Une nouvelle enquête du duo Dorman-Duharec
Martine Lady Daigre
Une nouvelle enquête du duo Dorman-Duharec
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Trois dossiers pour deux crimes, éditions Books on Demand, 2 017
Lettres fatales, éditions Unicité, 2 017
La mort dans l’âme, éditions Books on Demand, 2 015
Une vie de chien, éditions Books on Demand, 2 015
Dépôt légal :
À mes lecteurs et lectrices
Ce livre est un roman.
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes ou d’établissements, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fruit du hasard.
I
Lundi 27 novembre.
19 h 00.
Le quartier s’endormait dans Corbeil-Essonnes. La rareté des passants annonçait le silence de la nuit. Une nuit de ténèbres, lugubre, sinistre, où la température descendrait selon les prévisions de météo France, certainement, au-dessous de zéro, gelant les sentiments du sympathique citoyen. Une de ces nuits à rester chez soi, à cocooner sa petite personne, égoïstement, au coin du feu, et, pourtant, il était encore sur son lieu de travail.
Il fallait fermer l’entrepôt de la salle des ventes et Pierre Armand n’arrivait pas à se décider. Cela lui causait du souci, creusant la ride d’expression qui barrait son front inquiet. Il avait pleinement conscience qu’en prenant la bonne décision dépendrait la réussite de son entreprise. Il ne supportait plus la place de dernier. Il avait trop eu de galères dans sa vie pour affronter, de nouveau, un échec cuisant. Il se devait de réussir coûte que coûte.
Il restait planté là, immobile, les bras le long du corps, les jambes serrées, au garde à vous devant les lots qu’il venait d’étaler sur la commode en palissandre, au risque de l’abîmer. Ce meuble, appartenant à un vendeur viennois, était ce qu’il avait trouvé de mieux autour de lui, suffisamment large et profond.
Il avait un dilemme à résoudre.
Il hésitait.
Le choix s’avérait plus difficile que prévu. Il avait pourtant opéré un tri minutieux depuis la veille en écartant les objets défectueux, optant pour ceux dont la note écrite sur la fiche de renseignements avait spécifié : en parfait état de fonctionnement.
Il finissait par les regarder, ces objets exposés devant lui, sans vraiment les voir. Son regard paraissait absent et vide, à la limite du vitreux. Ses pensées s’éloignaient de ce monde réel qu’enveloppait la brume du soir. Il flottait dans un univers parallèle où le passé rattrapait le présent. Il s’évaporait.
Un bruit provenant de l’extérieur l’obligea à sortir de sa sphère nébuleuse. Il tapota d’un geste machinal son vieil anorak bleu marine du côté du cœur, là où la poche intérieure faisait un renflement causé par son portefeuille en cuir, trop usé d’avoir tant servi. La maroquinerie était de couleur marron glacé et il n’y avait pas que le portefeuille qui était glacé maintenant.
À force de rester planter là, sans bouger, les membres raides et endoloris par son immobilité, il commençait à avoir sérieusement froid. Il se refroidissait au rythme des secondes qu’égrenait le radio-réveil représentant un Marsupilami dont personne n’avait voulu le week-end qui venait de s’écouler. Délaissé par les clients, y compris ceux ardemment sollicités par leur jeune progéniture, l’objet avait atterri sur son bureau malgré les récriminations du principal intéressé.
Pour avoir toujours un temps d’avance sur l’horaire prévu, lui avait imposé le boss.
Pierre Armand avait été loin d’être convaincu. Il ne fallait pas exagérer car, c’était un fait avéré, l’affluence des salles parisiennes désertait la province. Vingt kilomètres au-delà de la capitale, la banlieue résonnait dans l’esprit du Parigot bourgeois comme une terre inconnue à l’attrait repoussant.
Cet espoir qu’avait envisagé son supérieur d’attirer une clientèle plus fortunée, l’employé ne le partageait pas. Il était plus réaliste que Martini. Il ne s’illusionnait pas, encore bien moins à cette heure que lors des soirées précédentes, au vu des résultats, semaines après semaines. La preuve de ses dires était affirmée par l’amoncellement hétéroclite qui l’entourait et qu’il se devrait de ranger avant de partir.
Lourde tâche.
Maintenant, il commençait à se faire vraiment tard. La demie venait de sonner au clocher de l’église. Le son du bourdon se répercutait par-dessus les toits de Corbeil-Essonnes, effleurant les tuiles, s’attardant sur les girouettes en zinc finement travaillées. Il vint s’écraser sur les parois des murs grisâtres de l’entrepôt devenus son environnement quotidien avec son logement sordide.
