Page 30, ligne 22. — Les ducs de Brabant de la maison de Bourgogne eurent pour valet de leurs tapisseries (knecht van onze tapisserien) un nommé Henri Momboir. Le 4 janvier 1427-1428, le duc Philippe de Saint-Pol enjoignit à son receveur-général, Jean de Winghe, de payer 100 couronnes de France de 60 gros de Brabant pour indemniser René De Wael, maître d’école à Bruxelles, des dépenses qu’avaient faites chez lui, par ordre de Philippe, Albert, fils de feu Adrien, bâtard de Brabant, et Alexandre, fils de Henri Momboir précité (Registre des Archives du royaume coté n° 5 de l’inventaire du fonds de l’ancienne Chambre des comptes, f° 25.)
P. 72, l. 8. — Après la mort de Marie de Bourgogne, lorsqu’une scission s’opéra entre Maximilien d’Autriche et les États de Flandre, qui refusaient à l’archiduc la qualité de tuteur de ses enfants, un chariot chargé de tapisseries du palais de Bruxelles fut conduit à Gand par les soins de Hannekin De Poerter et de Hannekin De Meyer. Le Conseil de Brabant, agissant évidemment par ordre de Maximilien, fit poursuivre un habitant de Bruxelles, Simon de Loeze, comme complice de ce détournement. En Flandre, de l’avis de «ceux du conseil et du sang» du jeune prince Philippe, on ordonna au Conseil de Brabant de cesser les poursuites dirigées contre Simon et on l’informa que celui-ci avait été chargé d’amener à Gand d’autres tapisseries, comme l’Histoire d’Hercule, celle d’Holopherne et une pièce représentant l’Histoire de Joseph. Ces détails sont contenus dans une lettre du 22 juillet 1483, dont voici le texte:
«By den hertoge van Bourgondien, enz.
» Lieve ende wel geminde, het is war dat Hannekin De
» Poerter ende Hannekin De Meyer onlancs hebben hier
» gedaen bringen een waghene met tapisserien ons toebehoirende,
» comende van Bruesselle, ende die gerelivreert in
» onse tapisserie alhier binnen onsen hove, twelke zy gedaen
» hebben by onser ordonnancie ende bevele, zonder tweten
» van Simon De Loeze, woenende te Bruesselle, die te deser
» cause, zo wy verstaen, by u lieden aengesproken is, endevute
»dien dat hy hier of onsculdich is ende dat de voir
» seide tapisserien hier zyn, wy by advyse ende deliberacie
» van die van onsen bloede ende raide neffens ons
» wesende, scriven iegewoirdelic aen u lieden, ontbieden
» ende bevelen dat ghy den selven Simon te deser cause
» onghemoeyt laet, sonder breedere ieghens hem te procederene,
» ende voort wy beteekenen u dat wy den selven
» Simon gelast hebben hier te doen bringen noch andere
» stucken van tapisserien zynde te Bruesele, te wetene vyf
» stucken tapisserie van der Hystorie van Hercules, twee
» stucken van der Hystorie van Holiferne ende een stuck
» inhondende de Hystorie van Joseph, de welke tapytsen
» laet ende gedoogt vervoeren by den voirseiden Simon
» omme hier te bringene, zonder van dien in gebreke te
» zyne. Lieve ende wel geminde, God zy met u.
» Gescreven in onse stadt van Ghent, den XXIIen dach
» van hoeymaent a° LXXXIII. Aldus geteeckent De Beere,
» ende aldus die subscriptie: Onse lieve ende getrouwe
» de lieden van den Raide geordonneert in Brabant.»
Registre des Archives du royaume, intitulé Chartes et priviléges 1482 (n° 104 de l’inventaire des archives de l’ancienne Chambre des comptes, n° 42bis).
P. 73, 1. 21. — A en juger par l’inventaire suivant, les plus anciennes tapisseries du palais de Bruxelles y restèrent après que nos souverains eurent abandonné les Pays-Bas pour l’Espagne. Sans doute, elles étaient déjà considérées comme démodées et on préférait les tissus sortis des mains habiles des Pannemaeker et de ses contemporains aux produits des vieux ateliers artésiens et brabançons. Elles doivent exister encore dans ces palais de Vienne où se cachent tant de merveilles, dont le manque de catalogues nous dérobe la connaissance. Conservées à Bruxelles jusqu’en 1794, elles auront été enlevées quand cette ville fut abandonnée par les autorités et les troupes autrichiennes, après la bataille de Fleurus. J’emprunte aux Archives du royaume (Conseil des finances, carton n° 289) la pièce intitulée:
«Inventaire des tapisseries de la Cour, sauvées de l’incendie y survenu la nuit du 3e au 4e février 1731, lesquelles tapisseries cy dessous spécifiées sont à la garde de De Neve, tapissier major, et le dit inventaire a été fait par lui, en présence de Jean-Baptiste Aimé, controlleur des ouvrages de la cour, ensuite du décret de Son Altesse Sérénissime (l’archiduchesse Marie-Élisabeth) et par ordre du Conseil des finances à Bruxelles le 30 janvier 1752.
» La Bataille de Liége, pièce de 18 aunes de long sur 7 et un demi-quart de haut, et une autre de 20 aunes sur 7 1/8.
» Les Douze Pairs de France. Une pièce de 35 aunes sur 7 et une de 20 3/4 sur 5 3/4.
» L’Histoire de Joseph. Une pièce de 22 aunes sur 7.
» L’Histoire de Gédéon. Neuf pièces d’une hauteur uniforme de 7 1/2 aunes, mesurant en longueur: la première 14 1/4 aunes, la deuxième 14 3/4, la troisième 21, la quatrième 14 1/2, la cinquième et la septième 14, la sixième et la huitième 10, la neuvième 15.
» Pétrarque. Pièce de 9 1/4 aunes sur 6 1/4.
» Une pièce que l’on croit de la Reine Esther, de 7 1/4 aunes sur 5 3/4.
» Une Chasse au boscage, de 7 aunes sur 4 3/4 et une autre de 5 1/2 sur 4 3/4.
» La Passion de Jésus-Christ, en six pièces, dont une de 9 1/2 aunes sur 6 1/4, une de 9 1/4 sur 7, une de 9 1/2 sur 6 1/2, une de 10 sur 6 1/2 et une de 3 sur 6 1/2. «Une partie des lettres de la deuxième» était déchirée; la cinquième, le Seigneur descendant aux enfers, avait été brûlée et il n’en restait que 3 aunes; quant à la sixième, le Seigneur portant sa croix, qui mesurait 9 1/4 aunes, elle était tellement lacérée et endommagée par le feu que les débris ne pouvaient servir qu’à en réparer d’autres.
