A propos de l’auteur
Introduction
Ière Partie
Deux conférences sur la vie et les idées de Trotsky
Vers une reconsidération de la place de Trotsky dans l’histoire du vingtième siècle
Léon Trotsky, l’historiographie soviétique et le destin du marxisme classique
IIe Partie
L’école post-soviétique de falsification historique: Une critique de deux biographies de Trotsky par Ian D. Thatcher et Geoffrey Swain
1. Terreur stalinienne et mensonge politique
2. Swain, Thatcher et le « mythe » de Trotsky
3. La méthode de falsification historique de Thatcher
4. Mensonges sur l’histoire
IIIe Partie
L’apport de Robert Service à la falsification de l’histoire
Le Trotsky de Robert Service
Biographie politique et mensonge historique
L’importance durable de Trotsky
Le biographe assassin
Annexes
Robert Service. Trotsky : A Biography. David North. In Defense of Leon Trotsky, compte rendu par le professeur Bertrand M. Patenaude pour la American Historical Review
Lettre d’historiens sur la biographie de Trotsky par Robert Service adressée à l’éditeur allemand Suhrkamp
Index
David North, qui joue un rôle de premier plan dans le mouvement socialiste international depuis presque 40 ans, est actuellement directeur du Comité International de Rédaction du World Socialist Web Site. Il est spécialiste de la vie et des idées politiques de Léon Trotsky, sur qui il a publié de nombreuses études, notamment The Heritage We Defend [L’Héritage que nous défendons], une histoire de la Quatrième Internationale.
Léon Trotsky à Coyoacán, Mexique, 1940
Dans l’histoire du vingtième siècle, et peut-être même dans l’histoire tout court, on trouverait difficilement une figure dont la vie ait fait le sujet d’une telle campagne de calomnies et de falsifications que Trotsky. L’intensité toute spéciale de la haine dirigée contre Trotsky, même soixante-dix ans après sa mort, est indissociable de son rôle historique exceptionnel. Trotsky fut et le chef de la première révolution socialiste, et l’implacable adversaire du régime stalinien qui par la suite trahit cette révolution. L’Union Soviétique n’existe plus, et le régime stalinien a été relégué aux poubelles de l’histoire. Mais Trotsky demeure une figure politique implacablement actuelle. L’importance de sa vie pour l’histoire mondiale transcende infiniment son rôle dans la révolution russe. Léon Trotsky fut avant tout le grand tribun et le théoricien de la révolution socialiste mondiale. Les arguments autour de Trotsky ne se limitent jamais au passé. Ils concernent tout autant ce qui se passe dans le monde actuel, et ce qui pourrait se passer à l’avenir.
En octobre 1917 Trotsky joua, après Lénine lui-même, le rôle le plus important dans la saisie bolchevique du pouvoir. Son rôle dans la chute du Gouvernement Provisoire bourgeois ne se limita pas à la direction opérationnelle de l’insurrection révolutionnaire à Petrograd. Bien que ce fût Lénine qui, entre avril et octobre 1917, dirigea politiquement le Parti bolchevique à la conquête du pouvoir étatique, l’optique stratégique de Lénine se fondait en grande partie sur la théorie de la révolution permanente élaborée par Trotsky. De plus, la survie et le triomphe final du régime soviétique dans la guerre civile qui fit rage entre 1918 et 1921 sont largement attribuables à l’activité de Trotsky en tant que principal commandant de l’armée rouge.
Mais la fin de la guerre civile marqua un tournant dans l’histoire soviétique et dans la position de Trotsky à l’intérieur de la direction bolchevique. Il ne fut pas immédiatement apparent que l’adoption en 1921 de la Nouvelle Politique Economique, une réintroduction partielle de l’économie de marché devenue nécessaire à cause des conditions calamiteuses qui existaient en Russie après sept ans de guerre mondiale, de révolution et de guerre civile, avait fortifié les tendances politiques conservatrices à l’intérieur du Parti communiste russe. Ce processus fut exacerbé par l’absorption de nombreux cadres du parti, y compris de nombreux « Vieux Bolcheviques », dans la bureaucratie en plein essor de l’état et du parti. Les échecs subis par les mouvements révolutionnaires entre 1919 et 1923 en Europe centrale et de l’ouest, surtout en Allemagne, empêchèrent que les énormes problèmes sociaux et économiques auxquels étaient confrontés les Bolcheviques pussent être allégés par l’établissement opportun de régimes socialistes bienveillants.
Sous d’intenses pressions internes et internationales, il se développa à l’intérieur du parti une couche sociale préconisant une redéfinition des buts essentiels du régime soviétique—délaissant l’optique révolutionnaire internationale qui avait inspiré la révolution d’octobre, et à laquelle Trotsky était indissolublement associé. Avant 1923 on acceptait que, suivant un principe de base de la théorie marxiste, le développement du socialisme en Russie ne se ferait pas à une échelle nationale. La Russie, avec une population largement paysanne et une base industrielle limitée, manquait de ressources pour réaliser une réorganisation socialiste de son économie. Alors que le gouvernement soviétique devait travailler patiemment à développer les fondements économiques d’une économie socialiste, le succès de la révolution dépendait du triomphe de la classe ouvrière dans les centres avancés du capitalisme. Cependant, cette perspective internationale céda à une conception essentiellement autarcique du développement économique de l’URSS en tant qu’état national. Cette nouvelle optique s’exprima dans le programme du « Socialisme dans un seul pays », avancé en 1924 par Staline et Boukharine. Cette réorientation nationaliste alla de pair avec l’identification croissante par la bureaucratie de sa position sociale privilégiée avec le pouvoir de l’état national.
