LES MISÉRABLES

Tome III – MARIUS

1862

Texte annoté par Guy Rosa,

professeur à l’Université Paris-Diderot

Table des matières

Livre premier – Paris étudié dans son atome .......................... 7

Chapitre I Parvulus.....................................................................8

Chapitre II Quelques-uns de ses signes particuliers ................ 10

Chapitre III Il est agréable ....................................................... 12

Chapitre IV Il peut être utile..................................................... 14

Chapitre V Ses frontières .......................................................... 16

Chapitre VI Un peu d’histoire ..................................................20

Chapitre VII Le gamin aurait sa place dans les classifications

de l’Inde ..................................................................................... 23

Chapitre VIII Où on lira un mot charmant du dernier roi ....... 27

Chapitre IX La vieille âme de la Gaule .....................................29

Chapitre X Ecce Paris, ecce homo ............................................ 31

Chapitre XI Railler, régner .......................................................36

Chapitre XII L’avenir latent dans le peuple .............................39

Chapitre XIII Le petit Gavroche ............................................... 41

Livre deuxième – Le grand bourgeois ....................................45

Chapitre I Quatrevingt-dix ans et trente-deux dents ...............46

Chapitre II Tel maître, tel logis ................................................49

Chapitre III Luc-Esprit............................................................. 51

Chapitre IV Aspirant centenaire............................................... 53

Chapitre V Basque et Nicolette................................................. 55

Chapitre VI Où l’on entrevoit la Magnon et ses deux petits..... 57

Chapitre VII Règle : Ne recevoir personne que le soir .............60

Chapitre VIII Les deux ne font pas la paire.............................. 61

Livre troisième – Le grand-père et le petit-fils ......................65

Chapitre I Un ancien salon .......................................................66

Chapitre II Un des spectres rouges de ce temps-là ...................71

Chapitre III Requiescant .......................................................... 79

Chapitre IV Fin du brigand ......................................................89

Chapitre V Utilité d’aller à la messe pour devenir

révolutionnaire .......................................................................... 95

Chapitre VI Ce que c’est que d’avoir rencontrer un

marguillier .................................................................................98

Chapitre VII Quelque cotillon ................................................ 107

Chapitre VIII Marbre contre granit.........................................116

Livre quatrième – Les amis de l’A B C ................................. 124

Chapitre I Un groupe qui a failli devenir historique .............. 125

Chapitre II Oraison funèbre de Blondeau, par Bossuet ......... 143

Chapitre III Les étonnements de Marius ............................... 149

Chapitre IV L’arrière-salle du café Musain ............................ 153

Chapitre V Élargissement de l’horizon................................... 163

Chapitre VI Res angusta ........................................................ 169

Livre cinquième – Excellence du malheur ........................... 174

Chapitre I Marius indigent ......................................................175

Chapitre II Marius pauvre ...................................................... 178

Chapitre III Marius grandi ..................................................... 182

Chapitre IV M. Mabeuf ........................................................... 188

Chapitre V Pauvreté, bonne voisine de misère....................... 194

Chapitre VI Le remplaçant ..................................................... 198

Livre sixième – La conjonction de deux étoiles ...................205

Chapitre I Le sobriquet : mode de formation des noms de

familles ....................................................................................206

Chapitre II Lux facta est ..........................................................211

– 3 –

Chapitre III Effet de printemps.............................................. 214

Chapitre IV Commencement d’une grande maladie .............. 216

Chapitre V Divers coups de foudre tombent sur mame

Bougon.....................................................................................220

Chapitre VI Fait prisonnier ....................................................222

Chapitre VII Aventures de la lettre U livrée aux conjectures.226

Chapitre VIII Les invalides eux-mêmes peuvent être heureux229

Chapitre IX Éclipse.................................................................232

Livre septième – Patron-minette .........................................236

Chapitre I Les mines et les mineurs ....................................... 237

Chapitre II Le bas-fond .......................................................... 241

Chapitre III Babet, Gueulemer, Claquesous et Montparnasse244

Chapitre IV Composition de la troupe....................................248

Livre huitième – Le mauvais pauvre ....................................253

Chapitre I Marius, cherchant une fille en chapeau, rencontre

un homme en casquette........................................................... 254

Chapitre II Trouvaille ............................................................. 257

Chapitre III Quadrifrons ........................................................ 261

Chapitre IV Une rose dans la misère......................................268

Chapitre V Le judas de la providence ..................................... 279

Chapitre VI L’homme fauve au gîte........................................282

Chapitre VII Stratégie et tactique...........................................288

Chapitre VIII Le rayon dans le bouge .................................... 295

Chapitre IX Jondrette pleure presque....................................299

Chapitre X Tarif des cabriolets de régie : deux francs l’heure305

Chapitre XI Offres de service de la misère à la douleur ......... 310

Chapitre XII Emploi de la pièce de cinq francs de M. Leblanc315

Chapitre XIII Solus cum solo, in loco remoto, non

cogitabuntur orare pater noster ............................................324

– 4 –

Chapitre XIV Où un agent de police donne deux coups de

poing à un avocat.....................................................................328

Chapitre XV Jondrette fait son emplette................................ 335

Chapitre XVI Où l’on retrouvera la chanson sur un air anglais

à la mode en 1832 ....................................................................339

Chapitre XVII Emploi de la pièce de cinq francs de Marius ..346

Chapitre XVIII Les deux chaises de Marius se font vis-à-vis. 352

Chapitre XIX Se préoccuper des fonds obscurs ..................... 355

Chapitre XX Le guet-apens .................................................... 361

Chapitre XXI On devrait toujours commencer par arrêter les

victimes.................................................................................... 395

Chapitre XXII Le petit qui criait au tome deux......................402

– 5 –

– 6 –

Livre premier – Paris étudié

dans son atome

– 7 –

Chapitre I

1

Parvulus

Paris a un enfant et la forêt a un oiseau ; l’oiseau s’appelle

le moineau ; l’enfant s’appelle le gamin.

Accouplez ces deux idées qui contiennent, l’une toute la

fournaise, l’autre toute l’aurore, choquez ces étincelles, Paris,

2

l’enfance ; il en jaillit un petit être. Homuncio , dirait Plaute.