» Les Sept âges, de 27 5/4 aunes sur 6 1/2.
» L’Apocalypse, en sept pièces: une de 15 aunes sur 5, une de 16 sur 5, une de 16 1/4 sur 5, une de 15 sur 5 1/4, une de 15 1/2 sur 5, une de 14 1/2 sur 5 1/4. Quant à la septième, elle était également si mauvaise et si abîmée, qu’elle ne pouvait servir qu’à des réparations.
» Une pièce étrangère, «boscage avec figures», de 6 1/4 aunes sur 4 1/4.»
L’archiduchesse avait choisi pour demeure l’hôtel d’Orange (aujourd’hui le Musée). On y avait placé : dans le passage vis-à-vis de la cuisine de la grande-maîtresse, une tapisserie de Chasse en boscage; — dans une grande salle, sept pièces des Tapisseries de Charles-Quint, brodées sur velours rouge, mesurant, sur une hauteur uniforme de 5 aunes 3/4 et 1/2, la première et la sixième 2 aunes 5/4 1/2, la deuxième 5 3/4 aunes, la troisième 3 1/4 aunes, la quatrième 3 3/4 aunes, la cinquième 2 1/2 aunes, la septième 3 1/4 1/8 aunes; — dans l’antichambre de la princesse, six pièces de Pétrarque, que l’on ne put mesurer parce qu’elles étaient tendues et «rempliées», — et, dans la chapelle, l’Arbre de Jessé, en une pièce.
Les tapisseries représentant la Passion de Notre-Seigneur et l’Histoire de Gédéon furent souvent confiées aux surintendant et maîtres de la fabrique de l’église Sainte-Gudule, de Bruxelles, qui s’en servaient pour décorer ce temple lors de la fête du Sacrement de Miracle, à condition de les restituer dans l’état où elles se trouvaient. Voyez les ordres donnés: le 9 juillet 1687, à Lamoral-François de Baste, tapissier-major de la cour; le 8 juillet 1688, à son successeur, Gervais Fayet, etc. (Archives du Conseil des finances).
P. 86, l. 27, et p. 87, l. 13. — Ces deux belles tentures: l’Apocalypse, en huit pièces de laine, soie et or, et l’Histoire de Pomone, en dix-huit pièces de laine, soie et or, ont également été fabriquées, en partie, chez Guillaume De Pannemaeker, dont la marque se voit sur la première pièce de l’Apocalypse et la deuxième de l’Histoire de Pomone. Ses collaborateurs ont été : pour la première tenture, deux fabricants dont les marques se distinguent sur les deuxième et huitième pièces: un M surmonté d’un trait vertical barré deux fois (initiale de Jean Mattens ou de Jean Meterman?) et un autre M dont le trait vertical est encadré dans le haut par un G renversé ; — pour la seconde, deux industriels dont les marques bizarres ne peuvent s’expliquer et même se décrire que difficilement.
C’est encore De Pannemaeker qui a exécuté l’Histoire d’Abraham, en sept pièces de laine et de soie, et les Fables d’Ovide, en cinq pièces d’or, soie et laine, qui se voient au palais de Madrid (toujours avec la marque de Bruxelles). Dans la même ville, on trouve encore six tapisseries exécutées en 1558 et offrant les armes de don Pedro la Gasca, et, au Musée archéologique, une pièce, toutes à son chiffre. Ce grand fabricant, qui travailla aussi pour le cardinal Granvelle (p. 82) et pour le duc d’Albe (p. 180), posséda, après son confrère Pierre Van Elinghen dit Van Aelst, et ses enfants, une maison se trouvant au Marché-au-Charbon que l’on nommait alors de Stoutecraenstraete (rue de la Méchante Grue). Cette demeure, qui était en 1630 la propriété de Corneille Van Heymbeke, secrétaire de la ville, occupait en partie l’emplacement de l’ancien Hôtel de Brabant. On l’appelait vulgairement de Poirte van Axele (la Porte d’Axel); il en dépendait une chapelle, des cours, un jardin, et elle fut vendue, avec quelques habitations contiguës, le 12 février 1501-1502, par Catherine Van Vucht et son mari, Simon Droechbroet, à Van Aelst. C’est dans cet acte que se rencontre le plus ancien emploi du mot tapichier, qui, au XVIe siècle, remplaça la qualification plus ancienne de legwercker. De Pannemaeker s’allia à une Van den Noevel, qui lui apporta en dot des droits sur la propriété dite ’t Sloetken van Hoeseyck (le petit Château d’Hoeseyck), à Molenbeek-Saint-Jean, ainsi qu’il résulte d’une sentence du Conseil de Brabant du 31 octobre 1562.
P. 86, l. 5. — Le même sujet a été traité par un maître signant de deux lettres accolées: A.L., probablement Antoine Leyniers, qui vivait au XVIe siècle. A l’Exposition de Paris de 1876 (voir Union centrale des beaux-arts, catalogue, p. 214), on en exhiba six pièces appartenant à M. Gauchez et qui représentent: l’Enfance de Rémus et de Romulus, la Défaite d’Amulius, un Combat entre les Romains et les Sabins, Romulus revenant vainqueur à Rome, les Sabines cherchant à arrêter le combat, une autre bataille. Ces pièces ont 4m30 ou 4m40 de haut (sauf une pièce de 5m35) sur une longueur variable. Les bordures, qui sont d’une grande richesse, se composent de compartiments à personnages, alternant avec des bouquets de fleurs et de fruits. On remarque une certaine analogie dans la Manne dans le désert, pièce de l’Histoire de Moïse, l’une des cinq qui se voient au Musée de Chartres et qui avec cinq autres ornaient autrefois la cathédrale de cette ville. D’après Félibien, elles avaient été faites en Flandre (lisez à Bruxelles, dont on voit la marque sur la pièce indiquée ci-dessus, avec un monogramme fort compliqué. Catalogue cité, p. 220), «sur les dessins de Raphaël». Ce fut un évêque de Chartres, M. De Thou, qui en fit don à son église.