Les efforts de Trotsky au courant de l’automne 1923 pour attirer l’attention sur les symptômes de bureaucratisation à l’intérieur du Parti communiste et de l’état soviétique provoquèrent immédiatement une réponse politique violente, preuve certaine que ses critiques touchaient à d’importants intérêts matériels. La maladie finale de Lénine priva Trotsky en janvier 1924 de son allié politique irremplaçable. Dès ses débuts, la campagne contre Trotsky prit la forme de falsifications historiques. Ses adversaires fractionnels à l’intérieur du Politburo dirigeant se mirent à déformer l’histoire des disputes survenues entre Lénine et Trotsky avant 1917. La théorie de la révolution permanente, dont chaque chef de parti savait bien qu’elle était à la base de la saisie bolchevique du pouvoir, fut dénoncée comme l’hérésie originale de Trotsky. Pendant que la lutte contre Trotsky et le « trotskysme » se développait, on nia toutes les contributions de Trotsky à la victoire de la révolution d’octobre. En 1918, Staline avait écrit : « Tout le travail d’organisation pratique de l’insurrection a été fait sous la direction direct du chef du soviet de Petrograd, le camarade Trotsky. Nous pouvons dire que le parti doit par-dessus tout au camarade Trotsky le passage très rapide de la garnison du côté du soviet et l’exécution brillante du travail du Comité Militaire Révolutionnaire ».
Mais seulement six ans plus tard, en novembre 1924, Staline affirmait que « Trotsky n’a joué aucun rôle spécial, ni au sein du parti, ni lors des soulèvements d’octobre. Il ne l’aurait pas pu, car il ne faisait qu’arriver dans notre parti à l’époque d’octobre ». D’aussi grossiers mensonges ne provenaient pas de simples rivalités politiques ou de jalousies mesquines. Derrière ces mensonges se cachaient les intérêts matériels et politiques de la nouvelle élite bureaucratique. Le régime stalinien s’est vu forcé de falsifier l’histoire pour masquer les contradictions qui existaient entre ses prétentions révolutionnaires publiques et sa véritable défense d’intérêts matériels, incompatible avec le socialisme. Ainsi, comme l’écrivit Trotsky, les mensonges staliniens servirent « de véritable fondement idéologique de la bureaucratie ».
Trotsky fut expulsé du Parti communiste et de l’Internationale Communiste stalinisée à la fin de 1927 et exilé à Alma-Ata, près de la frontière chinoise. En janvier 1929 il fut expulsé de l’Union Soviétique. Les efforts de Staline pour supprimer l’immense influence politique de Trotsky et anéantir son prestige auprès des masses soviétiques exigèrent la falsification systématique de l’histoire révolutionnaire. A peine une décennie plus tard, le cancer des premières falsifications anti-Trotsky de 1923-24 était passé à la métastase, avec les monstrueuses machinations des procès de Moscou, où les accusations cauchemardesques lancées contre Trotsky et les autres principaux chefs de la révolution d’octobre servirent de prétexte à Staline pour assassiner des centaines de milliers des meilleurs représentants de l’intelligentsia socialiste révolutionnaire et de la classe ouvrière. Le régime stalinien ne reculait devant aucune allégation, pour basse ou répugnante qu’elle fût. Trotsky fut dénoncé comme l’ennemi juré du peuple soviétique, un conspirateur meurtrier qui organisait des actes de sabotage et de terreur contre l’URSS. Selon les alliances de Staline, Trotsky devenait tantôt un agent de l’Allemagne fasciste, tantôt un agent de l’impérialisme anglais.
Exilé au Mexique, Trotsky persévéra dans sa lutte contre le régime totalitaire de Staline. Appelant au début de 1937 à l’établissement d’une commission internationale d’enquête des procès de Moscou, Trotsky expliqua l’enjeu des réfutations des mensonges de Staline : « Les crimes de Moscou, eux, sont perpétrés sous le drapeau du socialisme. Nous n’abandonnerons pas ce drapeau aux maîtres faussaires. Si notre génération s’est révélée trop faible pour bâtir le socialisme sur la terre, du moins passerons-nous à nos enfants un drapeau sans tache. La lutte à soutenir dépasse de loin en importance les personnes, les fractions et les partis. Il s’agit de la lutte pour l’avenir de l’humanité. Elle sera dure. Elle sera longue. Que ceux qui recherchent la sécurité matérielle et le confort moral s’écartent de nous. Aux époques de réaction, il est certes plus commode de s’appuyer sur la bureaucratie que sur la vérité. Mais, à ceux pour qui le socialisme n’est pas un vain mot, pour qui c’est le contenu même de leur vie morale, en avant! Ni les menaces, ni les persécutions, ni les violences ne nous arrêteront. Ce sera peut-être sur nos ossements que la vérité triomphera. Nous lui ouvrirons un chemin. Elle vaincra. Et, sous les coups implacables du sort, je me sentirai heureux comme aux meilleurs jours de ma jeunesse si je peux, avec vous, contribuer à sa victoire. Car le plus haut bonheur humain n’est pas dans l’exploitation du présent, mais dans la préparation de l’avenir » !
