, chacun connaît ça.
L'ÉTRANGER.
Je ne sais pas davantage où est Kénispère.
JEAN.
Vous ne connaissez pas Kénispère, près d'Auray et de Sainte-Anne?
L'ÉTRANGER.
Je ne connais rien de tout cela.
JEAN.
Ni le sanctuaire de Mme Sainte-Anne?
L'ÉTRANGER.
Ni le sanctuaire.
JEAN.
Ni la fontaine miraculeuse de Mme Sainte-Anne?
L'ÉTRANGER.
Ni la fontaine, ni rien de Mme Sainte-Anne.
JEAN.
Mais vous n'êtes donc pas du pays, monsieur?
L'ÉTRANGER.
Non, je ne suis arrivé qu'hier soir; je suis descendu à Auray, à l'hôtel, et je me promenais pour voir le pays, qui m'a semblé joli, lorsque je t'ai vu entrer à la chapelle; je t'y ai suivi, et je me suis placé dans un coin obscur. Tu priais avec tant de ferveur et tu pleurais si amèrement, que j'ai de suite pris intérêt à toi; tu as parlé haut en priant, et ce que tu disais a augmenté cet intérêt. Ton cousin est venu; j'ai entendu votre conversation. J'ai fait le voleur pour vous donner une leçon de prudence; il ne faut jamais compter son argent sur les grandes routes, ni dans les auberges, ni devant des inconnus. Je viens dans le pays pour voir l'église de Sainte-Anne qui va être reconstruite. Je veux voir le vieux sanctuaire avant qu'on le détruise.
JEAN.
J'avais donc raison! Vous n'êtes pas un voleur! Je l'avais deviné bien vite à votre mine. Mais, monsieur, puisque vous restez dans le pays, voulez-vous tout de même donner à maman les vingt francs que voici.»
Jean lui tendit les vingt francs. L'étranger sembla hésiter; mais il les prit, les remit dans sa poche, et serra la main de Jean en disant:
«Ils seront fidèlement remis; je te le promets.
—Merci, monsieur», répondit Jean tout joyeux.
Ils continuèrent leur route: Jean gaiement; l'étranger avec une satisfaction visible, et témoignant une grande complaisance pour son petit protégé; Jeannot, triste et ennuyé du guignon qui le poursuivait et le mettait toujours au-dessous de Jean.