Il se devait de prendre une décision avant que son attitude ne devienne suspecte pour le voisinage. Il savait que la lumière des néons était visible à travers les volets et pouvait attirer l’indésirable passant. Selon ses dernières constatations, il n’y avait pas foule dans les rues, avec cette froidure avoisinant les quatre degrés, mais un curieux profitant de l’opportunité restait envisageable.
Il serait dommage d’être surpris, pensa-t-il. Un fouineur me causerait bien des ennuis, d’autant plus que je me dois de la jouer fine avec l’inventaire sinon Martini s’apercevra de la disparition.
Il secoua son corps de quinquagénaire.
Avec les années, son dos s’était légèrement voûté, compensé par une musculature d’athlète. De par son travail, il soulevait des poids à longueur de journée. Cela le maintenait dans une vigueur acceptable pour son âge. De la musculation gratuite, lui vantaient les clients lorsqu’il les aidait à rejoindre leurs véhicules avec leurs lourdes acquisitions. En retour de leur plaisanterie douteuse, il leur lançait un regard mauvais qui irradiait son mécontentement.
Leurs blagues à deux balles, ils peuvent se les garder, se disait-il en les abandonnant face à leur chargement, le coffre grand ouvert. Qu’ils portent donc, ces imbéciles, avec leurs beaux discours.
C’est vrai qu’avec son 1 m 75 pour 80 kg, il damait encore le pion aux jeunes de la salle de gym où il pouvait évacuer sa hargne envers un monde injuste et cruel, deux fois par semaine. Son front ridé et ses traits bourrus affichaient comme un phare : à moi, on ne me la fait pas. Sa barbe grisonnante et ses cheveux poivre et sel, coupés ras à la façon des légionnaires, lui assuraient une mine de célibataire qui se taisait. D’ailleurs, les sportifs aux différents agrès, le mercredi soir, ne se risquaient pas à engager la conversation. Ils avaient depuis longtemps cerné le personnage.
Les minutes continuaient leur course.
19 h 32.
Son avenir était à portée de main, encore fallait-il qu’il la tendît.
Pierre Armand jeta enfin son dévolu sur la Verney-Carron. Cet atelier artisanal était une valeur sûre dans l’univers de la chasse. Leur réputation avait largement dépassé les frontières de Saint Étienne depuis 1960.
Il accorda sa confiance à l’entreprise.
L’étiquette de la carabine portait les indications longueur de canon 55 et longueur de crosse 39, ainsi que la mention express 9.3 74. Une boîte de cartouches à balles de marque Winchester accompagnait l’arme. Comme il ne possédait pas de permis de chasse et ne comptait pas s’inscrire dans une société rassemblant les chasseurs du coin, l’ensemble avait fini par vaincre son hésitation.
Il soupesa le fusil et estima son poids à environ trois kilogrammes. Il épaula à droite. Le verre de la lunette de visée était rayé par endroits. Pierre Armand jugea qu’il conviendrait. Il fallait se contenter du meilleur parmi le pire, en pareilles circonstances.
Il ouvrit son sac de sport posé à ses pieds et rangea le fruit de son emprunt. Ce n’était pas un vol à ses yeux puisqu’il le rendrait après utilisation. Il couvrit les différents objets par sa serviette de bain, son maillot de corps, son short, ses baskets, et ferma le bagage.
Innocent camouflage.
Satisfait de son choix, il classa rapidement le reste qui gisait pêle-mêle sur la table. Surtout, ne pas mélanger les autres fusils confiés par leurs propriétaires. Ils seraient vendus dans deux mois.
Il se mit en quête de trouver un recoin dans l’entrepôt pour planquer le carton qu’il venait de remplir.
Il regarda autour de lui. Ce n’était pas ce qui manquait dans ce bric-à-brac d’une vie passée.
Il dénicha un espace vide derrière une imposante armoire du XIX e siècle dont le volume le satisfit.
Avec ses deux lourdes portes aux miroirs piquetés par la vieillesse, elle sera difficile à déplacer, se dit-il. Ce n’est pas demain que nous la proposerons à la vente. Avec ses bras malingres et ses ongles soignés, je ne le vois pas retrousser ses manches pour m’aider, le boss. Un bon choix, Pierre, s’enor gueillit-il.