Trotsky fut assassiné trois ans après, en août 1940, par un agent de la police secrète soviétique. Mais la campagne officielle de falsification, à laquelle partis socialistes satellites du Kremlin participèrent avec enthousiasme, continua pendant des décennies. Même après que Khrouchtchev eut dénoncé les crimes de Staline en 1956, l’Union Soviétique ne relâcha pas son anathème contre Trotsky. La radicalisation ouvrière et estudiantine des années 1960, qui s’accompagna d’un regain d’intérêt pour la vie et les idées de Trotsky, provoqua plutôt une intensification de la campagne idéologique et politique menée contre Trotsky par la bureaucratie du Kremlin. Ceci continua presque jusqu’à la dissolution de l’Union Soviétique. L’image d’un Trotsky ennemi juré du socialisme se dissipa sous une masse de nouvelles publications de documents historiques seulement pendant les dernières années tourmentées de Gorbatchev au Kremlin. On reconnut, bien qu’à contrecœur et sous toutes réserves, son rôle décisif dans la victoire de la révolution d’octobre. Cependant, à la différence de tous les autres chefs bolcheviques condamnés à mort lors des procès de Moscou, Trotsky ne fut jamais réhabilité par le gouvernement soviétique. L’intérêt porté à la vie et aux œuvres de Trotsky augmenta rapidement à l’intérieur de l’Union Soviétique, malgré l’hostilité continuelle, bien qu’affaiblie, du gouvernent. Pour la première fois des historiens soviétiques purent faire des recherches dans des archives longtemps inaccessibles et commencèrent à écrire sur Trotsky. Ce nouvel état des choses permit à Vadim Z. Rogovine (1937-1998), historien et sociologue soviétique, de publier sa monumentale étude en sept volumes de l’opposition trotskyste au stalinisme entre 1923 et 1940, le chef-d’œuvre de l’historiographie soviétique/russe.
On aurait pu croire que la dissolution de l’Union Soviétique en 1991 mettrait fin à des décennies de calomnies contre Trotsky. Pour le moins, la critique du stalinisme formulée par Trotsky s’était révélée vraie jusque dans ses moindres détails. Même les circonstances de la dissolution de l’URSS, où la bureaucratie dominante prit l’initiative de réintroduire le capitalisme et en profita pour enrichir les hauts fonctionnaires bien placés, suivirent de près le scenario économique et politique que Trotsky avait prévu dans La révolution trahie, livre prophétique écrit cinquante ans avant.
Cependant, la nouvelle situation politique militait contre une juste évaluation du rôle historique de Trotsky. A l’intérieur de la « nouvelle » Russie, bon nombre de fonctionnaires staliniens—qui avaient auparavant dénoncé Trotsky comme ennemi de la révolution d’octobre—se firent fervents anti-communistes et dénoncèrent Trotsky pour avoir dirigé la révolution d’octobre. De plus, la dissolution de l’URSS dispensa les anciens fonctionnaires de l’état et du parti d’un engagement même verbal en faveur du socialisme marxiste. L’optique politique et l’idéologie stalinienne achevèrent leur évolution naturelle et devinrent l’expression du chauvinisme russe d’extrême-droite. Pour ceux qui s’assemblent à Moscou dans des manifestations où on voit côte à côte des portraits de Staline et des bannières à la croix gammée, la haine de Trotsky et de l’internationalisme socialiste forment le lien essentiel entre leur passé et leur présent politique.
Le présent volume traite d’un phénomène différent, mais apparenté : l’émergence à l’extérieur de l’ancienne Union Soviétique d’une nouvelle campagne de falsification historique anti-Trotsky. En moins de cinq ans, trois historiens anglais en vue—Ian Thatcher, de Brunel College, Geoffrey Swain, de l’Université de Glasgow, et Robert Service, de St. Anthony’s College à Oxford—ont publié des biographies de Trotsky. Si les conclusions de ces livres s’appuyaient sur une présentation objective de faits bien connus, la controverse avec Thatcher, Swain et Service toucherait à leurs interprétations. Tel n’est pas le cas: ces biographies travestissent les faits historiques. Aucun de ces livres n’observe les normes qui gouvernent une recherche digne du nom. Cette insuffisance inexcusable et révoltante provient du but fondamental de ces livres : discréditer entièrement Trotsky en tant que figure historique.
Un aphorisme de Tchékhov déplore l’attitude d’excuse qui permet aux mensonges, surtout ceux qui sont en circulation depuis longtemps, d’échapper à la contestation. L’attitude correcte consiste à dire ouvertement : « C’est un mensonge, donc il ne doit pas exister ». Cette attitude est surtout nécessaire lorsque l’on confronte des mensonges concernant les événements les plus importants du vingtième siècle. Même s’il ne s’agissait que d’études maladroites de trois historiens mal formés, il faudrait encore protéger les annales historiques de l’avilissement. Mais dans ce cas-ci, la question est plus complexe. Il ne s’agit pas d’historiens débutants, mais de chercheurs connus, qui occupent des postes prestigieux dans d’importantes universités britanniques. Leurs livres ont été publiés et lancés par de grands éditeurs au Royaume Uni et aux Etats-Unis. En général, ils ont reçu un accueil favorable et même enthousiaste. L’acclamation se fonde clairement sur des motifs politiques.
L’identification du stalinisme au marxisme, indispensable aux efforts pour discréditer le marxisme et la possibilité d’une alternative au capitalisme, est contredite par la vie et les idées de Léon Trotsky. Il faut donc falsifier et sa vie et sa pensée. Ce travail de diffamation n’exige pas d’originalité. Les biographes dont on examine les œuvres ont puisé copieusement dans les vieux mensonges anti-Trotsky de la bureaucratie stalinienne. Ils répètent les calomnies du passé sachant bien que, vu l’atmosphère intellectuelle réactionnaire qui domine actuellement, personne n’exigera d’eux qu’ils observent les principes de la recherche.
Quelques mots concernant l’organisation de ce livre. La première partie consiste de deux conférences, données en 2001 et 2008, sur l’importance historique de Trotsky. La deuxième partie, écrite en 2007, examine les biographies de Trotsky par Thatcher et Swain. Ayant terminé ce travail, je ne m’imaginais pas que de deux ans plus tard je me verrais forcé de réfuter encore un exercice de falsification historique. La publication en automne 2009 de la biographie de Trotsky par le Professeur Service m’imposa ce travail ingrat. Mon analyse de son livre se déroula au cours de plusieurs mois. Un premier compte-rendu, paru au World Socialist Web Site en novembre 2009, fut suivi de trois conférences : la première à Londres en décembre 2009, la deuxième à Sydney (Australie) en février 2010, et la troisième à St. Catherine’s College (Oxford) en mai 2010. Ce compte-rendu et les trois conférences constituent la troisième partie de cet ouvrage. Bien que ces pages contiennent certaines redites, la vaste étendue des falsifications de Service m’a permis de traitement longuement de sa biographie sans répétition excessive.