Ce petit être est joyeux. Il ne mange pas tous les jours et il

va au spectacle, si bon lui semble, tous les soirs. Il n’a pas de

chemise sur le corps, pas de souliers aux pieds, pas de toit sur la

tête ; il est comme les mouches du ciel qui n’ont rien de tout

3

cela . Il a de sept à treize ans, vit par bandes, bat le pavé, loge

en plein air, porte un vieux pantalon de son père qui lui descend

plus bas que les talons, un vieux chapeau de quelque autre père

qui lui descend plus bas que les oreilles, une seule bretelle en

lisière jaune, court, guette, quête, perd le temps, culotte des

pipes, jure comme un damné, hante le cabaret, connaît des

voleurs, tutoie des filles, parle argot, chante des chansons

obscènes, et n’a rien de mauvais dans le cœur. C’est qu’il a dans

l’âme une perle, l’innocence, et les perles ne se dissolvent pas

dans la boue. Tant que l’homme est enfant, Dieu veut qu’il soit

innocent.

1

« Le tout-petit. »

2

« Le petit homme. »

3

Paraphrase amère de la parabole évangélique : « Regardez les

oiseaux du ciel : ils ne sèment pas […] et votre Père éternel les nourrit

[…]. » (Matthieu, VI, 26.)

– 8 –

Si l’on demandait à l’énorme ville : Qu’est-ce que c’est que

cela ? elle répondrait : C’est mon petit.

– 9 –

Chapitre II

Quelques-uns de ses signes particuliers

Le gamin de Paris, c’est le nain de la géante.

N’exagérons point, ce chérubin du ruisseau a quelquefois

une chemise mais alors il n’en a qu’une ; il a quelquefois des

souliers, mais alors ils n’ont point de semelles ; il a quelquefois

un logis, et il l’aime, car il y trouve sa mère ; mais il préfère la

rue, parce qu’il y trouve la liberté. Il a ses jeux à lui, ses malices

à lui dont la haine des bourgeois fait le fond ; ses métaphores à

lui ; être mort, cela s’appelle manger des pissenlits par la

racine ; ses métiers à lui, amener des fiacres, baisser les

marchepieds des voitures, établir des péages d’un côté de la rue

à l’autre dans les grosses pluies, ce qu’il appelle faire des ponts

des arts , crier les discours prononcés par l’autorité en faveur du

peuple français, gratter l’entre-deux des pavés ; il a sa monnaie

à lui, qui se compose de tous les petits morceaux de cuivre

façonné qu’on peut trouver sur la voie publique. Cette curieuse

monnaie, qui prend le nom de loques , a un cours invariable et

fort bien réglé dans cette petite bohème d’enfants.

Enfin il a sa faune à lui, qu’il observe studieusement dans

des coins ; la bête à bon Dieu, le puceron tête-de-mort, le

faucheux, le « diable », insecte noir qui menace en tordant sa

queue armée de deux cornes. Il a son monstre fabuleux qui a

des écailles sous le ventre et qui n’est pas un lézard, qui a des

pustules sur le dos et qui n’est pas un crapaud, qui habite les

trous des vieux fours à chaux et des puisards desséchés, noir,

velu, visqueux, rampant, tantôt lent, tantôt rapide, qui ne crie

pas, mais qui regarde, et qui est si terrible que personne ne l’a

– 10 –

4

jamais vu ; il nomme ce monstre « le sourd ». Chercher des

sourds dans les pierres, c’est un plaisir du genre redoutable.

Autre plaisir, lever brusquement un pavé, et voir des cloportes.

Chaque région de Paris est célèbre par les trouvailles

intéressantes qu’on peut y faire. Il y a des perce-oreilles dans les

chantiers des Ursulines, il y a des mille-pieds au Panthéon, il y a

des têtards dans les fossés du Champ de Mars.

Quant à des mots, cet enfant en a comme Talleyrand. Il

n’est pas moins cynique, mais il est plus honnête. Il est doué

d’on ne sait quelle jovialité imprévue ; il ahurit le boutiquier de

son fou rire. Sa gamme va gaillardement de la haute comédie à

la farce.

Un enterrement passe. Parmi ceux qui accompagnent le

mort, il y a un médecin. – Tiens, s’écrie un gamin, depuis quand

les médecins reportent-ils leur ouvrage ?

Un autre est dans une foule. Un homme grave, orné de

lunettes et de breloques, se retourne indigné : – Vaurien, tu

viens de prendre « la taille » à ma femme.

– Moi, monsieur ! fouillez-moi.

4

Souvenir d'enfance des Feuillantines particulièrement vif,

également recueilli par le Victor Hugo raconté … (ouv. cit., p. 128) : « Ils

avaient inventé un animal qu'ils se représentaient couvert de poils, avec

des pinces, lesquelles étreignaient et enlevaient ce qu'elles saisissaient.

Ils avaient appelé cet animal : sourd . » Ce fantasme enfantin est peut-

être à l'origine des « monstres » hugoliens, du Quasimodo de Notre-

Dame de Paris à l'Ugolin du « bas-fond » parisien – voir plus loin III, 7,

2.

– 11 –

Chapitre III

Il est agréable

Le soir, grâce à quelques sous qu’il trouve toujours moyen

de se procurer, l’ homuncio entre à un théâtre. En franchissant

ce seuil magique, il se transfigure ; il était le gamin, il devient le

titi. Les théâtres sont des espèces de vaisseaux retournés qui ont

la cale en haut. C’est dans cette cale que le titi s’entasse. Le titi

est au gamin ce que la phalène est à la larve ; le même être

envolé et planant. Il suffit qu’il soit là, avec son rayonnement de

bonheur, avec sa puissance d’enthousiasme et de joie, avec son

battement de mains qui ressemble à un battement d’ailes, pour

que cette cale étroite, fétide, obscure, sordide, malsaine,

5

hideuse, abominable, se nomme le Paradis .

Donnez à un être l’inutile et ôtez-lui le nécessaire, vous

aurez le gamin.

Le gamin n’est pas sans quelque intuition littéraire. Sa

tendance, nous le disons avec la quantité de regret qui convient,

ne serait point le goût classique. Il est, de sa nature, peu

académique. Ainsi, pour donner un exemple, la popularité de

mademoiselle Mars dans ce petit public d’enfants orageux était

assaisonnée d’une pointe d’ironie. Le gamin l’appelait

mademoiselle Muche .

5

Autrement dit, le « poulailler ». Cette « cale étroite, fétide,

obscure » n'est pas sans rapport avec le ventre de l'éléphant de la Bastille,

appartement de Gavroche en IV, 6, 2.