P. 87, l. 6 et suivantes. — Cette tenture des Sept Péchés capitaux existe à Madrid, en dix pièces de laine, soie et or; elle porte sur la deuxième pièce un monogramme inexpliqué et sur les troisième et dixième la marque de Bruxelles.
Ibidem, l. 16 et suivantes. — Les Honneurs, les Vertus et les Vices forment, à Madrid, une seule tenture de neuf pièces, également de laine, soie et or.
P. 90, l. 4. — Ajoutez: Des poursuites sévères furent dirigées, en 1543-1544, on ne sait pourquoi, contre plusieurs tapissiers (hen geneerende met tappistseryen). Après avoir été bannis de la ville et de sa franchise à perpétuité et condamnés à la confiscation de leurs biens au profit du souverain, ils demandèrent que cette sentence fut déclarée sub et obreptice; elle fut, en effet, mitigée, le 8 mars 1545-1544, et remplacée par la condamnation aux frais du procès, plus à des amendes s’élevant: pour Guillaume De Kempeneer à 1,200 florins, pour Jean Dermoyen à 500 florins, pour Josse Van Grimbergen à 200 florins, pour George Ballinck dit Vander Beke (celui-ci habitant Anvers) à 800 florins (Registre aux sentences du Conseil de Brabant de 1540 à 1566, fos 38,39 et 45).
P. 102, l. 4. — Pendant que j’achevais mon travail et par suite des communications que j’ai reçues et de mes récentes lectures, mes doutes sur l’origine bruxelloise des tapisseries du Vatican se sont complètement dissipés. En effet, la tenture des Actes des Apôtres, outre qu’elle révèle par son exécution la manière adoptée dans notre ville, existe, avec la marque de cette dernière, en plusieurs reproductions. Ainsi on en trouve, à Madrid seulement, une série de neuf pièces, une série de treize pièces, une série de trois pièces, toutes en laine et soie, et datant, paraît-il, du commencement du XVIIe siècle; n’est-ce pas la preuve que les cartons conservés à Bruxelles ont été exécutés une première fois dans cette ville, où Van Orley naquit, vécut et mourut; dans cette ville où la confrérie de Saint-Sébastien, dans l’église de Saint-Géry, enregistrait, à côté du nom de cet artiste, celui d’un tapissier (legwerker) appelé Pierre De Coninck, identique à ce Pietro Loroy fiamingo dont parlent les archives du Vatican.
P. 113, l. 18. — Dans le recueil publié à Londres par MM. Owenjones et M.-D. Wyatt, sous le titre de Textile fabrics, se trouve une reproduction d’un épisode de la Vie d’Abraham. Cette œuvre splendide doit sortir des ateliers de Guillaume De Pannemaeker (voir plus haut, p. 428). Au n° 7, on voit la Pêche miraculeuse, d’après le carton de Raphaël. L’épisode mentionné ci-dessus représente l’entrevue de Melchisedech et d’Abraham. On aperçoit, d’un côté, un palais splendide et, dans le fond, un combat violemment engagé. La bordure du bas est ornée d’arabesques, au milieu desquelles on voit des personnages dans diverses attitudes; sur le côté, on remarque des statues placées dans des niches. Dans le haut, au milieu, on lit cette inscription: SODOMA EXPUGNAtur JA(m) LOTH CAPITUR. — ABRAHA(m) VILIU(m) REC(i)PIT REX MEL-CHISEDEC — VICTOR ABRAHA(m) OFFERT PANE(m) ET VINU(m).
P. 119, l. 15. — On conserve au Musée du Louvre un grand carton colorié en détrempe dû à Jules Romain; c’est l’un de ceux qui ont servi de modèles pour l’exécution des Triomphes de Scipion. Il représente un pont orné de statues et de sphinx et sur lequel passent les licteurs et un porte-étendard suivis de musiciens; sur les étendards et sur le pont se lisent les lettres: S P. Q. R., écrites à rebours. (Raiset, Notice des dessins, cartons, pastels, miniatures et émaux exposés au Louvre, p. 87. Paris, 1868, in-12.)
Ibidem, l. 14. — La tenture de l’Histoire de Saint-Paul, de Madrid, se compose de cinq pièces de laine et de soie; elle a pour marque, sur la première tapisserie, un petit cartouche renfermant une barre verticale (un I capitale?) et un C retourné.
P. 122, 1. 10. — M. Raiset (1. c., p. 86) décrit trois cartons de la tenture les Fruits de la guerre; ces cartons, coloriés en détrempe, sont également dus à Jules Romain. Sur le premier, deux guerriers escortent des prisonniers chargés de lourds fardeaux; au fond, on aperçoit des murs en ruine et une ville que de nombreux soldats parcourent. Le deuxième montre une ville prise et incendiée qu’un grand nombre de fuyards abandonnent; parmi les figures de droite plusieurs se retournent en contemplant ce désastre avec désespoir. Le troisième est intitulé le Triomphe et nous montre un général sur un char traîné par quatre chevaux blancs, entouré de soldats et de spectateurs.
P. 124, I. 40. — La série des Chasses de l’empereur Maximilien a été ébréchée par l’incendie du château de Pau en 1867, dans lequel quatre des pièces ont péri (Michiels, t. VI, p. 452, de sa seconde édition). L’une des autres tapisseries, dont j’ai vu une photographie chez M. Charles Albert, est intitulée l’Audience du roi avant le départ pour la chasse, sous le signe du Zodiaque: les Poissons. On y lit l’inscription suivante, où les mots se suivent sans intervalles:
SI NIHIL OMITTAS QUOD RECTU (m) EST ET BENE VIVENS
NIL NOCEANS, PRESTANS O(m)NIBUS OFFICIUM
QUOD MODERA(n)TE MODO ET D(omi)NA RATIONE IUBE(n)TE
VENANDI STUDIO PULCHRIUS ESSE POTEST.
OCI(i) EXPERS ET GULE, TE STUDIOSUS HONESTI
INCOLUMEM REDDIS. ME(m)BRA LABORE FOVES.
HOC EXERCITIO LETA(n)TER DUCIT URANNUS
TRANSIGIT ET SANOS VITA BEATA DIES.