Léon Trotsky à Coyoacán, Mexique, 1940
Photographie de Trotsky réalisée en 1919 par le photographe portraitiste distingué Moisei Nappelbaum, extrait de la collection de David King
Le 21 août 1940, il y a soixante ans, Trotsky succombait aux blessures que lui avait infligées, la veille, un agent de la police secrète soviétique. Par cet assassinat, le régime stalinien espérait non seulement mettre fin aux activités politiques de son plus grand adversaire, mais encore lui enlever la place qui lui revenait dans l’histoire. Les calculs du pragmatisme totalitaire devaient s’avérer de courte vue. L’assassin qui mit fin à la vie de Trotsky ne put supprimer les idées et les écrits du grand révolutionnaire. L’assassinat de Trotsky ne brisa pas le travail du mouvement mondial qu’il avait fondé : la Quatrième Internationale allait survivre à l’effondrement du régime stalinien. Ainsi l’assassinat de Trotsky ne parvint pas à le rayer de l’histoire. Pour les historiens qui étudient et interprètent le vingtième siècle, la figure de Léon Trotsky grandit toujours en importance. Peu d’autres vies ont reflété avec tant de profondeur et de noblesse les luttes, les aspirations et les tragédies du siècle passé. Si l’on souscrit à l’observation de Thomas Mann, selon laquelle « à notre époque, la destinée de l’humanité se présente en termes politiques », nous pouvons dire que les soixante années de la vie de Trotsky représentent la réalisation la plus consciente de cette destinée. La biographie de Léon Trotsky est l’expression concentrée des vicissitudes de la révolution socialiste mondiale dans la première moitié du vingtième siècle.
Trois ans avant sa mort, lors d’un entretien avec un journaliste américain sceptique et hostile, Trotsky expliqua qu’il voyait dans sa vie non pas une série d’épisodes déconcertants et, somme toute, tragiques, mais bien l’expression des différentes étapes historiques du mouvement révolutionnaire. Son arrivée au pouvoir en 1917 avait été le résultat d’un soulèvement révolutionnaire de la classe ouvrière. Le pouvoir qu’il détint pendant six ans se fondait sur les relations sociales et politiques produites par cette offensive. La période descendante de son destin politique personnel était le produit inexorable du reflux de la vague révolutionnaire. Trotsky a été chassé du pouvoir non pas parce qu’il était moins adroit que Staline en tant qu’homme politique, mais bien parce que la force sociale sur laquelle s’appuyait ce pouvoir—la classe ouvrière russe et internationale—battait en retraite. L’épuisement de la classe ouvrière russe au lendemain de la guerre civile, la croissance du pouvoir politique de la bureaucratie soviétique, et les défaites subies par la classe ouvrière européenne, notamment en Allemagne, furent finalement les facteurs décisifs dans la chute politique de Trotsky.
On trouve reflétées dans le destin personnel de Trotsky les défaites subies par la classe ouvrière internationale. La démoralisation politique causée par la défaite de la révolution chinoise en 1927 fournit à Staline l’occasion d’expulser l’Opposition de gauche de l’Internationale communiste et d’exiler Trotsky, d’abord à Alma Ata, puis peu de temps après hors de l’URSS. La victoire d'Hitler en 1933, rendue possible par la politique criminelle et irresponsable du Parti communiste allemand sous direction stalinienne, mit en branle toute une chaîne d’événements aboutissant aux procès de Moscou, aux catastrophes politiques des fronts populaires staliniens, et à l’expulsion finale de Trotsky du continent européen vers le lointain Mexique.
Ce fut à Coyoacán, un faubourg de Mexico, que Trotsky fut assassiné par un agent stalinien. La mort de Trotsky survenait au moment où les contre-révolutions fasciste et stalinienne battaient leur plein. À cette époque, pratiquement tous les anciens camarades de Trotsky avaient déjà été éliminés en Union Soviétique. Ses quatre enfants étaient tous morts. Ses deux filles plus âgées étaient mortes prématurément du fait des privations entraînées par la persécution de leur père. Ses deux fils Serge et Léon avaient été eux assassinés par le régime stalinien. Lors de sa mort à Paris en février 1938, Léon Sedov était, après son père, le cadre politique le plus important de la Quatrième Internationale. D’autres figures d’exception du secrétariat de la Quatrième Internationale, Erwin Wolf et Rudolf Klement, avaient été assassinées en 1937 et en 1938, respectivement.
En 1940 Trotsky considérait son assassinat comme inévitable, ce qui ne signifiait pas qu’il était résigné à son sort. Il fit tout ce qui était en son pouvoir pour parer et retarder le coup préparé par Staline et ses agents de l’appareil du GPU/NKVD. Mais il comprenait que les actes de Staline étaient déterminés par les besoins de la bureaucratie soviétique. « Si je vis sur cette terre, c’est non pas en vertu de la règle mais bien de l’exception qui confirme celle-ci » 2, écrivitil. Il prédit que Staline profiterait de la reprise de la guerre en Europe occidentale au printemps et à l’été de 1940 pour frapper. Sa prédiction se révéla juste.
La première tentative sérieuse d’assassinat eut lieu le 24 mai 1940 au soir, l’attention du monde étant fixée sur la déroute de l’armée française face aux troupes hitlériennes. La seconde tentative, réussie, eut lieu pendant la bataille d’Angleterre, à la fin de l’été de cette même année.