Il écrasa les bords du carton afin qu’il puisse s’engager dans la cachette. Il poussa une maie qui se trouvait à côté jusqu’à ce que cette dernière ait dissimulé totalement l’entrée du passage. Pour compléter le tout, il superposa sur ce meuble en chêne massif quelques tableaux qui traînaient çà et là. Le carton était maintenant invisible aux regards, parfaitement dissimulé.
Il continua à mettre de l’ordre autour de lui afin de justifier sa présence tardive, ce qui allait plaire à Martini. Son patron se vouait corps et âme à son travail, il copierait son attitude pendant quelque temps. Il serait un employé modèle.
20 h 15.
Pierre Armand déposa avec délicatesse son sac de sport dans le coffre de sa voiture bien qu’il eût vérifié avant de partir que l’arme à feu ne fut pas chargée.
Personne dans le voisinage n’enviait son véhicule. La peinture écaillée, les bosses au niveau du bas de caisse, le pare-chocs arrière défoncé et les housses recouvrant le tissu d’origine usé jusqu’à la trame repoussaient l’envie d’un quelconque voleur. Venait s’y ajouter le désordre ambiant caractéristique de celui qui négligeait un habitacle hors mode. Trop vieille, trop sale, au goût de son propriétaire qui devait faire avec. Son atout, car il en existait un, était de posséder un kilométrage affichant 160 000 kilomètres au compteur, un moteur qui tenait la route et un embrayage correct. La somme de ces constatations avait eu pour conséquence les deux pneus neufs du train avant.
Il démarra tranquillement. La Fiat Panda des années 2000 supporta, une fois de plus, la dizaine de kilomètres qui séparait son boulot de son domicile.
Vues d’en bas, les HLM de la cité ressemblaient à une immense parabole si on s’amusait à compter toutes celles qui étaient accrochées aux balcons. Il n’aimait pas vivre à cet en-droit mais le loyer était attractif. Pour trois cent cinquante euros mensuels, il avait obtenu un deux-pièces avec une cave dont il ne se servait pas, et une place de parking qu’il avait défendu, bec et ongles, dès le premier jour de son arrivée dans les lieux. Sa détermination à défendre son bien lui avait valu une réputation d’homme à ne pas venir ennuyer. Il ne fréquentait personne dans l’immeuble et les autres le lui rendaient bien. Il savourait, ce soir, cette indifférence qui le confortait dans son plan.
Pierre Armand manœuvra doucement pour se garer. Il récupéra son sac en évitant de le cogner. Il ne claqua pas la portière, comme à son habitude, pour ne pas éveiller l’attention des voisins. Il maintint la porte jusqu’à ce qu’il entendît le déclic de fermeture et vérifia en soulevant la poignée. Il marcha en direction de son bloc.
Il franchit le hall d’entrée désert et appela l’ascenseur.
Il s’éleva jusqu’au 6 e étage de la tour D.
Il engagea sa clé dans le verrou et pénétra dans son appartement.
Il s’enferma aussitôt et poussa un profond soupir.
La phase numéro un était accomplie.
Il pouvait enfin se détendre.
II
Mardi 28 novembre.
18 h 15.
Les quatre hommes seraient fidèles au rendez-vous, à Baigneux-les-Juifs.
Le premier mardi de chaque mois, Thierry Laporte, Samuel Rotard, Patrick Guillot et Jacques Cassario se réunissaient chez l’ancêtre, appelé ainsi par le plus jeune de tous. Bravant les frimas de l’hiver ou la chaleur de l’été, le verglas, la neige ou la pluie torrentielle, quel que fût le temps, les quatre copains franchissaient le seuil du pavillon de leur ami commun, le veuf Pierre Moiron. Ce dernier les accueillait toujours avec une ferme poignée de main calleuse due aux soixante années de dur labeur aux travaux des champs.
Dans sa modeste maison blanche aux volets clos qui sentait bon l’encaustique, le septuagénaire, en pantalon de flanelle grise et chandail style arlequin, chaussé de confortables et chaudes mules, avait commencé le rituel en milieu d’après-midi.
Il avait sorti avec amour les verres à whisky en cristal de Bayel et vérifié leur brillance. Il aimait faire miroiter l’éclat de la gravure sur leur pourtour. Elle les différenciait des autres cristalleries sur le marché, fabrique qui, malheureusement, était sur son déclin. Sur la table basse en verre fumé, il les avait disposés en cercle autour de la bouteille de Bourbon Four Roses, alcool distillé dans le Kentucky depuis 1 888. L’étiquette en vantait les origines.