La scène principale nous offre des veneurs groupés sur une place dans laquelle il est facile de reconnaître l’ancienne place des Bailles, à Bruxelles. On y distingue la façade de la grande salle du palais des souverains des Pays-Bas, avec son immense pignon; l’église de Saint-Jacques-sur-Coudenberg, surmontée de ses deux tours, et l’enceinte des bailles, ornée de statues. Cette vue constitue la plus ancienne représentation de la partie haute de Bruxelles que l’on connaisse et offre pour nous le plus grand intérêt. Il est probable que l’on pourrait parvenir, avec quelque étude, à reconnaître les sites reproduits dans les autres pièces.
Depuis que ces lignes ont été écrites, j’ai eu l’occasion de voir au Musée du Louvre six pièces de la tenture des Chasses de Maximilien.
Elles sont reconnaissables à leurs belles bordures, formées, au bas, de petits sujets et, sur les côtés, de plantes sortant de vases, avec oiseaux, fleurs et fruits; ces bordures sont semblables quant à la composition et à l’ensemble, mais variées dans les détails. Parmi les pièces autres que celle signalée plus haut, il en est une, au signe du Bélier, qui représente la chasse au sanglier; l’animal est attaqué par un jeune seigneur et mordu par un chien, dont le dos est protégé par un drap rayé de bleu et de blanc. La scène se passe dans un site accidenté, en majeure partie boisé, et où l’on remarque, près de quelques chaumières, un petit édifice formé d’une tour carrée et d’un corps de bâtiment d’un étage, peut-être Trois-Fontaines, près de Rouge-Cloître. Sur une deuxième tapisserie, au signe du Taureau, des seigneurs et des dames partent pour la chasse au faucon; dans les airs plane le héron que l’on va poursuivre. Le paysage représente un plateau parsemé d’habitations, dans le nombre desquelles on remarque une ferme avec une entrée surmontée d’une petite tour carrée ou colombier. Sur la selle d’une dame on lit ce mot: spero (j’espère). Une troisième pièce, au signe de l’Ecrevisse, nous montre les chasseurs et les veneurs déjeunant au milieu d’un bois épais. Une quatrième, au signe de la Vierge, représente le cerf forcé par une meute et des chasseurs, dans un grand bois sillonné par une suite d’étangs. Sur la cinquième, au signe du Verseau, on voit un groupe de veneurs assemblés autour d’un grand feu, où rôtit un animal entier; au fond, il y a des bois et un grand château, dans lequel il n’est pas difficile de reconnaître l’antique manoir ducal de Tervueren, avec ses nombreux corps-de-logis de structure irrégulière, ses tours et tourelles de forme diverse, sa grande salle à toiture d’ardoises.
Toutes ces tapisseries, dont l’existence remonte à plus de trois siècles et demi, ont pris un ton décoloré qui ne manque ni d’originalité, ni d’harmonie. Les feuillages, qui y abondent, sont d’une couleur bleuâtre. Le dessin des compositions rappelle tout à fait l’école flamande de la première moitié du XVIe siècle: il y a de l’aisance dans les poses et de la fougue dans les mouvements. Les personnages appartiennent bien, par leurs types, aux Pays-Bas; par leurs costumes, à l’époque de Maximilien d’Autriche et de Philippe-le-Beau. Deux petites pièces de la même tenture, à sujets peu importants, sont actuellement placées dans l’une des salles de l’Exposition universelle.
C’est ici le lieu de placer une réflexion importante et qui m’a été suggérée par l’examen, dans la section française de la galerie du Trocadéro, d’une très-nombreuse suite de tapisseries appartenant à des amateurs de Paris. Sauf, je crois, une seule exception, une tapisserie de Bruxelles, d’un Leclerc, ces tentures ne portent aucune marque, et il est difficile, par conséquent, de leur assigner une provenance, quant au lieu de fabrication. Mais une foule de signes permettent de les regarder comme bruxelloises. Par la richesse et l’élégance des bordures, la disposition des sujets, quelquefois multiples, qui y sont représentés; la manière d’y ajouter des légendes, tantôt sous les personnages, tantôt au milieu de la bordure, dans le haut; le style même de ces légendes, les tapisseries du XVe siècle se rapprochent énormément de celles du XVIe, dont l’origine est parfaitement connue, parce qu’une marque légale y est apposée. D’ailleurs est-il croyable qu’un centre industriel ayant produit de si belles choses et en si grande quantité, aurait tout à coup fait place à Bruxelles, sans laisser de trace de son activité et de sa splendeur? Jusqu’à preuve du contraire, on peut donc attribuer la majeure partie des belles tentures du xve siècle aux prédécesseurs des Pannemaker, des Geubels, aux fabricants qui ont, par leurs travaux, jeté les fondements de l’immense renommée dont les ateliers de Bruxelles jouirent du temps de Charles-Quint.
P. 125, I. 12. — Dans le Constitutionnel, de Paris, du 13 février 1877, se trouve un feuilleton signé Alfred Michiels et contenant des détails curieux sur les tapisseries d’Aix qui proviennent de l’église Saint-Paul, la cathédrale de Londres; elles sont au nombre de quinze et divisées, sauf deux, en deux compartiments chacune. Elles représentent des épisodes de l’histoire de la Vierge et de celle du Christ, et sont placées: les unes dans le chœur de l’église principale d’Aix, les autres dans l’une des galeries de l’archevêché. Elles sont datées de 1511 et ornées d’armoiries qui autorisent à les considérer comme des dons de la famille royale d’Angleterre, des évêques de Londres et de personnages de l’aristocratie. M. Michiels prouve qu’elles sont d’origine flamande et en attribue les cartons à Quentin Metzys.
P. 170, l. 2. — A Venise, dans le presbytère de l’église Saint-Marc, on conserve des arazzi tissus d’or, d’argent et de soie, représentant des épisodes de la vie de ce saint; on les expose dans le chœur de la cathédrale, aux grandes fêtes de l’année. D’anciens écrivains les attribuent à Jean Rost et, en effet, par un accord conclu le 20 octobre 1550, Vander Roost s’engagea à fournir aux procurateurs de l’église quatre pièces, exécutées d’après les dessins de Jacques Sansovino, moyennant 20 ducats (de 6 livres 4 sous) par braccio ou aune de Venise. On remarque dans un coin les initiales F. G., et Moschini en a conclu que Francesco Giglio les avait dessinées . Ne pourrait-on pas dire, avec plus de vraisemblance, que François Geubels, fabricant bruxellois qui était contemporain, y a mis la main?