Pourquoi Trotsky, exilé et de toute apparence isolé, était-il toujours aussi craint ? Pourquoi Staline considérait-il-il sa mort nécessaire? Trotsky offrit une explication politique à cette question. À l’automne de 1939, quelques semaines après la signature du pacte Staline-Hitler (qu’il avait prédit) et le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale, il signalait une conversation entre Hitler et l’ambassadeur français Coulondre rapportée par un journal parisien. Alors que Hitler vantait le traité avec Staline qui lui laissait les mains libres pour vaincre les ennemis de l’Allemagne à l’Ouest, Coulondre l’interrompit et l’avertit : « Mais le véritable vainqueur (en cas de guerre) sera Trotsky. Y avezvous pensé » ? Hitler reconnut que le jugement de l’ambassadeur français était juste, mais accusa ses adversaires de lui avoir forcé la main. Citant cet incroyable entretien, Trotsky écrivit : « Ces gentlemen aiment bien donner un nom au spectre de la révolution… Tant Coulondre que Hitler représentent la barbarie qui s’étend sur l’Europe. Mais aucun des deux ne doute cependant que leur barbarie sera défaite par la révolution socialiste ».3
Staline, lui non plus, n’avait pas oublié que les défaites subies par les armées russes durant la Première Guerre mondiale avaient discrédité le régime tsariste et mis les masses en mouvement. N’y avait-il pas là un pareil danger, si la guerre éclatait une nouvelle fois malgré l’accord signé avec Hitler ? Tant que Trotsky était vivant, il restait la grande alternative révolutionnaire à la dictature bureaucratique, l’incarnation du programme, des idéaux et de l’esprit d’octobre 1917. C’est pour cette raison que Trotsky fut assassiné.
Mais la peur inspirée par Trotsky ne diminua pas après sa mort. Il est difficile de concevoir une autre figure historique qui, ayant fait frémir le pouvoir en place de son vivant, le faisait encore plusieurs décennies après sa mort. L’héritage historique de Trotsky résiste à toute forme d’assimilation et de détournement. Dix ans seulement après la mort de Marx, les théoriciens de la social-démocratie allemande avaient trouvé le moyen d’adapter ses écrits à la perspective du réformisme social. Le destin de Lénine fut plus terrible encore : sa dépouille embaumée, son héritage théorique falsifié et refaçonné en une religion d’État sanctifiée par la bureaucratie. Dans le cas de Trotsky, cela s’est avéré impossible. Ses écrits et ses actes étaient trop précis dans leurs implications révolutionnaires. De plus, les problèmes politiques analysés par Trotsky, les rapports sociopolitiques qu’il a définis, et même les partis qu’il a décrits avec tant de justesse et de mordant, ont duré la majeure partie du siècle.
En 1991, Duke University publiait une étude d’un millier de pages sur le mouvement trotskyste international, écrite par Robert J. Alexander. Dans son introduction, Alexander observe :
« A la fin des années 1980, les trotskystes n’avaient jamais accédé au pouvoir dans aucun pays. Bien que le trotskysme international ne jouisse pas du soutien d’un régime bien établi, comme ce fut le cas des héritiers du stalinisme, la persistance de ce mouvement dans une grande variété de pays, conjuguée à l’instabilité de la vie politique qui règne dans la plupart des États du monde, fait qu’on ne peut entièrement écarter la possibilité qu’un parti trotskyste n’accède au pouvoir dans un avenir assez rapproché ».4
Ce « régime bien établi » diparut peu de temps après la publication du livre d’Alexander. La bureaucratie soviétique n’a jamais réhabilité Léon Trotsky. Comme on l’a souvent observé, l’histoire est le plus grand des ironistes. Pendant des décennies, les staliniens ont prétendu que Trotsky avait cherché à détruire l’Union Soviétique, qu’il avait conspiré avec les impérialistes pour la démanteler. En vertu des crimes dont on l’avait accusé, le régime soviétique avait condamné Trotsky à mort par contumace. Mais, comme Trotsky l’avait si justement prédit, c’est finalement la bureaucratie soviétique elle-même qui a liquidé l’URSS. Et elle l’a fait sans même avoir jamais répudié clairement ni ouvertement les accusations portées contre Trotsky et son fils Léon Sedov. Il fut plus facile à Gorbatchev et Eltsine de signer la condamnation à mort de l’URSS que de reconnaître l’absolue fausseté des accusations portées contre Trotsky.
Malgré l’ampleur des transformations économiques et sociales des soixante dernières années, nous ne sommes pas très éloignés des problèmes, des questions et des thèmes dont Trotsky a traité. Même après la chute de l’Union Soviétique, ses écrits gardent une extraordinaire actualité. L’étude des écrits de Trotsky est toujours essentielle, non seulement pour comprendre la politique du vingtième siècle, mais aussi pour s’orienter politiquement dans le monde très complexe de la première décennie du vingt-et-unième.
Si la grandeur d’une figure politique se mesure à la portée et à l’importance durable de son héritage, Trotsky doit figurer au tout premier rang des grands leaders politiques du vingtième siècle. Considérons un instant les grandes figures qui dominaient l’arène politique en 1940. Il est difficile même de mentionner les noms des chefs totalitaires de l’époque—Hitler, Mussolini, Staline et Franco—sans proférer une grossièreté. Ces hommes n’ont laissé que le souvenir de crimes indescriptibles. Quant aux « grands » leaders des démocraties impérialistes, Roosevelt et Churchill, nul ne niera que c’étaient des personnalités remarquables et qu’ils firent preuve d’adresse dans le cadre de la politique parlementaire conventionnelle. Plus brillant que le président américain, Churchill était un orateur de talent et avait, comme écrivain, une certaine habileté. Mais peut-on vraiment parler pour ces hommes d’héritage politique? Les hymnes adressés par Churchill à un empire britannique sur le déclin étaient considérés comme des anachronismes même par bon nombre de ses admirateurs. Ses écrits offrent bien un intérêt en tant que documents historiques, mais ils n’ont qu’une importance très limitée pour la période contemporaine. Quant à Roosevelt, qui réagissait aux problèmes du moment par un mélange de ruse et d’intuition, c’était la personnification même du pragmatisme politique. Peuton sérieusement prétendre qu’il y ait dans les discours et livres de Churchill et de Roosevelt (ce dernier n’ayant d’ailleurs jamais écrit de livre) des analyses et des idées qui aident à comprendre les problèmes politiques auxquels nous sommes confrontés en ce début de vingt-et-unième siècle ?