Tradition oblige.
Il tenait particulièrement à offrir à ses amis de l’authentique titré à 40°.
Avec sa maniaquerie habituelle, continuant sa mise en place, il avait redonné du gonflant aux coussins du canapé trois places et à ceux des fauteuils assortis. Après maintes réflexions qui avaient duré au moins deux ans, son choix s’était porté volontairement sur un style anglais, en tissu velours, d’un coloris vert bouteille, renforcé par la teinte chêne clair des meubles environnants. Accroché à l’idée de recréer un décor des années de l’entre-deux-guerres, il avait enjolivé le tout par trois sous-verre chinés en vide-greniers représentant des scènes d’époque. Sur le mur de gauche, on pouvait donc admirer la photographie de deux femmes conformes à la mode Charleston : cheveux courts, robe moulante aux bords frangés, décolleté provocant laissant s’échapper une poitrine généreuse, suffisamment courte pour laisser apprécier le galbe des jambes. En vis à vis, sur le mur de droite, le dessin d’une silhouette longiligne, dont la main droite se terminait par un fume-cigarette, se déclinait en noir et blanc. Pour parfaire l’ambiance, il avait punaisé sur la porte une affiche de la célèbre Chenard et Walcker 1 928 avec une mitraillette adossée aux pare-chocs chromés.
Les rideaux stores avaient occulté la pièce bien avant le coucher du soleil. Cette dernière était, depuis, faiblement éclairée par le lampadaire vintage. L’ampoule de 40 watts répondait en écho aux deux autres : celles d’un lustre comme on en voyait dans les salles de billard diffusant une lumière tamisée au-dessus du tapis vert que Pierre Moiron avait positionné cérémonieusement sur la table consacrée au jeu. Il avait lissé avec amour la suédine jusqu’à la perfection. Il avait aligné les jetons rouges, verts, noirs et bleus. Il avait posé devant eux le jeu de 52 cartes en carton plastifié, au dos rouge et noir.
Pierre Moiron embrassa du regard ce que certains villageois appelaient, avec raison, ces médisants, le tripot de la rue Saint-Camille, le saint patron des joueurs. Satisfait de sa mise en place, il fila à la cuisine préparer les collations.
18 h 55.
Ce furent d’abord Thierry Laporte et Patrick Guillot qui arrivèrent les premiers, en avance sur l’horaire prévu. Les deux individus se ressemblaient tellement que la plupart des gens qu’ils croisaient les prenaient pour des frères, mis à part les lunettes pour Guillot et les lentilles pour Laporte. De corpulence identique, 1 m 75 pour 70 kg, ils poussaient la subtilité à se vêtir de la même manière dans les magasins de la ville la plus proche, à adopter la même coupe de cheveux grisonnants si tondus qu’ils laissaient entrevoir la peau du crâne, à se déplacer ensemble pour les activités du quotidien dans le village situé à la frontière de la Côte-d’Or et de l’Yonne.
En habitués des lieux, ils accrochèrent leurs paletots respectifs sur le perroquet du couloir.
Ils s’affalèrent dans les sièges, face à face. Confortablement installés en compagnie de leur hôte, les trois hommes conversaient autour de la politique gouvernementale. Ayant à quelques années près, le même âge, leurs idées fusionnaient en une opposition commune.
19 h 15.
Samuel Rotard, myope comme une taupe et sourd comme un pot, s’attarda lourdement sur la sonnette ce qui fit sursauter les occupants de la maison.
Il était excusable.
À soixante-dix-sept ans, son audition avait des faiblesses. Elle n’avait pas été épargnée, au cours de son existence, par les nuisances sonores d’un métier voué à l’entretien des routes.
À l’image de ses prédécesseurs, il suspendit son vieux ciré bleu marine. Il alla les rejoindre d’un pas lourd et traînant causé par une surcharge pondérale accentuée par sa petite taille, 1 m 65. Sans être pour autant obèse, il faisait concurrence au non moins célèbre bonhomme de la marque Michelin.
Il s’installa dans un des fauteuils en soufflant, ajusta son pull-over qui formait des plis et se servit un verre en attendant patiemment l’éternel retardataire. Il s’amusa à contrer les idées de ses comparses. Cela faisait partie de la mise en bouche qu’au- gurait la partie suivante.