P. 202, l. 15. — Après la mort du tapissier Nicolas Binon, en 1725, sa place fut donnée à un fabricant de tapisseries du nom de De Vos, qui la vendit à Jean De Neve et qui avait pour ajouda ou aide Guillaume De Clercq, mort le 3 janvier 1731.
P. 237, l. 4. — C’est par une inadvertance de ma part que cette série de tapisseries est indiquée comme appartenant à Rubens; elles étaient la propriété de son beau-frère, Daniel Fourment.
P. 383, l. 18. — Des informations se succédant de jour en jour, et qui toutes n’ont pu être contrôlées complètement, autorisent à affirmer qu’il existe en Belgique et en particulier à Bruxelles un grand nombre d’autres tapisseries dont la fabrication est due à des industriels de cette ville. Citons notamment la tenture des Quatre Saisons qui orne le palais de Monseigneur le comte de Flandre et que l’on m’a assuré être de provenance bruxelloise; les pièces qui existent chez M. le docteur Crocq, M. Gosselin, M. le sculpteur Bouré, etc. Une occasion sans pareille d’exhiber ces productions de notre industrie se présentera bientôt. En réunissant tout ce que l’on pourrait se procurer de vieilles tapisseries dites des Flandres, on constituerait une galerie qui pourrait être l’une des grandes attractions des prochaines fêtes de 1880. Le nouveau Palais de Justice, dont une partie sera achevée pour cette époque, ou les galeries que l’on se propose d’établir au Champ des Manœuvres actuel, permettraient de les étaler avec avantage et de manière à en faciliter l’étude et la comparaison. Le public serait de la sorte à même de connaître ce que l’on produisait jadis dans notre pays et d’apprécier à leur juste valeur ces tissus merveilleux dont nos pères faisaient si grand cas.
La marque de Jean Van der Roost doit se trouver en regard de la page 169.
Les planches représentant deux des tapisseries de l’Hôtel de ville de Bruxelles doivent être mises en regard des pages 361 et 362.
Un mérite que l’on ne contestera pas au peuple belge et qu’il peut revendiquer comme un de ses plus beaux titres à l’estime des autres nations, c’est d’avoir à plusieurs reprises, et chaque fois avec un égal succès, conquis l’une des premières places dans le monde industriel. En vain les circonstances qui assurent la grandeur des sociétés politiques: l’étendue du territoire, l’unité de race, la longue durée d’un même ordre politique, lui ont fait défaut; son assiduité et son aptitude au travail lui ont fait surmonter toutes les difficultés, et chaque fois qu’une phase heureuse s’est manifestée dans son existence, il en a profité pour regagner le terrain perdu précédemment. C’est ainsi, pour ne pas sortir de l’histoire de l’industrie, c’est ainsi qu’après avoir cessé au XVe siècle d’être le plus grand producteur de draps, il a, sous les ducs de Bourgogne, reporté son activité sur le tissage du lin, la fabrication des tapisseries, celle des armes blanches et des armes à feu; c’est ainsi encore, qu’après les troubles de religion et l’émigration d’une grande partie de la population manufacturière, il a cultivé, avec un rare succès, l’ébénisterie, la carrosserie, l’industrie des dentelles, celle des cuirs ouvragés et tant d’autres sources de richesses; c’est ainsi encore qu’au sortir de la révolution de 1789 et surtout depuis 1830, on a vu se manifester un réveil prodigieux qui tend à transformer tout le pays en un immense atelier.
Dans ces annales si remplies de succès éclatants et de désastres, il est une page que l’on n’a pas mise suffisamment en lumière et qui offre un intérêt immense, tout d’actualité : c’est l’histoire de l’industrie de la tapisserie de haute et de basse-lice, sur laquelle nous sommes réduits à consulter un travail écrit principalement pour la France: le petit volume intitulé les Tapisseries, par Albert Castel, dans la Bibliothèque des Merveilles .
Combler une pareille lacune n’est ni dans nos désirs, ni dans nos moyens. Il faudrait, pour atteindre un pareil but, de longues études, un travail de plusieurs années. Mais nous avons une tâche à accomplir, tâche que nous ne pouvons ajourner, en présence d’un fait que de récentes recherches nous ont permis d’établir. Dans presque toutes les publications dont les anciennes tapisseries ont été l’objet, on ne fait aux travaux des tapissiers de Bruxelles qu’une part assez médiocre: parfois on se borne à mentionner simplement cette ville comme une de celles où l’on a fabriqué des tentures; ailleurs on omet complètement d’en parler. La phrase suivante, empruntée à un travail paru il y a 20 ans, caractérise cette tendance de quelques écrivains: «Un
» grand nombre de localités y participèrent, y est-il dit
» à propos de l’industrie des tapisseries; peu à peu elle
» s’introduisit dans les autres parties du pays, mais elle n’y
» acquit jamais la même importance (qu’à Audenarde);
» exceptons en toutefois Bruxelles, qui s’est fait aussi une
» certaine célébrité dans ce genre d’industrie .»
Les pages qui suivent répondront à cette expression dédaigneuse; bornons-nous ici à affirmer, au contraire, que l’on ne connaît jusqu’à présent, avec certitude, aucune tapisserie «à personnages» sortant des ateliers d’Audenarde; non-seulement Bruxelles peut hardiment et hautement en réclamer un grand nombre, mais il est facile d’établir que cette ville a été en Europe, pendant quatre siècles, un des plus importants, et, presque toujours, le plus important des centres de l’industrie en question; que les tapissiers y ont produit des œuvres de tout premier ordre, œuvres restées sans rivales; qu’ils ont fondé au dehors de fécondes colonies, réalisé des améliorations considérables dans les procédés, combattu jusqu’au dernier moment pour conserver leur industrie au pays et persisté dans leurs efforts jusqu’à la terrible révolution de la fin du siècle dernier. C’est ce que nous allons essayer d’établir .
Avant d’aborder notre sujet, quelques mots d’explication sur les différents genres de tentures:
«Les tapisseries, dit M. Sehoy , étaient de haute ou de basse-lice. Ce nom leur vint des lices, pièces mobiles d’un métier à tisser; au moyen de ces pièces et des pédales on faisait ouvrir les fils de la chaine d’un tissu pour donner passage à la navette et par conséquent au fil de la trame. Ces lices, — longs fils de chanvre, laine ou soie, — pouvaient être assemblées et tendues sur les métiers de deux façons différentes.
