Copyright © 2016/2020, Med Kamel YAHIAOUI
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Éditions : BOD / DZWEBDATA, France
Impression : BOD gmbh, Allemagne
Distribution : SODIS groupe GALLIMARD, France
Dépôt légal juin 2020, France
ISBN n° 9782322177066
De l'insouciance d’une enfance qui baignait dans un esprit d'amitié, de camaraderie et de fraternité malgré leur différence ethnique ou sociale jusqu’au jour où, âgés à peine de douze ans, ils assistèrent au début des horribles tueries entre les deux communautés.
À l'âge adulte, c’est l’affrontement des idées et des armes entre ceux-là mêmes qui étaient, quelques années plus tôt, unis comme les doigts d'une même main.
Les atrocités de la guerre allaient crescendo, quelques-uns choisirent de défendre l’une ou l’autre cause, parfois bien plus par les armes que par la parole.
Malgré cette guerre, un grand nombre d’entre eux ne renonceront pas pour autant à leur amitié ni à l'amour, espérant vivre ensemble, retrouver leur dignité pour les uns, continuer à vivre pour les autres, dans le pays qui les a vus naître, eux et leurs aïeux, pour peu qu’ils renoncent à leur privilège du passé.
Ces adeptes pacifiques, malgré les vicissitudes, ont su préserver leur convivialité amicale d’avant, pendant la guerre, de l’amour aussi, comme l'indéfectible amour de Madeleine l’Européenne et Kamel, l’autochtone.
Un sage du village disait : les cloches de l’église continuent à tinter pour la messe du dimanche tandis que le muezzin de la mosquée appelle à la prière du vendredi, les deux communautés prient un même Dieu, appelé différemment peut-être, mais, qui prône l’amour du prochain, lui.
Ne serait-il pas mieux de continuer à vivre ensemble, équitablement, se pardonner la haine de la guerre et construire une nouvelle Algérie où vivront ses enfants des deux communautés.
Les enfants indigènes me scrutaient comme si j'étais un privilégié, alors que pour les Européens, j'étais le petit indigène, rigolo et sympathique, différent des autres fils de ceux que l'on appelait communément tantôt les Arabes ou les indigènes.
Il faut dire que pour gagner l’amitié des enfants européens et surtout la tolérance de leurs parents afin de pouvoir fréquenter leur progéniture, il fallait faire montre de qualités méritoires.
Pour y parvenir, j'avais réussi avec insistance à persuader mes parents de troquer mon mode vestimentaire, chéchia et gandoura, contre culottes courtes et chemisette et je m’étais promis, pour faire bonne figure et braver les clichés d'infériorité, d'être sur le podium des bons résultats scolaires.
Dans la cour de l’école, au moment de la récréation du matin comme celle de l'après-midi, on voyait toujours le même décor, une flopée de tabliers de couleur bleue pour les garçons et rose pour les filles.
Malgré la mixité, chacun tenait à son genre, les filles d'un côté, les garçons de l'autre.
Seule exception, Madeleine, la fille du vétérinaire, intégrée dans notre groupe de chenapans, car son frère Gabriel en faisait partie.
Madeleine était mignonne, de longs cheveux noirs, des yeux clairs, un peu ronde, mais le critère de minceur, n'était pas à la mode à cette époque, et à peine âgée de onze ans et quelques mois, comme moi.
J'étais secrètement amoureux de cette fille et, malgré ma discrétion, cela n’échappait au regard méfiant de son frère Gabriel.
L'école était un des seuls lieux où il était possible d’approcher Madeleine, car, si nous, garçons du groupe, pouvions nous retrouver dans le quartier pour jouer ensemble, les filles en étaient exclues, et celle qui osait le faire était traitée systématiquement de « garçon manqué ».
À propos de cette école, il y avait au moins six classes de différents niveaux et chaque instituteur ou institutrice avait une réputation donnée par ses élèves.
Parmi eux, le maître de la classe du CM1. On disait de lui que lorsqu'une mèche de ses cheveux tombait sur ses yeux, il devenait comme un enragé et qu'il fallait se tenir à carreau pour éviter de recevoir des coups de règles sur les doigts.
À l'inverse, celui de la classe du CE1 offrait quant à lui des bonbons à ses meilleurs élèves en guise de récompense.
L'institutrice qui avait la faveur de tous ses élèves était madame Quizeppi ; elle distribuait des bons points que l'on échangeait par la suite contre des images. Elle installait les bons élèves au premier rang de la classe et était d'une douceur reconnue unanimement.
Les élèves autochtones qui étaient d'ailleurs peu nombreux n'osaient pas dire à leurs parents, le nom de leur maîtresse, car ce nom était une insulte qui signifiait : « Comme mon sexe ».