– 12 –

Cet être braille, raille, gouaille, bataille, a des chiffons

comme un bambin et des guenilles comme un philosophe,

pêche dans l’égout, chasse dans le cloaque, extrait la gaîté de

l’immondice, fouaille de sa verve les carrefours, ricane et mord,

siffle et chante, acclame et engueule, tempère Alleluia par

Matanturlurette, psalmodie tous les rhythmes depuis le De

Profundis jusqu’à la Chienlit, trouve sans chercher, sait ce qu’il

ignore, est spartiate jusqu’à la filouterie, est fou jusqu’à la

sagesse, est lyrique jusqu’à l’ordure, s’accroupirait sur l’Olympe,

se vautre dans le fumier et en sort couvert d’étoiles. Le gamin de

Paris, c’est Rabelais petit.

Il n’est pas content de sa culotte, s’il n’y a point de gousset

de montre.

Il s’étonne peu, s’effraye encore moins, chansonne les

superstitions, dégonfle les exagérations, blague les mystères,

tire la langue aux revenants, dépoétise les échasses, introduit la

caricature dans les grossissements épiques. Ce n’est pas qu’il est

prosaïque ; loin de là ; mais il remplace la vision solennelle par

6

la fantasmagorie farce. Si Adamastor lui apparaissait, le gamin

dirait : Tiens ! Croquemitaine !

6

Géant, héros des Lusiades de Camoëns.

– 13 –

Chapitre IV

Il peut être utile

Paris commence au badaud et finit au gamin, deux êtres

dont aucune autre ville n’est capable ; l’acceptation passive qui

se satisfait de regarder, et l’initiative inépuisable ; Prudhomme

et Fouillou. Paris seul a cela dans son histoire naturelle. Toute la

monarchie est dans le badaud. Toute l’anarchie est dans le

gamin.

Ce pâle enfant des faubourgs de Paris vit et se développe,

se noue et « se dénoue » dans la souffrance, en présence des

réalités sociales et des choses humaines, témoin pensif. Il se

croit lui-même insouciant ; il ne l’est pas. Il regarde, prêt à rire ;

prêt à autre chose aussi. Qui que vous soyez qui vous nommez

Préjugé, Abus, Ignominie, Oppression, Iniquité, Despotisme,

Injustice, Fanatisme, Tyrannie, prenez garde au gamin béant.

Ce petit grandira.

De quelle argile est-il fait ? de la première fange venue. Une

poignée de boue, un souffle, et voilà Adam. Il suffit qu’un dieu

passe. Un dieu a toujours passé sur le gamin. La fortune

travaille à ce petit être. Par ce mot la fortune, nous entendons

un peu l’aventure. Ce pygmée pétri à même dans la grosse terre

commune, ignorant, illettré, ahuri, vulgaire, populacier, sera-ce

7

un ionien ou un béotien ? Attendez, currit rota , l’esprit de

Paris, ce démon qui crée les enfants du hasard et les hommes du

7

Adaptation d'Horace ( Art poétique , 21-22) : « L'amphore est

commencée ; le tour du potier tourne ; pourquoi en sort-il une cruche ? »

– 14 –

destin, au rebours du potier latin, fait de la cruche une

amphore.

– 15 –

Chapitre V

Ses frontières

Le gamin aime la ville, il aime aussi la solitude, ayant du

sage en lui. Urbis amator , comme Fuscus ; ruris amator ,

8

comme Flaccus .

Errer songeant, c’est-à-dire flâner, est un bon emploi du

temps pour le philosophe ; particulièrement dans cette espèce

de campagne un peu bâtarde, assez laide, mais bizarre et

composée de deux natures, qui entoure certaines grandes villes,

notamment Paris. Observer la banlieue, c’est observer

l’amphibie. Fin des arbres, commencement des toits, fin de

l’herbe, commencement du pavé, fin des sillons,

commencement des boutiques, fin des ornières, commencement

des passions, fin du murmure divin, commencement de la

rumeur humaine ; de là un intérêt extraordinaire.

De là, dans ces lieux peu attrayants, et marqués à jamais

par le passant de l’épithète : triste , les promenades, en

apparence sans but, du songeur.

Celui qui écrit ces lignes a été longtemps rôdeur de

9

barrières à Paris, et c’est pour lui une source de souvenirs

8

Épître (I, 10) d'Horace – Quintus Horatius Flaccus, qui

commence ainsi : « À Fuscus, amoureux de la ville, je dis bonjour, moi

qui aime la campagne. » Ce vers, « Urbis amatorem Fuscum salvere

jubemus, ruris amatores » avait déjà été noté et adapté par Hugo dans

ses carnets en 1838 – voir éd. J. Massin, t. V, p. 903.

– 16 –

profonds. Ce gazon ras, ces sentiers pierreux, cette craie, ces

marnes, ces plâtres, ces âpres monotonies des friches et des

jachères, les plants de primeurs des maraîchers aperçus tout à

coup dans un fond, ce mélange du sauvage et du bourgeois, ces

vastes recoins déserts où les tambours de la garnison tiennent

bruyamment école et font une sorte de bégayement de la

bataille, ces thébaïdes le jour, coupe-gorge la nuit, le moulin

dégingandé qui tourne au vent, les roues d’extraction des

carrières, les guinguettes au coin des cimetières, le charme

mystérieux des grands murs sombres coupant carrément

d’immenses terrains vagues inondés de soleil et pleins de

papillons, tout cela l’attirait.

Presque personne sur la terre ne connaît ces lieux

singuliers, la Glacière, la Cunette, le hideux mur de Grenelle

10

tigré de balles , le Mont-Parnasse, la Fosse-aux-Loups, les

Aubiers sur la berge de la Marne, Montsouris, la Tombe-Issoire,

la Pierre-Plate de Châtillon où il y a une vieille carrière épuisée

qui ne sert plus qu’à faire pousser des champignons, et que

ferme à fleur de terre une trappe en planches pourries. La

campagne de Rome est une idée, la banlieue de Paris en est une

autre ; ne voir dans ce que nous offre un horizon rien que des

champs, des maisons ou des arbres, c’est rester à la surface ;

tous les aspects des choses sont des pensées de Dieu. Le lieu où

une plaine fait sa jonction avec une ville est toujours empreint

d’on ne sait quelle mélancolie pénétrante. La nature et

l’humanité vous y parlent à la fois. Les originalités locales y

apparaissent.