» Quand la chaîne était horizontale et que tous les fils de la trame restaient dans le même plan, on tissait en basse-lice; si, au contraire, la chaîne s’élevait verticalement et les fils de la trame étaient également tendus dans le sens vertical, on avait la haute-lice.
» On appelait lices à grandes coulisses celles qui servaient à passer les fils d’or et d’argent dans les tapisseries riches.»
Quant à l’expression de tapis sarrasinois, sur la signification de laquelle on n’est pas d’accord, elle désignait évidemment le travail de basse-lice, qui n’est jamais nommé dans les documents anciens, tandis qu’il est souvent question de celui de haute-lice. L’un et l’autre se pratiquaient également dans les Pays-Bas, mais pendant longtemps le dernier prévalut et ce fut dans ce genre que les tapissiers bruxellois obtinrent leurs plus éclatants triomphes.
Nous ne nous étendrons pas sur les origines de l’art de la tapisserie. Qui ne sait que, dans l’antiquité comme au moyen âge, on se plaisait à décorer, les jours de fête, les édifices et les habitations privées de tentures de laine et de soie historiées?
Née dans l’ancienne Babylonie, cette industrie passa dans l’Asie Mineure, où elle eut son siège principal dans la ville de Pergame. Elle se transplanta ensuite à Alexandrie, où, selon Pline, on fit pour la première fois au métier des tapisseries ornées de dessins, en laine de diverses couleurs. Introduite enfin à Rome, elle se répandit dans toutes les parties de l’empire des Césars et survécut aux invasions des barbares, à la chute de la dynastie carlovingienne, à l’anarchie féodale.
Au XIVe siècle, on la trouve florissante à Arras, dans cette cité déjà connue, aux premiers siècles de notre ère, par la beauté de ses fabricats, et qui était, dès le XIe siècle; le centre d’un commerce très-actif. Toutes les premières mentions d’achats, de fabrications de tapisseries se rapportent à la capitale de l’Artois. Ce sont des bourgeois de cette ville, entre autres Jean Gosset, Michel Bernard, Pierre Le Comte, Jean des Croisettes, Jean Remont, Jean Walois ou Le Walois, qui en vendent aux premiers ducs de Bourgogne de la maison de France. Ce qui sort de leurs magasins est remarquable tant par la variété des matières employées que par la différence des sujets: tantôt ce sont des tapis sarrasinois d’or, c’est-à-dire imitant les étoffes de l’Espagne ou de l’Égypte, alors obéissant aux Sarrasins; tantôt des tapis de fin fils d’Arras, «ouvrés à or de Chypre,» c’est-à-dire mélangés de fils d’or travaillés comme on le faisait dans l’île de ce nom, encore appartenant à des rois chrétiens; tantôt des tapis de haute-lice «de couleurs de pers (ou vert-bleu), semés de perselles.» Déjà, à cette époque, les fabricants mettaient à contribution toute la littérature sacrée et profane, ancienne et récente, ce qui suppose une culture d’esprit considérable, soit chez eux, soit chez ceux qui les aidaient de leurs conseils; culture dont l’étendue étonne peu, si l’on songe au grand nombre de trouvères qui sont sortis, au, XIIIe siècle, de l’Artois et des contrées voisines.
A côté de l’Histoire de saint Jean, que Philippe-le-Hardi paya 700 francs d’or (à raison de 30 aunes, soit 20 ⅓ de francs par aune), en 1385-4386 ; de l’Histoire de saint Antoine, pour laquelle il donna 1,000 francs; de deux Histoires du Credo, à douze prophètes et douze apôtres, et du Couronnement de Notre-Dame, pour lesquels Dordin reçut 1,800 francs le 24 novembre 1395; de cinq tapis ouvrages d’Arras: la Nativité de Notre-Seigneur, la Résurrection du Ladre, la Passion et Crucifiement, l’Ascension, les Quinze signes et jugement de Noire-Seigneur, que Philippe dit le Bon acheta en 1440-1441, etc., se placent des sujets tout différents: l’Histoire de Charlemagne, pour laquelle le duc de Touraine donne 800 francs, le 14 août 1389; l’Histoire de la bataille de Roosebeek, vaste tapis de 56 aunes de long sur 7 de large, que Michel Bernard vend 3,300 livres au duc Philippe-le-Hardi, en 1383-1386 , etc. L’histoire ancienne ne se montre guère dans cette collection de tentures ou, si elle y figure, c’est presque toujours à travers les enjolivements, dans le goût du moyen âge, que les trouvères et les romanciers lui avaient imposés. A côté de la tapisserie dite des Sept Sages, de l’Histoire de Jason, en deux pièces; on rencontre l’Histoire de Helcanus qui a perdu sa dame et celle de Sémiramis de Babylone. Mais ce qui était surtout et de préférence mis à contribution, c’étaient les annales du moyen âge et les grands poèmes de cette époque: d’une part, dix pièces de l’Histoire de Liége, souvenir aussi cruel pour les Liégeois que glorieux pour Jean-Sans-Peur; l’Histoire du duc Guillaume de Normandie, «comment il conquit l’Angleterre;» l’Histoire de messire Bertrand du Guesclin, l’Histoire de Godefroid de Bouillon; d’autre part, les deux tapis dits tous deux des Douze pairs de France, celui des Neuf preux et des neuf preuses, celui des Neuf preuses seulement, l’Histoire de Regnier qui fit un champ de bataille, l’Histoire de Laurent Guérin qui chassa le sanglier, le Chastel de franchise, l’Orgueilleux de la lande nommé Parceval le Gallois, le Dom de la Roche, etc. .