Ces petits écoliers indigènes de condition modeste et misérable faisaient l'objet de toutes les brimades et moqueries de leurs congénères européens particulièrement à propos de leurs habits et leur cartable en tissu.
Mais il y avait ceux qui les défendaient aussi contre ces brimades tels Madeleine et Gabriel ou encore les enfants du directeur de l’école.
Madeleine avait trouvé comment se moquer de ces moqueurs, elle leur répliquait que ces enfants indigènes étaient peut-être mal habillés, n’avaient pas de soutien scolaire par leurs parents analphabètes, mais leur résultat scolaire était plus méritoire que les vôtres.
Il y avait une autre source de moquerie que certains élèves ne cessaient de ressasser :
Nous étions un petit groupe d’élèves indigènes qui se livraient à des drôles de jeux avant d’entrer en classe :
Parmi nos prouesses, l'électrocution des élèves.
On se mettait à proximité du poteau électrique de l'école.
Dès qu'un élève passait, nous lui tendions la main pour lui dire bonjour.
Tout en lui serrant la main, nous posions notre autre main sur le poteau et là il recevait une décharge électrique.
En effet, quand le sol est mouillé, le poteau n'était pas étanche et, en posant la main dessus, c'est le dernier qui prenait la décharge électrique !
Autre prouesse, les mégots de cigarettes.
On fixait une aiguille au bout d'une règle en bois, puis on sillonnait les trottoirs à la recherche de mégots.
Nous les ramassions, sans nous baisser, en les piquant avec l'aiguille au bout de la règle.
Nous extrayions ensuite le tabac potable et le vendions comme du tabac à rouler aux élèves.
Et gare au dénonciateur s'il venait à rapporter notre petit manège au maître d'école !
On lui montrait discrètement le rapporteur, l'outil de dessin en classe, ce qui signifiait : « On t'attend à la sortie pour la raclée, espèce de rapporteur ! ».
Les habitants du village étaient une sorte de melting-pot et si ces enfants d'autochtones pouvaient aussi bien ressembler aux enfants d'Européens de souche française, italienne, espagnole, maltais ou autres auxquels l'ardeur du soleil donnait un teint basané commun, ils avaient cependant des signes distinctifs qui ne prêtaient pas à confusion.
Des vêtements fripés et rapiécés, généralement des calottes rouges comme couvre-chef et, en guise de cartable, un simple baluchon en tissu cousu par la mère.
Et si les tabliers obligatoires bleus ou roses leur servaient de cache-misère en classe ou dans la cour de récréation, c'est aux portes de l'école, à la sortie ou à l'entrée, que paraissaient ces injustes différences.
Il n'y avait pas que la différence vestimentaire, mais aussi les lieux de vie et les espaces de jeu.
Les Européens habitaient en général dans les beaux quartiers dans des villas, maisons ou bâtiments jouissant de tout le confort.
Les indigènes, eux, logeaient dans des baraquements ou gourbis en périphérie du village.
Les mieux lotis d'entre eux habitaient au village, dans des maisons basses dites arabes, des chambres construites en rez-de-chaussée autour d'une cour commune où se trouvaient un cabinet de toilette et un robinet d'eau courante à usage collectif.
On y accédait de l'extérieur par une porte unique et, hormis les habituels résidents, tout visiteur devait toquer à la porte en annonçant chez qui il venait.
C'est d'ailleurs dans ce genre d'habitation que j’étais né et vivais encore avec mes parents.
J'étais un des rares enfants indigènes à fréquenter les camarades européens de l'école, probablement par mon zèle à vouloir leur ressembler.
J'allais souvent dans leur quartier pour y jouer et explorer des jouets que mes parents ne pouvaient m'offrir, tels un vélo ou une paire de patins à roulettes.
J'avais une nette préférence pour Gabriel et Madeleine, les enfants du vétérinaire.
Il y avait plusieurs raisons à cela.
D'abord, j'étais discrètement amoureux de Madeleine, et son frère Gabriel n'hésitait pas à me décourager dès qu'il apercevait un quelconque geste affectueux à l'égard de sa sœur.
Ensuite, le père de Madeleine et Gabriel m'avait adopté presque comme son troisième enfant, comme il l'avait fait, une décennie plus tôt, avec mon grand-père, son compagnon de lutte pendant la Seconde Guerre mondiale contre les Allemands.
C’est d’ailleurs grâce à lui que j’étais inscrit à l’école.
La mère était également gentille avec moi et elle insistait toujours pour que je prenne le goûter avec ses enfants. Je dirais même que sa générosité à mon égard suscitait une pointe de jalousie chez Gabriel, car elle me donnait toujours la plus grosse part de gâteau.