9

Voir la note 1 du livre II, 4 où Hugo se nommait « promeneur

solitaire ». La définition donnée plus loin (p. 602) du « rôdeur de

barrière » assimile l'auteur à l'escarpe.

10

C'est là que fut fusillé Lahorie en 1812, comme tous ceux que le

Conseil de guerre condamnait à mort.

– 17 –

Quiconque a erré comme nous dans ces solitudes contiguës

à nos faubourgs qu’on pourrait nommer les limbes de Paris, y a

entrevu çà et là, à l’endroit le plus abandonné, au moment le

plus inattendu, derrière une haie maigre ou dans l’angle d’un

mur lugubre, des enfants, groupés tumultueusement, livides,

boueux, poudreux, dépenaillés, hérissés, qui jouent à la pigoche

couronnés de bleuets. Ce sont tous les petits échappés des

familles pauvres. Le boulevard extérieur est leur milieu

respirable ; la banlieue leur appartient. Ils y font une éternelle

école buissonnière. Ils y chantent ingénument leur répertoire de

chansons malpropres. Ils sont là, ou pour mieux dire, ils

existent là, loin de tout regard, dans la douce clarté de mai ou de

juin, agenouillés autour d’un trou dans la terre, chassant des

billes avec le pouce, se disputant des liards, irresponsables,

envolés, lâchés, heureux ; et, dès qu’ils vous aperçoivent, ils se

souviennent qu’ils ont une industrie, et qu’il leur faut gagner

leur vie, et ils vous offrent à vendre un vieux bas de laine plein

de hannetons ou une touffe de lilas. Ces rencontres d’enfants

étranges sont une des grâces charmantes, et en même temps

poignantes, des environs de Paris.

Quelquefois, dans ces tas de garçons, il y a des petites filles,

– sont-ce leurs sœurs ? – presque jeunes filles, maigres,

fiévreuses, gantées de hâle, marquées de taches de rousseur,

coiffées d’épis de seigle et de coquelicots, gaies, hagardes, pieds

nus. On en voit qui mangent des cerises dans les blés. Le soir on

les entend rire. Ces groupes, chaudement éclairés de la pleine

lumière de midi ou entrevus dans le crépuscule, occupent

longtemps le songeur, et ces visions se mêlent à son rêve.

Paris, centre, la banlieue, circonférence ; voilà pour ces

enfants toute la terre. Jamais ils ne se hasardent au delà. Ils ne

peuvent pas plus sortir de l’atmosphère parisienne que les

poissons ne peuvent sortir de l’eau. Pour eux, à deux lieues des

barrières, il n’y a plus rien. Ivry, Gentilly, Arcueil, Belleville,

Aubervilliers, Ménilmontant Choisy-le-Roi, Billancourt,

– 18 –

Meudon, Issy, Vanves, Sèvres, Puteaux, Neuilly, Gennevilliers,

Colombes, Romainville, Chatou, Asnières, Bougival, Nanterre,

Enghien, Noisy-le-Sec, Nogent, Gournay, Drancy, Gonesse, c’est

là que finit l’univers.

– 19 –

Chapitre VI

Un peu d’histoire

À l’époque, d’ailleurs presque contemporaine, où se passe

l’action de ce livre, il n’y avait pas, comme aujourd’hui, un

sergent de ville à chaque coin de rue (bienfait qu’il n’est pas

temps de discuter) ; les enfants errants abondaient dans Paris.

Les statistiques donnent une moyenne de deux cent soixante

enfants sans asile ramassés alors annuellement par les rondes

de police dans les terrains non clos, dans les maisons en

construction et sous les arches des ponts. Un de ces nids, resté

fameux, a produit « les hirondelles du pont d’Arcole ». C’est là,

du reste, le plus désastreux des symptômes sociaux. Tous les

crimes de l’homme commencent au vagabondage de l’enfant.

Exceptons Paris pourtant. Dans une mesure relative, et

nonobstant le souvenir que nous venons de rappeler, l’exception

est juste. Tandis que dans toute autre grande ville un enfant

vagabond est un homme perdu, tandis que, presque partout,

l’enfant livré à lui-même est en quelque sorte dévoué et

abandonné à une sorte d’immersion fatale dans les vices publics

qui dévore en lui l’honnêteté et la conscience, le gamin de Paris,

insistons-y, si fruste, et si entamé à la surface, est

intérieurement à peu près intact. Chose magnifique à constater

et qui éclate dans la splendide probité de nos révolutions

populaires, une certaine incorruptibilité résulte de l’idée qui est

dans l’air de Paris comme du sel qui est dans l’eau de l’océan.

Respirer Paris, cela conserve l’âme.

Ce que nous disons là n’ôte rien au serrement de cœur dont

on se sent pris chaque fois qu’on rencontre un de ces enfants

– 20 –

autour desquels il semble qu’on voie flotter les fils de la famille

brisée. Dans la civilisation actuelle, si incomplète encore, ce

n’est point une chose très anormale que ces fractures de familles

se vidant dans l’ombre, ne sachant plus trop ce que leurs

enfants sont devenus, et laissant tomber leurs entrailles sur la

voie publique. De là des destinées obscures. Cela s’appelle, car

cette chose triste a fait locution, « être jeté sur le pavé de

Paris ».

Soit dit en passant, ces abandons d’enfants n’étaient point

découragés par l’ancienne monarchie. Un peu d’Égypte et de

Bohême dans les basses régions accommodait les hautes

sphères, et faisait l’affaire des puissants. La haine de

l’enseignement des enfants du peuple était un dogme. À quoi

bon les « demi-lumières » ? Tel était le mot d’ordre. Or l’enfant

errant est le corollaire de l’enfant ignorant.

D’ailleurs, la monarchie avait quelquefois besoin d’enfants,

et alors elle écumait la rue.

Sous Louis XIV, pour ne pas remonter plus haut, le roi

voulait, avec raison, créer une flotte. L’idée était bonne. Mais

voyons le moyen. Pas de flotte si, à côté du navire à voiles, jouet

du vent, et pour le remorquer au besoin, on n’a pas le navire qui

va où il veut, soit par la rame, soit par la vapeur ; les galères

étaient alors à la marine ce que sont aujourd’hui les steamers. Il

fallait donc des galères ; mais la galère ne se meut que par le

galérien ; il fallait donc des galériens. Colbert faisait faire par les

intendants de province et par les parlements le plus de forçats

qu’il pouvait. La magistrature y mettait beaucoup de

complaisance. Un homme gardait son chapeau sur sa tête

devant une procession, attitude huguenote ; on l’envoyait aux

galères. On rencontrait un enfant dans la rue, pourvu qu’il eût

quinze ans et qu’il ne sût où coucher, on l’envoyait aux galères.