Non contents de mettre à contribution les faits historiques et les traditions romanesques, les tapissiers de l’Artois abordèrent résolument ce genre dans lequel l’école flamande devait obtenir une suprématie si éclatante: la reproduction de scènes empruntées au monde physique, à la nature même. Avant Jean Van Eyck, qui le premier retraça dans ses tableaux un paysage, avant Thierri Bouts ou de Harlem, qui passe pour en avoir peint avec grand succès, ils se firent, comme on dirait aujourd’hui, des peintres réalistes. Parmi les tapisseries que le duc Jean-Sans-Peur achète à Jean Remont, en mars 1412-1413, pour les donner au duc d’Albany, régent d’Écosse, figurent cinq pièces représentant chacune une dame et des petits enfants, coûtant 200 francs pour 200 aunes (à 16 sous l’aune); vers le même temps Jean Walois fait payer au duc 78 francs 15 sous pour une tapisserie de 70 aunes carrées (à 18 sous l’aune), où se trouvent des «personnages s’ébattant de chasses;» en 1427-1428, Philippe dit le Bon achète à ce même Walois une «chambre de tapisserie,» destinée au prieur du Pont-Saint-Esprit, chambre en plusieurs pièces, semée de roseaux, et où est représentée une chasse d’ours. Il semble que ces sujets d’un genre nouveau plaisaient singulièrement aux étrangers, car lorsque le duc Philippe dit le Bon veut, en septembre 1455, gratifier de tapisseries le duc de Gueldre et le comte de Meurs, qui étaient venus à Arras pour assister aux négociations avec la France, ce qu’il donne au duc, c’est une «chambre à devis de chasse d’ours,» coûtant 504 livres (pour 280 aunes à 36 sous); ce qu’il offre au comte, c’est une «chambre à devis de bocage d’oiseaux et de verdure de plaisance «(cinq pièces coûtant 274 livres 10 sous, soit 183 aunes à 30 sous). Et remarquez que le duc s’en réserve plus d’une du même genre. En 1420, il a encore la «riche» chambre dite la Chambre aux petits enfants, une autre appelée la Chambre de la plaidoirie d’amour, où l’on voyait «plusieurs personnages d’hommes et de femmes et plusieurs écritures d’amours et de rondeaux;» l’Histoire de la Jeunesse et déduit, appelée la Chasse du cerf; une tapisserie de bergerie, sur champ vert; une tapisserie du Parc des Bergers, une tapisserie «à plusieurs herbages et fleurettes, avec un chevalier, une dame et six enfants;» neuf grandes pièces et deux moindres «de volerie, de pluviers et de perdrix, avec le duc Jean (Jean-Sans-Peur) et sa femme, à pied et à cheval.»
Entre la littérature si originale et si variée des trouvères et les peintures de l’école flamande où apparaissent tant de genres auparavant inconnus, l’art de la tapisserie se place comme pour familiariser les esprits aux créations des premiers, pour préparer l’effet produit par les secondes. Le naturalisme de Jean Van Eyck et de son école s’essaie, se prépare dans ces tissus qui habituent les princes et leurs cours aux scènes de la vie naturelle, que l’ascétisme des temps antérieurs avait pour ainsi dire fait oublier.
Jusque vers le milieu du xve siècle, la fabrique d’Arras reste dans toute sa splendeur. C’est dans cette ville que, pour adoucir la colère du sultan Bajazet et obtenir la délivrance de l’héritier du duché de Bourgogne, Jean, dit depuis Sans Peur, on acheta «des draps de hautes-lices» représentant l’Histoire d’Alexandre. Les ateliers d’Arras travaillèrent également pour les rois de France, les églises, les monastères, etc. C’est là aussi que furent achevées, au mois de décembre 1402, les belles tapisseries de la cathédrale de Tournai. Elles sont dues à Pierot ou Pierre Frères et représentent divers épisodes de la légende des saints Piat et Eleuthère.
Restaurées aujourd’hui, grâce à un subside accordé par le Gouvernement belge à la cathédrale de Tournai, et photographiées à cette occasion, les tentures de Frères fournissent des indications précieuses pour le progrès de l’art. Les scènes qu’elles nous offrent, à l’exception des deux compositions placées aux extrémités et qui datent évidemment d’une époque postérieure, semblent des miniatures détachées d’un missel de l’époque: c’est le même faire, la même naïveté, la même abondance de détails; les personnages sont, pour ainsi dire, entassés les uns sur les autres; l’air et l’espace y manquent. Les mouvements généralement raides et guindés, les figures, d’un aspect trivial, dénotent un talent qui essaie de reproduire la nature, mais à qui manquent la hardiesse et la sûreté de la main. C’est encore de l’art mystique, traditionnel, asservi; l’heure des innovations fécondes, de l’émancipation de la forme n’a pas encore sonné .
Comme l’a très-bien prouvé M. Proyart dans un travail lu à l’Académie d’Arras , la prospérité de cette ville ne survécut pas à la conquête d’Arras par les Français et au despotisme brutal dont Louis XI l’accabla. Lorsqu’il en chassa les habitants, trop attachés à la domination bourguignonne, pour les remplacer par une autre population choisie un peu partout et très à la hâte; lorsqu’il substitua à son vieux et glorieux nom le nom dérisoire de Franchise, il acheva de tuer la brillante industrie qui avait ajouté un nouveau fleuron de gloire à la couronne murale d’Arras. Par une de ces vieilles habitudes qui sont si difficiles à déraciner, on continua en Italie à appeler les tapisseries des Arazzi; mais quand cette dénomination se répétait avec enthousiasme à la cour des papes et à celle des Médicis, elle ne s’appliquait plus à des tentures venant de l’Artois; les ateliers de ce pays s’étaient fermés sous le coup d’une domination oppressive.
Déjà avant 1477, Arras semble avoir abdiqué sa suprématie dans l’art de la tapisserie. Les ducs de Bourgogne cessent, dès le milieu du xve siècle, d’y faire des achats; ils semblent reporter leurs préférences sur Tournai, qui appartenait pourtant au royaume de France, et leur était par conséquent étrangère. Là vivait un artiste dont il n’est pas inutile de citer ici le nom, car c’est le plus ancien que l’on sache avoir travaillé pour les fabricants de tapisseries: «Et cil», dit Le Maire, dans sa Couronne margaritique,
«Et cil qu’on prise au soir et au matin,
Faisant patrons Bauduin de Bailleul.»
Lorsque, en 1448, le duc Philippe-de-Bourgogne chargea Robert Dury et Jean de l’Ortie, «marchands ouvriers de «tapisserie, demeurant à Tournai,» d’exécuter pour lui huit tentures de haute lice représentant l’Histoire de Gédéon et qui devaient être terminées à la date du 15 août 1453, il fut stipulé que les patrons ou dessins de modèle devraient être exécutés par Baudouin ou par un meilleur peintre si Dury et Lortye pouvaient en trouver. Le duc paya pour ces tapisseries, qui mesuraient 1,120 aunes, 8,940 écus d’or et en donna en outre 300 autres pour les cartons . Ces tentures étaient célèbres; elles ornèrent longtemps le palais de Bruxelles, où elles étaient suspendues, dans la grande salle, lorsque Charles-Quint y abdiqua en faveur de Philippe II; c’était, dit à cette occasion un écrit du temps, «la plus «riche et exquise tapisserie qu’on ne sauroit avoir vue .» Elle se trouvait encore au palais en 1597 et, selon toute apparence, elle fut comprise parmi les objets précieux qui furent transportés à Vienne, en 1794. Ce fut encore à Tournai, de Pasquier Garnier, que le duc Philippe acheta, en 1461-1462, «six tapis de muraille», figurant l’Histoire du roi Assuérus et de la reine Esther, et quatre pièces de l’Histoire du Chevalier au Cygne , et, le 22 avril 1461, différentes pièces, notamment la Passion de Jésus-Christ et des Paysages avec paysans et bûcherons, qu’il paya 4,000 écus d’or de 48 gros .