Même de son vivant, Trotsky avait une autre stature que les dirigeants politiques de son époque. L’influence de tous ses adversaires provenait et dépendait directement du fait qu’ils contrôlaient les leviers du pouvoir d’État. Sans ce pouvoir, ils auraient difficilement pu retenir l’attention du monde. Séparé du Kremlin et de son appareil de terreur, Staline n’aurait jamais été plus que ce qu’il était avant Octobre 1917 : « une silhouette grise et floue ».
Trotsky fut privé de tous les instruments officiels du pouvoir en 1927. Mais il n’a jamais été sans puissance. Il aimait citer la célèbre parole du Docteur Stockman, ce personnage d’Ibsen qui dit à la fin d’Un ennemi du peuple : « L’homme le plus fort du monde est celui qui est le plus seul ». Cette idée du grand dramaturge norvégien s’est incarnée dans la vie du plus grand des révolutionnaires russes. Trotsky a fait une démonstration vraie à tout jamais du pouvoir des idées et des idéaux qui traduisent et articulent les aspirations progressistes de l’humanité.
Lorsqu’on évoque les idées de Trotsky, il est difficile de résister à la tentation de citer longuement ses écrits. Pour le moins, on offrirait aux lecteurs une expérience esthétique exceptionnelle. Le lecteur capable d’un jugement objectif, faisant un instant abstraction de ses sympathies politiques, nierait difficilement que Trotsky fut un des plus grands écrivains du vingtième siècle. Une bonne trentaine d’années se sont écoulées depuis que j’ai lu pour la première fois un ouvrage de Trotsky—sa monumentale Histoire de la révolution russe. Je suis certain de ne pas être le seul à me rappeler l’impact affectif et intellectuel d’un premier contact avec sa prose. Le lisant en traduction, je me suis demandé comment le jugeraient en tant qu’écrivain ceux qui pouvaient lire son œuvre en russe. Sans l’avoir recherchée, une occasion de satisfaire ma curiosité se présenta bientôt. J’assistais à une conférence sur la littérature russe donnée par un spécialiste déjà âgé, ayant quitté la Russie à la suite de la révolution d’octobre. Ce n’était pas là quelqu’un dont on dût attendre la moindre sympathie pour Trotsky. Lorsqu’il eut terminé sa conférence, une vue d’ensemble de la littérature russe du vingtième siècle, je lui demandai son opinion sur Trotsky en tant qu’écrivain. Je me rappelle encore distinctement sa réponse, formulée avec un fort accent : « Trotsky, a-t-il répondu, est le plus grand maître de la prose russe après Tolstoï ». Bien des années plus tard, je retrouvai cette estimation dans une remarque faite par un étudiant rencontré en Union Soviétique en 1989. Il m’avoua que la lecture de Trotsky était pour lui une expérience très difficile. Pourquoi en était-il ainsi ? « Lorsque je lis Trotsky, m’expliqua-t-il, je suis forcé d’être d’accord avec lui—mais je ne veux pas » !
La quantité des sujets abordés par Trotsky dans ses écrits : art, littérature et culture, développements scientifiques, problèmes de la vie quotidienne et, naturellement, politique, est tout simplement stupéfiante. Les mortels de moindre envergure que nous sommes, qui doivent se contenter de talents bien plus modestes, ne peuvent qu’être sidérés par sa production littéraire. Et l’on se demande comment, avant l’ère des traitements de texte et des correcteurs grammaticaux, il a bien pu y parvenir. Une réponse partielle se trouve peut-être dans sa remarquable capacité de prononcer sans rédaction préalable un discours atteignant presque la beauté et la puissance intellectuelle de son écriture. Ses textes dictés se lisent mieux, au dire de tous, que les textes élaborés d’écrivains même très doués.
Grande figure de la littérature du vingtième siècle, Trotsky doit beaucoup aux grands écrivains russes du dix-neuvième siècle, en particulier Tourgueniev, Tolstoï, Herzen et Belinski. Celui qui écrivait proclamations et ordres de bataille dans une implacable prose martiale capable d’émouvoir des millions d’hommes, composait aussi des passages d’une grande beauté, comme par exemple celui où il se souvient d’un moment de son évasion de l’exil sibérien, en 1907 :
« Le traîneau avançait, glissant doucement et silencieusement, comme un bateau sur la surface glacée d’un étang. Alors que la noirceur s’installait, la forêt semblait avoir encore un peu gagné en immensité. Je ne pouvais plus voir la route et sentais à peine le mouvement de mon traîneau. C’était comme si les arbres étaient sous le coup d’un sort et couraient à notre rencontre, que les buissons se sauvaient et que des vieux troncs d’arbres couverts de neige tournoyaient autour de nous - tout semblait mystérieux. Nous n’entendions rien d’autre que le che-che-che rapide et régulier que faisait le renne en respirant. Ma tête était remplie de milliers de sons qui surgissaient de méandres oubliés de ma mémoire. Soudainement, j’entendis un sifflement aigu des profondeurs de la forêt. Il semblait mystérieux et infiniment lointain. Mais ce n’était que notre Ostyak qui dirigeait son renne. Le silence revint avec ses sifflements lointains et ses arbres qui apparaissaient soudainement de l’obscurité pour y retourner aussi vite ».5
Trotsky était doué d’une exceptionnelle sensibilité pour les paradoxes et les contradictions de la politique. Ecrivant à propos de son procès après la défaite de la révolution de 1905, Trotsky décrit le contraste entre le milieu officiel dur et menaçant du Palais de justice, « rempli à craquer de gendarmes avec leurs sabres déployés » et les « quantités infinies de fleurs » expédiées à la Cour par des admirateurs et des partisans des révolutionnaires accusés :
« Il y avait des fleurs aux boutonnières, des fleurs que les gens tenaient à la main et déposaient sur leurs genoux et finalement des fleurs simplement sur les bancs. Le président de la Cour n’avait pas osé faire interdire ces intruses parfumées. À la fin, même les officiers de la gendarmerie et les officiers de la Cour, entièrement ‘démoralisés’ par l’atmosphère, offraient des fleurs aux accusés ».6 [Ibid., p. 356].