Un jour, Madeleine m'avait susurré, en cachette, que sa mère avait dit à Gabriel que je n'avais pas la chance, comme lui, de manger souvent des gâteaux.
C’était la seule famille européenne à qui ma mère rendait visite. Et pour cause !
Un jour, ma mère tomba malade et dut être conduite à l'hôpital de la grande ville en urgence. Son état ne lui permettait pas d'être transportée en bus.
Alors que je me dirigeais vers la station de taxis, au carrefour de la rue, je me trouvai nez à nez avec Madeleine et sa mère, panier de courses à la main.
Madeleine, voyant mon air désappointé, me questionna :
— Ça va, Kamel ?
Je lui parlai de l'état de ma mère.
Je n'avais même pas fini ma phrase que sa mère me demanda :
— Allez, viens vite avec nous !
En arrivant devant la porte de leur villa, la mère confia le panier à Madeleine, lui demanda de ranger les courses, m'invita à monter dans sa voiture garée juste à côté et démarra.
Les voisins autochtones furent atterrés de voir cette Européenne ressortir de chez moi, soutenant seule ma mère à bras-le-corps jusqu'à la voiture.
Depuis ce jour mémorable, ma mère ne rata pas une occasion d’aller la voir, soit pour l'aider à faire le ménage (sauf à nettoyer la croix de Jésus) ou lui faire les courses au marché.
Et gare à sa bienfaitrice, si elle tentait de la rétribuer, ma mère le refusait systématiquement en lui rappelant que c’est grâce à elle qu’elle est toujours en vie.
Ma mère réussit même à emmener la mère dans un hammam fréquenté uniquement par des femmes indigènes, elle était la seule femme européenne parmi les fatmas !
Cette prouesse devint une légende dans le village, et il y avait de quoi.
Une de nos meilleures distractions, Madeleine, Gabriel et moi, c'était d'entendre les mères, se parler.
L’une baragouinait un peu de Français et l’autre un peu d'arabe.
À les entendre dialoguer, nous ne pouvions retenir nos éclats de rire en chœur.
Voilà donc pourquoi, j'avais un libre accès à cette immense villa des parents de Madeleine et Gabriel qui n'avait rien de comparable avec les deux chambres de la maison arabe où j'habitais.
De magnifiques meubles et ornements d'intérieur à l'avenant, que je regardais avec envie dès que nous pénétrions à l'intérieur de la villa.
Curieusement, je faisais le parallèle avec une histoire contenue dans mon livre scolaire, où il était écrit à peu près ceci :
« Mon père est assis à table. Il lit son journal. Grand-Mère sur son fauteuil au coin de la cheminée tricote. Maman prépare le dîner dans la cuisine ».
Pensez-vous que je pouvais disserter à l'école sur un tel sujet quand, chez moi, mes parents étaient analphabètes, il n'y avait pas une table à manger, pas de fauteuil ni de cheminée, encore moins, une cuisine !
À propos des devoirs, il m'arrivait parfois de les faire en compagnie de Gabriel et Madeleine.
Ma matière de prédilection était surtout les mathématiques, j'étais nul en géographie et pire en histoire.
Évidemment, j'apprenais à l'école que mes ancêtres étaient les Gaulois, les réputés druides, et que les habitations gauloises étaient plus développées que les grottes de leurs contemporains.
Et bien que je comparasse le druide-guérisseur au charlatan marabout musulman du coin ou encore les gourbis indigènes aux huttes gauloises, cela n'expliquait pas ma prétendue filiation.
Côtés parents, quand je leur posais la question à propos des Gaulois, la réponse était des plus déroutantes. Mon père ressassait à chaque fois :
— Je n'ai jamais entendu parler de Gaulois, c'est une tribu de quelle région, ça ?
Ma mère était un peu plus explicite. Par tradition, ce sont les mères qui véhiculent oralement l'histoire de la famille et les origines de la tribu à laquelle elles appartiennent.
— Nous sommes d’une tribu berbère des Aurès, islamisée par les Arabes il y a très longtemps. Nos plus lointains ancêtres sont les Numides. À proximité du village, dans le lieu-dit Massine, se trouve un tombeau. On dit que c'est le tombeau du colon, propriétaire des terres ou d'un prêtre chrétien de la région. En fait, c'est celui d'un Berbère, un de nos aïeux qui s'appelait Massinissa, roi de l'empire numide qui est devenu l'Algérie actuelle.
Berbère, Gaulois, Français ou indigène, une complexité d'identification qui expliquait probablement ma nullité en histoire !
Avec les autres amis européens, nous nous retrouvions souvent devant la maison du garde champêtre, une demeure en retrait de la ville. Il y avait derrière la maison, un immense terrain pour jouer et devant, un couloir assez large et plat pour faire du patin.