La fabrication tournaisienne persista assez longtemps. Le 14 mars 1495-1496, un autre marchand, nommé Antoine Grenier, reçut le solde d’une tapisserie qui avait été donnée par l’archiduc Philippe-le-Beau au cardinal d’Amboise . Plus tard, Jean Grenier livra à Philippe, en 1504, un tapis «richement fait à la manière du «Portugal et de l’Inde», et qui devait être envoyé à des seigneurs français, et, en 1505, différentes pièces de tapisserie. Il reçut pour le premier 784, pour les secondes 2,422 livres. A la même époque, Clément Sarasin fabriqua pour l’évêque de Tournai trois tapis à ses armes et deux autres, l’un représentant Saint-Martin et l’autre Saint-Nicolas, que le prélat offrit à une église de Blois . Enfin, lorsque Marguerite d’Autriche alla visiter le roi d’Angleterre Henri VIII après qu’il eut conquis Tournai, en 1513, la ville lui offrit, comme le plus beau cadeau qu’elle pût lui faire, six pièces dites de la Cité des Dames . Tournai pourrait réclamer ces tentures de Dijon que Jubinal a décrites et fait reproduire et où s’étale fièrement, ostensiblement, un grand G, terminé vers le haut par un 4 retourné et orné. Exécutées au commencement du XVIe siècle, pour perpétuer le souvenir du siége de la capitale de la Bourgogne en 1513, elles offrent trop d’analogie avec d’autres produits de l’industrie flamande pour lui être disputées. On pourrait y voir une œuvre des célèbres tapissiers tournaisiens Grenier, car les G du genre de celui que l’on y remarque ne sont autre chose que des signes de marchand ou de fabricant. Les initiales, il est vrai, furent souvent employées comme marques du lieu de fabrication: l’exemple de Bruxelles en est une preuve manifeste, mais ici le fait n’est pas probable.
Tournai fut l’une des localités où la fabrication de la tapisserie persista, mais elle ne se maintint pas, au XVIe siècle, au rang élevé qu’elle occupait. Elle ne produisit plus des œuvres capitales comme celles dont nous venons de parler, mais du travail plus commun, plus fructueux aussi et d’un placement plus régulier. Pour ne plus avoir à y revenir, disons que l’industrie des tapis cessa d’être prospère à Tournai dès 1705 et n’alimentait plus que quinze métiers en 1774 .
L’histoire de la fabrication des tapisseries dans les autres villes du pays est fort peu connue et réclame des investigations nouvelles; ce que l’on en sait jusqu’à présent est tout à fait insuffisant.
Nous ne connaissons, pour Valenciennes, que Jean de Florence, «ouvrier de tapisserie et de haute-lice,» qui, en 1418, répara différentes tapisseries appartenant à la duchesse Jacqueline de Bavière .
La petite ville d’Enghien a vu fleurir le même genre d’industrie, mais Colyns, son historien, n’en dit rien, et jusqu’à présent nous n’en savons que peu de chose. Un Laurent Flascoen, tapissier de haute-lice, travaillait à Enghien du temps de Charles-Quint. Quelques pièces provenant d’Enghien et ayant été saisies par ordre du duc d’Albe à l’hôtel de Berghes, à Mons, furent vendues publiquement à Bruxelles, en 1570 . A en juger par le prix que l’on en donna, 9 sous 6 deniers l’aune, leur valeur n’était pas grande, mais cette circonstance ne préjuge rien, car le moment était peu favorable. Au surplus, l’industrie de la tapisserie à Enghien fut gravement atteinte par la tourmente du XVIe siècle. La réforme religieuse y avait conquis un grand nombre d’adhérents; plusieurs de ceux-ci, entre autres les peintres Pierre Huart et Vincent Van Geldere, les hauts-liciers Jean Larchier, Berthout De Cantere, Adrien De Pluckere, Jean Cools et Nicolas Provyns, n’attendirent pas l’arrivée des bandes du duc d’Albe et prévinrent par leur départ les conséquences des poursuites qui furent dirigées contre eux en 1568. Bannis à perpétuité, ils allèrent, ainsi que des milliers de leurs compatriotes, porter à l’étranger leurs capitaux et leur activité . Cependant l’industrie reprit de nouveau et se perpétua à Enghien jusque dans les dernières années du XVIIe siècle. Elle a été caractérisée par un industriel français qui visita alors la Belgique et rédigea pour la communauté des tapissiers de Paris un mémoire d’où nous extrayons ce qui suit: «Celle (la fabrique)
«d’Anguien a beaucoup été dans ses commencemens pour
» les personnages, qui ont toujours été très-mal dessinez.
» Cette fabrique est devenue fort atténuée et très-aride; un
» de leurs deffauts ordinaires est de mal monter leurs
» ouvrages, ce qui est cause que leurs chaînes ne sont pas
» bien couvertes. Leurs verdures sont passables, quoique
» toujours travaillées dans un certain goût antique qui en
» diminue bien le prix .» Nous ne reproduisons ce passage, hâtons-nous de le dire, que comme renseignement: l’artisan auquel on le doit a apprécié à sa manière le travail des différents centres de fabrication de tapisseries en Belgique; on ne peut évidemment accepter ses assertions que sous bénéfice d’inventaire.
Il faut peut-être attribuer à Enghien les belles tapisseries à armoiries que l’on conserve au musée de Berne et dont l’une, qui n’a pas moins de 20 pieds de longueur, représente les insignes de l’ordre de la Toison d’or. On y distingue un monogramme encore inexpliqué, formé de deux e adossés, peut-être une double initiale du nom de la ville d’Enghien (en flamand Edingen),