19 h 32.
Des pneus crissèrent sur le gravier de la cour.
Jacques Cassario ouvrit la porte d’entrée de la maison sans ménagement et referma derrière lui. On entendit la clé tourner dans la serrure. Il fonça sans se déshabiller en direction du salon pour compenser le retard occasionné. Avec désinvolture, il balança son manteau en poils de chameau sur une des chaises et prit place au milieu d’eux. Il remercia Pierre Moiron pour le whisky on the rocks qu’il lui tendait. Il allongea ses jambes avec cet air d’être partout chez lui.
À 48 ans, Jacques Cassario était le jeunot de la bande. Plus grand que la moyenne du sexe masculin, il portait un tricot en cachemire gris foncé sur un jean noir qui recouvrait, en partie, ses mocassins à boucles d’argent. Il affichait ouvertement sa tenue bourgeoise de nantis.
Toujours en activité, le chef d’entreprise râlait et moulinait avec ses bras en guise d’excuse. Il invoquait pour la énième fois une commande urgente à terminer.
Le client doit être satisfait et livré en un temps record à l’ère de l’informatique, se lamentait-il en permanence à qui l’écoutait.
Il faut dire que son imprimerie numérique ne chômait pas depuis sa création. Elle avait presque quinze ans d’existence, jour pour jour. Après avoir essuyé quelques échecs dans la branche de la sérigraphie industrielle et déposé le bilan, l’homme avait survécu au naufrage. C’était juste avant sa rencontre avec Catherine, sa future femme de douze ans son aînée. Suivant les précieux conseils de la dame, il avait gardé le massicot et la relieuse, avait vendu le reste du matériel et s’était reconverti dans l’édition à compte d’auteur. Plus lucratif, moins de prise de risques, son chiffre d’affaires était aujourd’hui positif.
Charmé par la riche héritière rencontrée sur un parcours de golf, célibataire de surcroît, il l’avait épousée, à l’époque, pour ses relations et son physique. Aujourd’hui, les crèmes antirides ne suffisaient plus à cacher la différence d’âge. L’amour qu’il lui portait jadis s’était transformé, au fil des ans, en une relation d’amitié fraternelle. L’absence de maternité avait entraîné son épouse à œuvrer dans des associations caritatives le laissant de plus en plus souvent seul, le soir, jusqu’au jour où Pierre Moiron lui avait téléphoné pour de banales étiquettes. Il désirait s’offrir le luxe d’étiqueter ses conserves, ses pots de confitures et les liqueurs de son cru. De fil en aiguille, les deux hommes en étaient venus à évoquer les longues soirées hivernales au temps suspendu.
Lors de la signature du bon à tirer, Pierre Moiron lui avait suggéré la partie de cartes mensuelle. C’était ainsi que Jacques Cassario avait appris les règles du poker Texas Hold’em.
Il était vite devenu accro à la partie de jeu bien qu’il le réfutât. Il se débrouillait toujours pour être là auprès de ses quatre compagnons. D’emblée, il s’était senti à l’aise au sein du groupe. Le règlement adopté à l’unanimité lui convenait parfaitement car les mises étaient fort raisonnables. Un mois on était plumé, le mois suivant on récupérait ses billes, seulement voilà, depuis un semestre, il avait la guigne. Il perdait. Il bluffait mal, cela se lisait sur son visage. Il devait se renflouer ce soir pour diminuer son ardoise.
Il but une gorgée et sentit la chaleur de l’alcool descendre le long de son œsophage. Il répondit à ses acolytes en dissimulant son anxiété et les imita en mordant, à pleines dents, un sandwich à la terrine de sanglier cuisiné par le charcutier de la rue principale du village de Moiron, meilleur ouvrier de France. Il se régalait.
Coup d’œil circulaire bouche pleine.
Évaluation comportementale.
Il les étudia tour à tour attentivement en songeant à la soirée.
Bientôt, l’adrénaline envahirait son corps.
20 h 30.
Pierre Armand avait fini de dîner. Il s’était allongé sur son lit, espérant diminuer la migraine qui s’était installée dans son crâne depuis la fin de la matinée. Malgré la prise du médicament qu’il avait acheté à l’officine en rentrant, elle ne s’atténuait pas.
Située au bas de la tour B, la pharmacie connaissait son client et lui avait recommandé un comprimé aux vertus révolutionnaires, beaucoup plus efficace que son paracétamol quotidien. La rapidité du produit vendu par l’apothicaire aurait dû diminuer les symptômes. Cela ne semblait pas agir sur lui.