Les jeux étaient plus variés, car nous disposions d'une panoplie de jouets, vélos, patins à roulettes, billes et bien d’autres encore.
À l'inverse, nous ne pouvions nous adonner aux bêtises tant nous étions sous la surveillance discrète des parents qui s’étaient respectivement passé la consigne.
Enfin, les vacances scolaires de cet été arrivent.
Notre petit groupe d'amis inséparables, était composé de Gabriel et sa soeur Madeleine, Jean et Antoine, les fils du garde champêtre, François et son frère Fernand (que nous appelions le cancre) car il avait trois ans de plus que notre moyenne d’âge, fils de Gaston, l'adjoint au maire et moi-même.
Cette année, nos vacances risquaient d’être compromises, car elles débutent dans une ambiance inhabituelle.
Des agitations perceptibles dans le village et des rumeurs parvenaient jusqu'aux oreilles des enfants.
Il paraît qu'au mois de novembre, tout juste huit mois auparavant, dans une ville non loin de notre propre village, des hors-la-loi armés avaient attaqué et tué des militaires et des civils français.
On disait également, qu'à peine deux kilomètres de notre village, deux colons européens avaient été tués, leurs fermes brûlées.
Un peu plus loin, ces hors-la-loi avaient égorgé le garde-barrière, sectionné les rails du chemin de fer et coupé les poteaux électriques.
Hors-la-loi, insurgés ou agitateurs, c'est ainsi que l'on nommait ces gens-là.
Mais pour nous, enfants, l'appellation desdits hors-la-loi ne signifiait pas grand-chose, à tout le moins, probablement des méchants, contre qui, par naïveté enfantine, nous avions inventé un jeu qui consistait à choisir, chacun à son tour, le héros de nos légendaires bandes dessinées capable de les anéantir.
Fernand était le plus âgé, il avait au moins trois ans de plus que nous, il était déjà trop arrogant pour être aimé d’un grand nombre d’élèves aussi bien indigènes qu’européens.
D’ailleurs, son jeu préféré était un fusil en plastique avec lequel il nous menaçait ostentatoirement.
Les villageois continuaient à épiloguer sur les évènements, les uns alarmistes, les autres rassurants.
En effet, les actions de ces insurgés que l'on avait baptisés « fellaghas » ne semblaient pas anodines.
En dehors de notre proximité, pas moins de cinquante attentats perpétrés à travers le pays visant essentiellement des militaires, des civils français et des édifices. Le bilan était des plus inquiétants.
Les ratissages et arrestations par l'armée d'une partie des autochtones impliqués ou non dans ces actes démontraient bien qu'il s'agissait d'une organisation structurée et laissaient présager que d'autres attaques n’étaient pas à exclure dans les jours ou les mois à venir.
Ces craintes s’étaient d'autant amplifiées que les autorités tentaient maladroitement de minimiser ce drame pour ne pas affoler la population, alors que, par ouï-dire, les gens étaient abondamment informés de ce qui se passait réellement.
Bien qu’avec réticence, nos parents respectifs finirent par accepter notre départ en vacances malgré ces évènements jugés à tort ou à raison, embryonnaires.
Madeleine et Gabriel finirent par partir comme prévu chez leur tante dans une ville balnéaire réputée dans la région.
Jean et Antoine partirent dans la montagne verdoyante, leur père, garde champêtre, ne cessait de glorifier ce lieu privilégié par sa nature, la tranquillité, l’air pur que l’on respire à pleins poumons où encore côtoyer les paisibles animaux des forêts.
Comme chaque année, nous nous étions promis de nous écrire pour raconter le déroulement de nos vacances.
Gabriel et Madeleine étaient les plus chanceux d’entre nous, ils passeront des vacances en mer chez une tante qui habite dans une maison à quelques centaines de mètres des plages que les habitants nomment fièrement « Au sable d’or ».
Jean et Antoine, les fils du garde champêtre passeront leurs vacances, comme d’habitude, avec leurs parents dans une maison en pleine campagne, adossée à une montagne et une forêt verdoyante de la région.
Seuls François et son frère Fernand, les fils de l’adjoint au maire n’avaient pas jugé utile de nous dire où ils passeront leurs vacances d’ailleurs, ils se détachaient de plus en plus de notre groupe.
Quant à moi, mes parents avaient pris l’habitude de m'éloigner du village où nous habitions, car, disaient-ils, j'étais un peu turbulent, et, à vrai dire, je ne me plaignais pas d'une telle décision.
La ferme de Grand-Mère m'offrait l'immensité de l'espace, contrairement à l'étroitesse des rues de mon village, et je m’en donnais ainsi à cœur joie pour faire des bêtises, sans avoir les parents sur le dos.