Grand règne ; grand siècle.

– 21 –

Sous Louis XV, les enfants disparaissaient dans Paris ; la

police les enlevait, on ne sait pour quel mystérieux emploi. On

chuchotait avec épouvante de monstrueuses conjectures sur les

bains de pourpre du roi. Barbier parle naïvement de ces choses.

Il arrivait parfois que les exempts, à court d’enfants, en

prenaient qui avaient des pères. Les pères, désespérés,

couraient sus aux exempts. En ce cas-là, le parlement

intervenait, et faisait pendre, qui ? Les exempts ? Non. Les

pères.

– 22 –

Chapitre VII

Le gamin aurait sa place dans les

classifications de l’Inde

La gaminerie parisienne est presque une caste. On pourrait

dire : n’en est pas qui veut.

Ce mot, gamin , fut imprimé pour la première fois et arriva

11

de la langue populaire dans la langue littéraire en 1834 . C’est

dans un opuscule intitulé Claude Gueux que ce mot fit son

apparition. Le scandale fut vif. Le mot a passé.

Les éléments qui constituent la considération des gamins

entre eux sont très variés. Nous en avons connu et pratiqué un

qui était fort respecté et fort admiré pour avoir vu tomber un

homme du haut des tours de Notre-Dame ; un autre, pour avoir

réussi à pénétrer dans l’arrière-cour où étaient momentanément

11

En 1834, Claude Gueux dit : « Rien ne pouvait faire que cet

ancien gamin des rues n'eût point par moments l'odeur des ruisseaux de

Paris. » En fait, Hugo avait déjà utilisé ce mot dans Notre-Dame de

Paris , en 1831 (II, 6) et Delacroix, dans son tableau « La Liberté guidant

le peuple » avait fixé son image la même année. Le mot n'était plus si

scandaleux. Toutefois, si elle est vraie, une anecdote pourrait justifier

cette impression. C'est en 1836, lors du voyage en Normandie où Juliette

et Célestin Nanteuil accompagnaient Hugo. Les voyageurs auraient

rencontré sur l'impériale d'une diligence un digne « membre de la Société

archéologique de Rouen » qui, ne reconnaissant pas V. Hugo, se serait

lancé dans une virulente condamnation de Claude Gueux : « Enfin,

Madame, excusez-moi, tenez, je vais vous le dire : il a osé écrire le mot

gamin . Voilà où en est la littérature française. » (G. Rivet, Victor Hugo

chez lui , 1885.)

– 23 –

déposées les statues du dôme des Invalides et leur avoir

« chipé » du plomb ; un troisième, pour avoir vu verser une

diligence ; un autre encore, parce qu’il « connaissait » un soldat

qui avait manqué crever un œil à un bourgeois.

C’est ce qui explique cette exclamation d’un gamin

parisien, épiphonème profond dont le vulgaire rit sans le

comprendre : – Dieu de Dieu ! ai-je du malheur ! dire que je

n’ai pas encore vu quelqu’un tomber d’un cinquième ! ( Ai-je se

prononce j’ai-t-y ; cinquième se prononce cintième .)

Certes, c’est un beau mot de paysan que celui-ci : – Père un

tel, votre femme est morte de sa maladie ; pourquoi n’avez-vous

pas envoyé chercher de médecin ? – Que voulez-vous,

monsieur, nous autres pauvres gens, j’nous mourons nous-

mêmes . Mais si toute la passivité narquoise du paysan est dans

ce mot, toute l’anarchie libre-penseuse du mioche faubourien

est, à coup sûr, dans cet autre. Un condamné à mort dans la

charrette écoute son confesseur. L’enfant de Paris se récrie : – Il

parle à son calotin. Oh ! le capon !

Une certaine audace en matière religieuse rehausse le

gamin. Être esprit fort est important.

Assister aux exécutions constitue un devoir. On se montre

la guillotine et l’on rit. On l’appelle de toutes sortes de petits

noms : – Fin de la soupe, – Grognon, – La mère au Bleu (au

ciel), – La dernière bouchée, – etc., etc. Pour ne rien perdre de

la chose, on escalade les murs, on se hisse aux balcons, on

monte aux arbres, on se suspend aux grilles, on s’accroche aux

cheminées. Le gamin naît couvreur comme il naît marin. Un toit

ne lui fait pas plus peur qu’un mât. Pas de fête qui vaille la

– 24 –

12

Grève. Samson et l’abbé Montès sont les vrais noms

populaires. On hue le patient pour l’encourager. On l’admire

13

quelquefois. Lacenaire , gamin, voyant l’affreux Dautun

mourir bravement, a dit ce mot où il y a un avenir : J’en étais

jaloux . Dans la gaminerie, on ne connaît pas Voltaire, mais on

connaît Papavoine. On mêle dans la même légende « les

politiques » aux assassins. On a les traditions du dernier

vêtement de tous. On sait que Tolleron avait un bonnet de

chauffeur, Avril une casquette de loutre, Louvel un chapeau

rond, que le vieux Delaporte était chauve et nu-tête, que

Castaing était tout rose et très joli, que Bories avait une

barbiche romantique, que Jean-Martin avait gardé ses bretelles,

que Lecouffé et sa mère se querellaient. – Ne vous reprochez

donc pas votre panier , leur cria un gamin. Un autre, pour voir

passer Debacker, trop petit dans la foule, avise la lanterne du

quai et y grimpe. Un gendarme, de station là, fronce le sourcil. –

Laissez-moi monter, m’sieu le gendarme, dit le gamin. Et pour

attendrir l’autorité, il ajoute : Je ne tomberai pas. – Je

m’importe peu que tu tombes, répond le gendarme.

Dans la gaminerie, un accident mémorable est fort compté.

On parvient au sommet de la considération s’il arrive qu’on se

coupe très profondément, « jusqu’à l’os ».