Il ferma les yeux un moment. Lorsqu’il osa les ouvrir de nouveau, il s’empara de l’album photos posé sur la table de chevet. Il ne fallait pas s’endormir maintenant, il devait terminer ce qu’il avait entrepris hier. Il se leva.
Dans la modeste cuisine standardisée de l’office des HLM, il feuilleta les pages jaunies jusqu’à ce qu’il trouvât ce qu’il cherchait depuis sa première découverte. Il n’avait plus aucun doute. Les images correspondaient parfaitement à la feuille qu’il avait imprimée au bureau. Les recherches généalogiques qu’il effectuait depuis huit mois certifiaient ses soupçons. La surveillance des deux individus retrouvés n’avait donc pas été inutile, bien au contraire. Dans le brouillard nébuleux de son enquête, il avait lancé les dés et avait tiré le numéro gagnant. Il était triomphant. Il avait ôté de son esprit l’incertitude. Il lui restait à pister la troisième personne qui se terrait dans l’ombre, oublieux du patrimoine légué, lorsqu’il en aurait fini avec les deux autres.
Courir après plusieurs lièvres à la fois s’avérait toujours néfaste.
Il allait rendre la monnaie de la pièce à qui de droit, avec les intérêts en prime. Il se l’était promis, cette justice. Elle lui appartenait. Puisque le temps avait joué contre lui, il remettrait les pendules à l’heure.
Il se massa les tempes. Décidément, la concentration lui faisait défaut ce soir.
Inutile de persévérer, se dit-il.
Il n’avait pas les idées claires. Il risquait d’omettre un détail important. Il fallait peaufiner avant d’agir. Les deux jours qui suivaient correspondaient à ses deux jours de repos hebdomadaires. Il finirait donc demain matin.
Il décida de chasser sous l’eau froide la nostalgie qui l’étouffait.
Il entra dans la salle de bains.
22 h 15.
Jacques Cassario avait chaud.
Il transpirait.
Il avait déboutonné sa chemise Oxford et remonté ses poignets jusqu’aux coudes. Sa peau luisait sous les lampes. Il sentait la sueur couler le long de sa colonne vertébrale. Il était transparent pour les autres joueurs ce qui n’arrangeait pas ses affaires. Il avait déjà perdu une somme rondelette et il continuait à glisser sur la pente vertigineuse du négatif. Les jetons s’accumulaient sur le tapis vert dont la couleur de l’espérance avait pris, à ses yeux, la teinte de la malchance. Obstiné, il avait insisté pour continuer en dépit des recommandations de ses amis.
Les retraités aimaient bien son intrépidité qui leur apportait du piment dans leur vie vieillissante, seulement, là, Cassario allait trop loin. Il fallait tirer la sonnette d’alarme.
– On arrête, Jacques, annonça Moiron. Tu n’as pas gagné une seule main ce soir.
– Je sais mais je vais me refaire.
– Non, Pierre a raison, lui répondit Rotard. Cela fait six mois que tu as le noir. En cumulant avec ce soir, ta perte s’élève à près de 8 000 euros. Comment comptes-tu dédommager la caisse ?
– J’ai toujours honoré jusqu’à présent.
– Nous le savons bien, c’est pourquoi nous te restreignons avant la catastrophe.
– Qu’est-ce que tu insinues, Thierry ?
– Je veux parler de ton épouse, rétorqua Laporte. Si je peux te donner un bon conseil, évite de mêler Catherine à ça.
Guillot acquiesça de la tête.
– C’est une sage résolution, crois-moi, insista Laporte. D’autant plus que les fêtes de fin d’année sont dans trois petites semaines. Pense aux cadeaux inévitables. Que lui offriras-tu sans pognon ?
– Ça va, j’ai compris, inutile d’insister, bougonna Cassario en allant se servir un verre d’eau à la cuisine. Je prendrai sur les dividendes de l’entreprise. Ma femme ne saura rien si vous vous taisez.
– Comment peux-tu douter de nous, s’offusquèrent ensemble Moiron et Rotard qui l’avaient suivi.
– Désolé, je suis nerveux en ce moment. J’ai beaucoup de travaux en cours que je dois boucler avant Noël.
– Alors, rentre chez toi, lui conseilla Moiron en lui tapant sur l’épaule.