George Bernard Shaw, qui lui-même ne manquait pas d'envergure littéraire, fit remarquer un jour que lorsque Trotsky décapitait son adversaire d’un trait de plume, il ne manquait jamais de ramasser la tête et de montrer à tous qu’elle était vide. Mais les talents de polémiste de Trotsky viennent plutôt de la façon brillante dont il montrait la disparité entre les visées subjectives de tel ou tel homme politique et le développement objectif des contradictions sociales dans une époque révolutionnaire. Prenant comme mesure le déroulement nécessaire du processus historique, les critiques cinglantes de Trotsky n’étaient pas cruelles. Elles étaient tout simplement exactes. C’est ainsi qu’il écrit du principal dirigeant du gouvernement provisoire bourgeois de 1917 :
« Kérensky n’était pas révolutionnaire, il se frottait seulement à la révolution … Il n’avait ni préparation théorique, ni discipline politique, ni capacité pour les généralisations, ni volonté comme politicien. Toutes ces qualités étaient remplacées par une fugitive émotivité, par une facile effervescence, et par cette éloquence qui agit non sur la pensée ou la volonté, mais sur les nerfs ».7
Et du dirigeant du Parti socialiste révolutionnaire, Victor Tchernov, il dit ceci :
« Possédant des connaissances considérables, mais non liées en un tout, plutôt grand liseur qu’homme instruit, Tchernov avait toujours à sa disposition un répertoire immense de citations pour toutes les circonstances, qui frappèrent pendant longtemps la jeunesse russe sans lui apprendre grand-chose. Il n’était qu’une seule question à laquelle ce prolixe leader n’avait pas de réponse : qui menait-il et où ? Les formules éclectiques de Tchernov, assaisonnées de morale et de rimailleries, firent pendant un temps l’unité d’un public disparate qui, à toutes les heures critiques, se dispersait de côté et d’autre. Il n’est pas étonnant que Tchernov ait opposé avec fatuité sa méthode de formation d’un parti au ‘sectarisme’ de Lénine ».8
Et finalement, sur celui qui avait été un théoricien, jadis formidable, de la social-démocratie :
« Kautsky ne connaît qu’une voie de salut : la démocratie. Il suffit qu’elle soit reconnue de tous et que tous consentent à s’y soumettre. Les socialistes de droite doivent renoncer aux violences sanglantes par lesquelles ils exécutent la volonté de la bourgeoisie. La bourgeoisie elle-même doit renoncer à l’idée de maintenir jusqu’au bout sa situation privilégiée grâce aux Noske et aux lieutenants Vogel. Le prolétariat doit enfin, une fois pour toutes, abandonner le dessein de renverser la bourgeoisie autrement que par les voies constitutionnelles. Ces conditions étant bien observées, la révolution sociale doit se dissoudre sans douleur au sein de la démocratie. Il suffit, comme on s’en rend compte, que notre orageuse histoire consente à coiffer le bonnet de nuit de Kautsky et à puiser de la sagesse dans sa tabatière ».9
On pourrait aisément consacrer toute une journée à citer des passages où le génie littéraire de Trotsky s’est brillamment manifesté. Mais ce génie n’était pas simplement, ni surtout, une question de style. Il y a dans son oeuvre littéraire un élément plus profond qui l’élève au-dessus de tous les autres penseurs politiques de son temps. Dans la mesure où il est possible à l’histoire de trouver une expression consciente au moment même où elle se déroule, c’est dans les écrits de Trotsky qu’on retrouve ce processus. En général, rien n’est plus éphémère que le commentaire politique. La durée de vie des colonnes les mieux rédigées d’un quotidien ne dépasse généralement pas le temps de boire une tasse de café. Elles passent directement de la table du petit-déjeuner à la corbeille à papier.
Il n’en va pas de même pour les écrits de Trotsky—et je parle pas ici non seulement de ses oeuvres principales, mais aussi des commentaires qu’il écrit pour des journaux. Les écrits de Léon Trotsky, de même que ses discours, semblent parfois être la première tentative de l’histoire d’expliquer de son mieux ce qu’elle est en train de faire ou d’essayer. L’objectif des plus grands écrits politiques de Trotsky—situer les événements venant de se produire sur la trajectoire historique et mondiale de la révolution socialiste—est inscrit dans le choix de ses titres : Par quelle étape passons-nous ? , Où va l’Angleterre ? , Où va la France ? , Vers le capitalisme ou le socialisme ? Lounatcharski a dit une fois de Trotsky qu’il était toujours conscient de sa place dans l’histoire. C’était là sa force, la source de sa résistance politique à l’opportunisme et à toutes les formes de pressions. Trotsky concevait le marxisme comme étant « la science de la perspective ».