Le poing n’est pas un médiocre élément de respect. Une

des choses que le gamin dit le plus volontiers, c’est : Je suis

12

Sanson : le bourreau – la même famille fut titulaire de cette

charge de 1688 à 1847. L'abbé Montés : aumônier des prisons sous la

Restauration et la Monarchie de juillet

13

Plusieurs noms de cette liste de condamnés à mort hantent

l'œuvre de Hugo depuis Le Dernier Jour d'un condamné . Dautun est déjà

présent en I, 3, 1 et Castaing I, 3, 3. Lacenaire et son complice Avril

furent particulièrement célèbres : Balzac se souvient d'eux dans

Splendeurs et Misères des courtisanes et il est l'un des héros éponymes

du crime dans Châtiments .

– 25 –

joliment fort, va ! – Être gaucher vous rend fort enviable.

Loucher est une chose estimée.

– 26 –

Chapitre VIII

Où on lira un mot charmant du dernier

roi

L’été, il se métamorphose en grenouille ; et le soir, à la nuit

tombante, devant les ponts d’Austerlitz et d’Iéna, du haut des

trains à charbon et des bateaux de blanchisseuses, il se précipite

tête baissée dans la Seine et dans toutes les infractions possibles

aux lois de la pudeur et de la police. Cependant les sergents de

ville veillent, et il en résulte une situation hautement

dramatique qui a donné lieu une fois à un cri fraternel et

mémorable ; ce cri, qui fut célèbre vers 1830, est un

avertissement stratégique de gamin à gamin ; il se scande

comme un vers d’Homère, avec une notation presque aussi

inexprimable que la mélopée éleusiaque des Panathénées, et

l’on y retrouve l’antique Évohé. Le voici : – Ohé, Titi, ohéée ! y a

de la grippe, y a de la cogne, prends tes zardes et va-t’en, pâsse

par l’égout !

Quelquefois ce moucheron – c’est ainsi qu’il se qualifie lui-

même – sait lire ; quelquefois il sait écrire, toujours il sait

barbouiller. Il n’hésite pas à se donner, par on ne sait quel

mystérieux enseignement mutuel, tous les talents qui peuvent

être utiles à la chose publique : de 1815 à 1830, il imitait le cri

du dindon ; de 1830 à 1848, il griffonnait une poire sur les

murailles. Un soir d’été, Louis-Philippe, rentrant à pied, en vit

un, tout petit, haut comme cela, qui suait et se haussait pour

charbonner une poire gigantesque sur un des piliers de la grille

de Neuilly ; le roi, avec cette bonhomie qui lui venait de

Henri IV, aida le gamin, acheva la poire, et donna un louis à

– 27 –

14

l’enfant en lui disant : La poire est aussi là-dessus . Le gamin

aime le hourvari. Un certain état violent lui plaît. Il exècre « les

curés ». Un jour, rue de l’université, un de ces jeunes drôles

faisait un pied de nez à la porte cochère du numéro 69. –

Pourquoi fais-tu cela à cette porte ? lui demanda un passant.

L’enfant répondit : Il y a là un curé. C’est là, en effet, que

demeure le nonce du pape. Cependant, quel que soit le

voltairianisme du gamin, si l’occasion se présente d’être enfant

de chœur, il se peut qu’il accepte, et dans ce cas il sert la messe

poliment. Il y a deux choses dont il est le Tantale et qu’il désire

toujours sans y atteindre jamais : renverser le gouvernement et

faire recoudre son pantalon.

Le gamin à l’état parfait possède tous les sergents de ville

de Paris, et sait toujours, lorsqu’il en rencontre un, mettre le

nom sous la figure. Il les dénombre sur le bout du doigt. Il

étudie leurs mœurs et il a sur chacun des notes spéciales. Il lit à

livre ouvert dans les âmes de la police. Il vous dira couramment

et sans broncher : – « Un tel est traître ; – un tel est très

méchant ; – un tel est grand ; – un tel est ridicule ; » (tous ces

mots, traître, méchant, grand, ridicule, ont dans sa bouche une

acception particulière) – « celui-ci s’imagine que le Pont-Neuf

est à lui et empêche le monde de se promener sur la corniche en

dehors des parapets ; celui-là a la manie de tirer les oreilles aux

personnes etc., etc. »

14

Un caricaturiste du journal Le Charivari – Philippon – avait

rendu célèbre la déformation en poire des traits du roi dont les pièces

nouvellement frappées portaient l'effigie. Comme le napoléon – frappé

sous l'Empire, le louis vaut 20 F soit de 75 à 150 Euros.

– 28 –

Chapitre IX

La vieille âme de la Gaule

Il y avait de cet enfant-là dans Poquelin, fils des Halles ; il y

en avait dans Beaumarchais. La gaminerie est une nuance de

l’esprit gaulois. Mêlée au bon sens, elle lui ajoute parfois de la

force, comme l’alcool au vin. Quelquefois elle est défaut.

Homère rabâche, soit ; on pourrait dire que Voltaire gamine.

Camille Desmoulins était faubourien. Championnet, qui

brutalisait les miracles, était sorti du pavé de Paris ; il avait, tout

15

petit, inondé les portiques de Saint-Jean de Beauvais et de

Saint-Étienne du Mont ; il avait assez tutoyé la châsse de sainte

16

Geneviève pour donner des ordres à la fiole de saint Janvier .

Le gamin de Paris est respectueux, ironique et insolent. Il a

de vilaines dents parce qu’il est mal nourri et que son estomac

souffre, et de beaux yeux parce qu’il a de l’esprit. Jéhovah

présent, il sauterait à cloche-pied les marches du paradis. Il est

fort à la savate. Toutes les croissances lui sont possibles. Il joue

dans le ruisseau et se redresse par l’émeute ; son effronterie

persiste devant la mitraille ; c’était un polisson, c’est un héros ;

15

La tradition lycéenne n'a pas encore tout à fait oublié le sens

classique donné au vers d' Athalie : « Le peuple saint en foule inondait les

portiques ». Observant les huguenots sortant du temple un dimanche,

Hugo avait déjà noté dans un carnet de 1840 : « Je croyais qu'en

Allemagne il était interdit d'inonder les portiques . » ( Le Tas de pierres ,

éd. J. Massin, t. VI, p. 1140.) Voir aussi Notre-Dame de Paris (VII, 7).

16

Célèbre « miracle » napolitain qui liquéfie trois fois par an le

sang du saint conservé dans une ampoule. Le clergé local ayant annoncé

que la présence des armées de Bonaparte faisait obstacle au miracle, le

général Championnet s'employa à faire obéir saint Janvier.