– Tu as raison, mon vieux, inutile de continuer à insister. Ce soir n’est pas mon soir. Je serai à la maison avant elle. Une fois n’est pas coutume. Elle sera contente.
Capitulant devant leurs arguments persuasifs, Jacques Cassario récupéra son manteau qui traînait toujours sur le dossier de la chaise. Il remercia pour la soirée et sortit, soucieux, en les abandonnant à leurs élucubrations.
Il leur avait menti. Il était beaucoup plus endetté. Il avait déjà emprunté auprès de sa banque sur la prise de bénéfice des clients à facturer pour honorer les dépenses d’une maîtresse qui lui avait coûté beaucoup. La liaison avait peu duré mais suffisamment pour engloutir le fonds de roulement de ses actifs. Il se retrouvait à sec, la réserve pécuniaire s’était évaporée dans la nature. En conséquence, il allait devoir aussi mentir à sa femme. Il lui faudrait prétexter un délai supplémentaire, refusé par le banquier, pour acquitter le remboursement de sa dette. Il détestait se rabaisser à lui demander de l’argent mais force était de constater qu’elle était la seule à pouvoir le sortir de cet embarras.
Tout à sa problématique, il avait déjà parcouru trente-cinq kilomètres au volant de sa nouvelle Porsche. Il ne lui en restait plus que trois avant d’arriver.
Ses traits arborèrent une mine réjouie lorsqu’il actionna le bip du portail automatique. En contemplant la demeure bourgeoise qu’éclairaient les pâles rayons lunaires, il savoura son ascension sociale.
Le parc verdoyant de 6 000 m 2 s’harmonisait avec l’élégante bâtisse en pierres jointoyées, comportant de nombreuses fenêtres, des dépendances et un pigeonnier. Son infidélité aurait pu anéantir cet environnement idyllique construit par le biais de son mariage.
Fini ses rêves de grandeur.
Fini la belle sportive, les restaurants chics et les parcours de golf à travers le monde.
Catherine ne lui aurait jamais pardonné son infidélité. Elle aurait divorcé illico presto. La demeure de 1850 lui appartenant, il se serait retrouvé nu comme un ver. Homme critiqué par les relations fortunées de son entourage, elles n’auraient éprouvé aucun complexe à lui tourner le dos et à faire bloc contre lui en s’alliant à son épouse.
Fini aussi les contrats juteux pour l’entreprise.
Il s’était ressaisi à temps.
Demain, au petit-déjeuner, je saurai trouver les mots, se dit-il en montant les marches du perron. Je saurai la convaincre.
Mercredi 29 novembre.
7 h 30.
Jacques Cassario s’était pomponné pendant plus d’une heure dans sa salle de bains privative. Rasé de près, la senteur de son after-shave mentholé dans son sillage, il se tenait debout au milieu de la salle à manger, une tasse de café fumante à la main, lorsque sa femme entra.
Menue, pas très grande, des yeux verts pétillant pour son âge, qu’entouraient des lunettes à monture écaille, Catherine Cassario en imposait par son charisme. Ses cheveux courts gris bleutés adoucissaient les premières rides.
Il s’approcha d’elle à pas de velours et déposa un chaste baiser sur son front en écartant sa frange. Par politesse, il l’invita à s’asseoir en tirant vers l’arrière une des chaises capitonnée de couleur bordeaux, attitude semblable aux gentlemen qu’elle aimait côtoyer. Il savait qu’il devait l’amadouer pour arriver à ses fins, mais serait-elle dupe ? Dans son costume de tweed, il esquissa un sourire enjôleur tout en lui offrant un toast grillé à point par la servante Mélanie qui accomplissait la plupart des tâches ménagères et, occasionnellement, celles du jardin.
Catherine était méfiante. Elle connaissait son homme et doutait d’un tel excès d’amour matinal, surtout au lendemain d’une de ses parties de poker. Elle accepta l’offrande et beurra le pain complet avec cette élégance innée qui lui seyait à merveille bien que sa lignée parentale fût modeste. Dans sa robe de chambre en soie brodée aux motifs japonais, le dos droit, l’annulaire légèrement relevé en buvant son thé de Ceylan, elle possédait le port d’une reine face à son époux. Elle attendit patiemment qu’il se mît à parler.
– Avez-vous bien dormi, mon cœur ? Je ne vous ai pas entendu rentrer. J’ai patienté un moment avant que Morphée accomplisse son dessein.