Une des conséquences de la destruction par le stalinisme des cadres révolutionnaires et l’érosion du marxisme comme arme théorique de la lutte émancipatrice de la classe ouvrière qui s’ensuivit, a été que toutes sortes de personnes n’ayant rien à voir avec cette lutte ont été élevés au rang de grands marxistes : des économistes marxistes, des philosophes marxistes, des critiques d’art et de littérature marxistes, etc. Et pourtant, lorsqu’ils ont tenté d’appliquer leur supposée maîtrise de la dialectique à l’analyse politique des événements de leur époque, ils se sont avérés incompétents. Trotsky fut le dernier grand représentant de l’école de pensée marxiste—appelons-la l’école classique—dont la maîtrise de la dialectique se montrait surtout dans sa capacité à juger de la situation politique, à faire un pronostic politique, et à élaborer une orientation stratégique.
Une des tâches les plus importantes de la Quatrième Internationale au cours de son histoire a été la défense du rôle historique de Trotsky face aux calomnies des staliniens. Cette tâche ne consista pas seulement à défendre un individu, mais à défendre l’ensemble de l’héritage programmatique du marxisme international et de la révolution d’octobre. En défendant Trotsky, la Quatrième Internationale a maintenu la vérité historique contre la falsification et la trahison des principes sur lesquels se fondait la révolution bolchevique.
Et pourtant, malgré sa défense intransigeante de Léon Trotsky, la Quatrième Internationale a-t-elle estimé à sa juste valeur l’héritage politique et historique du « Vieux » ? Il y a de bonnes raisons de penser, maintenant que le siècle où vécut Trotsky est révolu, qu’une appréciation plus riche et plus profonde de son héritage politique et de sa stature historique est possible. Je commencerai cette démarche en soumettant à un examen critique un passage bien connu dans lequel Trotsky juge son propre apport au succès de la révolution d’Octobre 1917.
Trotsky écrivait, le 25 mars 1935, dans son journal personnel : « Si je n’avais pas été à Petrograd en 1917, la révolution d’Octobre aurait quand même eu lieu, à la condition que Lénine ait été là et au poste de commande. Si ni Lénine ni moi n’avions été à Petrograd, il n’y aurait pas eu de révolution d’octobre : la direction du Parti bolchevique aurait empêché qu’elle se produise. De cela, je n’ai pas le moindre doute ! Si Lénine n’avait pas été à Petrograd, je doute que j’aurais réussi à surmonter la résistance des dirigeants bolcheviques. La lutte avec le ‘trotskysme’ (c’est-à-dire avec la révolution prolétarienne) aurait commencé en mai 1917 et c’est l’issue de la révolution qui aurait été en jeu. Mais je le répète : étant donné la présence de Lénine, la révolution d’octobre aurait été victorieuse dans tous les cas. On peut dire en gros la même chose de la guerre civile, même si au cours de sa première période, surtout au temps de la chute de Simbirsk et de Kazan, Lénine hésita et fut assailli par le doute. Mais incontestablement, ce n’était qu’un sentiment passager qu’il n’a probablement avoué qu’à moi … Aussi, je ne peux pas parler de ‘l’indispensabilité’ de mon travail, même pour la période de 1917 à 1921 ».10
Cette évaluation est-elle exacte ? Dans ce passage, Trotsky parle surtout de la lutte politique au sein du Parti bolchevique. Il prend de façon très correcte comme point de départ l’importance essentielle de la réorientation du Parti bolchevique en avril 1917. La grande réalisation de Lénine en 1917, dont a dépendu tout le succès de la révolution, fut de surmonter la résistance des vieux dirigeants bolcheviques, en particulier Kamenev et Staline, à un changement stratégique dans la politique du Parti bolchevique.
Et pourtant, l’importance de cette lutte au sein du Parti bolchevique fait ressortir les vastes implications des controverses antécédentes sur les questions de perspective politique dans le Parti ouvrier social-démocrate de Russie. Même si l’on accepte le fait que Lénine a joué le rôle décisif dans le fait de surmonter la résistance qui existait dans le Parti bolchevique à une orientation vers la prise du pouvoir et vers l’instauration de la dictature du prolétariat, le fait est qu’il menait cette lutte contre ceux qui avaient appuyé la ligne politique que lui-même avait pendant de nombreuses années soutenue contre la perspective de Léon Trotsky.
Lorsque Lénine retourna en Russie en avril 1917 et qu’il répudia la perspective de « la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie », on avait de façon générale considéré qu’il adoptait, même s’il ne l’avouait pas publiquement, l’optique politique avec laquelle Trotsky avait été associé pendant plus d’une décennie : celle de la révolution permanente.
Je voudrais passer rapidement en revue des questions fondamentales devant lesquelles se trouvait placé le mouvement révolutionnaire russe des dernières décennies du régime tsariste. S’efforçant de déterminer le cours du développement sociopolitique en Russie, la pensée socialiste russe avançait trois variantes possibles et contradictoires. Plekhanov, le père du marxisme russe, concevait le développement social de la Russie comme une progression logique, dont les stades historiques de développement étaient déterminés simplement par un niveau donné de développement économique. Comme la féodalité fut remplacé par le capitalisme, ce dernier, à son tour et lorsque toutes les conditions nécessaires au développement économique seraient réalisées, céderait la place au socialisme. Le modèle théorique proposé par Plekhanov supposait que le développement de la Russie prendrait les mêmes formes historiques que l’évolution bourgeoise démocratique en Europe occidentale. Cela excluait toute possibilité que la Russie puisse prendre le chemin du socialisme avant les pays plus avancés à l’ouest. La Russie à l’orée du vingtième siècle, insistait Plekhanov, avait encore pour tâche de réaliser la révolution bourgeoise démocratique, par quoi il entendait le renversement du régime tsariste et la création des conditions politiques et économiques d’une future et lointaine révolution sociale. La Russie devrait selon toute vraisemblance passer par plusieurs décennies d’évolution parlementaire bourgeoise, avant que sa structure économique et sociale soit capable de supporter une transformation socialiste. Cette conception formaliste du développement de la Russie constituait l’opinion communément admise qui prévalait dans une grande partie du mouvement social-démocrate russe au début du vingtième siècle.