– 29 –

ainsi que le petit thébain, il secoue la peau du lion ; le tambour

Bara était un gamin de Paris ; il crie : En avant ! comme le

cheval de l’Écriture dit : Vah ! et en une minute, il passe du

marmot au géant.

Cet enfant du bourbier est aussi l’enfant de l’idéal. Mesurez

17

cette envergure qui va de Molière à Bara .

Somme toute, et pour tout résumer d’un mot, le gamin est

un être qui s’amuse, parce qu’il est malheureux.

17

Le jeune Barra combattait aux côté des Bleus en Vendée.

Prisonnier, il cria « Vive la république ! » au lieu du « Vive le Roi ! »

exigé et tomba sous les balles. Il avait treize ans et c'était en 1793. Une

statue de David d'Angers avait célébré, en 1839, cet héroïsme. Le rappel

de ce nom programme ici la mort de Gavroche.

– 30 –

Chapitre X

18

Ecce Paris, ecce homo

Pour tout résumer encore, le gamin de Paris aujourd’hui,

comme autrefois le græculus de Rome, c’est le peuple enfant

ayant au front la ride du monde vieux.

Le gamin est une grâce pour la nation, et en même temps

une maladie. Maladie qu’il faut guérir. Comment ? Par la

lumière.

La lumière assainit.

La lumière allume.

Toutes les généreuses irradiations sociales sortent de la

science, des lettres, des arts, de l’enseignement. Faites des

hommes, faites des hommes. Éclairez-les pour qu’ils vous

échauffent. Tôt ou tard la splendide question de l’instruction

universelle se posera avec l’irrésistible autorité du vrai absolu ;

et alors ceux qui gouverneront sous la surveillance de l’idée

française auront à faire ce choix : les enfants de la France, ou les

gamins de Paris ; des flammes dans la lumière ou des feux

follets dans les ténèbres.

Le gamin exprime Paris, et Paris exprime le monde.

18

Ce mot de l'Évangile, déjà cité, en français, pour Champmathieu

(I, 7, 9), assimile Paris à la fois au Christ et à l'humanité tout entière.

– 31 –

Car Paris est un total. Paris est le plafond du genre humain.

Toute cette prodigieuse ville est un raccourci des mœurs mortes

et des mœurs vivantes. Qui voit Paris croit voir le dessous de

toute l’histoire avec du ciel et des constellations dans les

intervalles. Paris a un Capitole, l’Hôtel de ville, un Parthénon,

Notre-Dame, un Mont-Aventin, le faubourg Saint-Antoine, un

Asinarium, la Sorbonne, un Panthéon, le Panthéon, une Voie

Sacrée, le boulevard des Italiens, une Tour des Vents, l’opinion ;

et il remplace les Gémonies par le ridicule. Son majo s’appelle le

faraud, son transtévérin s’appelle le faubourien, son hammal

s’appelle le fort de la halle, son lazzarone s’appelle la pègre, son

cockney s’appelle le gandin. Tout ce qui est ailleurs est à Paris.

La poissarde de Dumarsais peut donner la réplique à la

vendeuse d’herbes d’Euripide, le discobole Vejanus revit dans le

danseur de corde Forioso, Therapontigonus Miles prendrait

bras dessus bras dessous le grenadier Vadeboncœur,

Damasippe le brocanteur serait heureux chez les marchands de

bric-à-brac, Vincennes empoignerait Socrate tout comme

l’Agora coffrerait Diderot, Grimod de la Reynière a découvert le

roastbeef au suif comme Curtillus avait inventé le hérisson rôti,

nous voyons reparaître sous le ballon de l’arc de l’Étoile le

trapèze qui est dans Plaute, le mangeur d’épées du Pœcile

rencontré par Apulée est avaleur de sabres sur le Pont-Neuf, le

neveu de Rameau et Curculion le parasite font la paire, Ergasile

se ferait présenter chez Cambacérès par d’Aigrefeuille ; les

quatre muscadins de Rome, Alcesimarchus, Phœdromus,

Diabolus et Argyrippe descendent de la Courtille dans la chaise

de poste de Labatut ; Aulu-Gelle ne s’arrêtait pas plus

longtemps devant Congrio que Charles Nodier devant

Polichinelle ; Marton n’est pas une tigresse, mais Pardalisca

n’était point un dragon ; Pantolabus le loustic blague au café

anglais Nomentanus le viveur, Hermogène est ténor aux

Champs-Élysées, et, autour de lui, Thrasius le gueux, vêtu en

Bobèche, fait la quête ; l’importun qui vous arrête aux Tuileries

par le bouton de votre habit vous fait répéter après deux mille

ans l’apostrophe de Thesprion : quis properantem me

– 32 –

19

prehendit pallio ? le vin de Suresnes parodie le vin d’Albe, le

rouge bord de Désaugiers fait équilibre à la grande coupe de

Balatron, le Père-Lachaise exhale sous les pluies nocturnes les

mêmes lueurs que les Esquilies, et la fosse du pauvre achetée

pour cinq ans vaut la bière de louage de l’esclave.

Cherchez quelque chose que Paris n’ait pas. La cuve de

Trophonius ne contient rien qui ne soit dans le baquet de

Mesmer ; Ergaphilas ressuscite dans Cagliostro ; le brahmine

Vâsaphantâ s’incarne dans le comte de Saint-Germain ; le

cimetière de Saint-Médard fait de tout aussi bons miracles que

la mosquée Oumoumié de Damas.

Paris a un Ésope qui est Mayeux, et une Canidie qui est

mademoiselle Lenormand. Il s’effare comme Delphes aux

réalités fulgurantes de la vision ; il fait tourner les tables comme

Dodone les trépieds. Il met la grisette sur le trône comme Rome

y met la courtisane ; et, somme toute, si Louis XV est pire que

Claude, madame Du Barry vaut mieux que Messaline. Paris

combine dans un type inouï, qui a vécu et que nous avons

coudoyé, la nudité grecque, l’ulcère hébraïque et le quolibet

gascon. Il mêle Diogène, Job et Paillasse, habille un spectre de

vieux numéros du Constitutionnel , et fait Chodruc Duclos.

Bien que Plutarque dise : le tyran n’envieillit guère , Rome,

sous Sylla comme sous Domitien, se résignait et mettait

volontiers de l’eau dans son vin. Le Tibre était un Léthé, s’il faut

en croire l’éloge un peu doctrinaire qu’en faisait Varus Vibiscus :

Contra Gracchos Tiberim habemus. Bibere Tiberim, id est

20

seditionem oblivisci . Paris boit un million de litres d’eau par

19

« Qui est-ce qui, alors que je me hâte, me prend par mon

manteau ? » (Plaute, Épidique ).

20

« Contre les Grecques, nous avons le Tibre ; boire le Tibre, c'est

oublier l'insurrection. » Le Tibre est ici assimilé au Léthé, fleuve des

enfers grecs dont l'eau procure l'oubli.

– 33 –

jour, mais cela ne l’empêche pas dans l’occasion de battre la

générale et de sonner le tocsin.

À cela près, Paris est bon enfant. Il accepte royalement

tout ; il n’est pas difficile en fait de Vénus ; sa callipyge est

hottentote ; pourvu qu’il rie, il amnistie ; la laideur l’égaye, la

difformité le désopile, le vice le distrait ; soyez drôle, et vous

pourrez être un drôle ; l’hypocrisie même, ce cynisme suprême,

ne le révolte pas ; il est si littéraire qu’il ne se bouche pas le nez

devant Basile, et il ne se scandalise pas plus de la prière de

21

Tartuffe qu’Horace ne s’effarouche du « hoquet » de Priape .

Aucun trait de la face universelle ne manque au profil de Paris.

Le bal Mabille n’est pas la danse polymnienne du Janicule, mais

la revendeuse à la toilette y couve des yeux la lorette exactement

comme l’entremetteuse Staphyla guettait la vierge Planesium.

La barrière du Combat n’est pas un Colisée, mais on y est féroce

comme si César regardait. L’hôtesse syrienne a plus de grâce

que la mère Saguet, mais, si Virgile hantait le cabaret romain,

David d’Angers, Balzac et Charlet se sont attablés à la gargote

22

parisienne . Paris règne. Les génies y flamboient, les queues

21

Horace, Satires , I, 8, traduit par Hugo en 1818 sous le titre

Priape :

Un long bruit, par la peur chassé de ma vessie.

S'échappe avec effort, sous ma cuisse durcie ;

Le bois s'en fend. Alors, oh ! si vous aviez vu

Fuir le couple tremblant, à ce bruit imprévu,

Tomber les fausses dents, la chaudière sonore,

Oui, vous en auriez ri comme j'en ris encore !

22

Virgile parisien, Hugo a effectivement assidûment hanté ce

cabaret, comme en témoignent le vers d'À propos d'Horace :

« Les vagues violons de la mère Saguet […]. »

ainsi que le Victor Hugo raconté … (ouv. cit., p. 417 et suiv.) qui,

confirmant la présence de Charles et David, y ajoutait Devéria et

Boulanger. Ce sera, nous le verrons, un des lieux fréquentés par

Grantaire – voir note 15 en III, 4, 1.

– 34 –

23

rouges y prospèrent. Adonaï y passe sur son char aux douze

roues de tonnerre et d’éclairs ; Silène y fait son entrée sur sa

bourrique. Silène, lisez Ramponneau.

Paris est synonyme de Cosmos. Paris est Athènes, Rome,

Sybaris, Jérusalem, Pantin. Toutes les civilisations y sont en

abrégé, toutes les barbaries aussi. Paris serait bien fâché de

n’avoir pas une guillotine.

Un peu de place de Grève est bon. Que serait toute cette

fête éternelle sans cet assaisonnement ? Nos lois y ont sagement

pourvu, et, grâce à elles, ce couperet s’égoutte sur ce mardi gras.

23

Nom donné aux paillasses grotesques en raison du ruban rouge

qui nouait la queue de leur perruque.

– 35 –

Chapitre XI

Railler, régner

De limite à Paris, point. Aucune ville n’a eu cette

domination qui bafoue parfois ceux qu’elle subjugue. Vous

plaire, ô Athéniens ! s’écriait Alexandre. Paris fait plus que la

loi, il fait la mode ; Paris fait plus que la mode, il fait la routine.

Paris peut être bête si bon lui semble ; il se donne quelquefois ce

luxe ; alors l’univers est bête avec lui ; puis Paris se réveille, se

frotte les yeux, dit : Suis-je stupide ! et éclate de rire à la face du

genre humain. Quelle merveille qu’une telle ville ! Chose

étrange que ce grandiose et ce burlesque fassent bon voisinage,

que toute cette majesté ne soit pas dérangée par toute cette

parodie, et que la même bouche puisse souffler aujourd’hui

dans le clairon du jugement dernier et demain dans la flûte à

l’oignon ! Paris a une jovialité souveraine. Sa gaîté est de la

foudre et sa farce tient un sceptre. Son ouragan sort parfois

d’une grimace. Ses explosions, ses journées, ses chefs-d’œuvre,

ses prodiges, ses épopées, vont au bout de l’univers, et ses coq-

à-l’âne aussi. Son rire est une bouche de volcan qui éclabousse

toute la terre. Ses lazzi sont des flammèches. Il impose aux

peuples ses caricatures aussi bien que son idéal ; les plus hauts

monuments de la civilisation humaine acceptent ses ironies et

prêtent leur éternité à ses polissonneries. Il est superbe ; il a un

prodigieux 14 juillet qui délivre le globe ; il fait faire le serment

du Jeu de Paume à toutes les nations ; sa nuit du 4 août dissout

en trois heures mille ans de féodalité ; il fait de sa logique le

muscle de la volonté unanime ; il se multiplie sous toutes les

formes du sublime ; il emplit de sa lueur Washington,

Kosciusko, Bolivar, Botzaris, Riego, Bem, Manin, Lopez, John

– 36 –

24

Brown , Garibaldi ; il est partout où l’avenir s’allume, à Boston

en 1779, à l’île de Léon en 1820, à Pesth en 1848, à Palerme en

1860 ; il chuchote le puissant mot d’ordre : Liberté, à l’oreille

des abolitionnistes américains groupés au bac de Harper’s

Ferry, et à l’oreille des patriotes d’Ancône assemblés dans

l’ombre aux Archi, devant l’auberge Gozzi, au bord de la mer ; il

crée Canaris ; il crée Quiroga ; il crée Pisacane ; il rayonne le

grand sur la terre ; c’est en allant où son souffle les pousse que