Autres livres de l’auteur

La mort dans l’âme, éditions Books on demand, 2 015

Une vie de chien, éditions Books on Demand, 2 015

Neitmar, éditions Books on Demand, 2 014

© Martine Lady Daigre

Édition : BoD - Books on Demand GmbH

12/14 rond-point des Champs Elysées

75 008 Paris

Imprimé par BoD – Books on Demand GmbH, Norderstedt

ISBN : 9782322117789

Dépôt légal : 06-2 017

À mes lecteurs.

Ce livre est un roman.

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes ou d’établissements, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fruit du hasard.

Sommaire

CHAPITRE I

Pauline Valentini se tenait là, raide comme la justice, devant le monticule de terre remuée. Elle avait les yeux secs à force d’avoir trop pleuré depuis ces dernières soixante-douze heures. Les paupières gonflées étaient autant de stigmates du drame vécu. Tout était allé si vite, l’ambulance, l’hôpital et puis plus rien, le vide. Un vide qui l’enveloppait malgré elle.

Elle fit un pas en avant. Elle tendit le bras pour arranger le pot de dipladénia. Elle avait l’impression qu’il penchait vers la gauche. Elle le redressa, l’enfonça dans le sol d’un coup sec et recula pour constater l’amélioration.

Oui, il est mieux ainsi, se surprit-elle à penser.

Elle avait chaud en ce milieu d’après-midi. Elle transpirait. Le chemisier noir lui collait à la peau, la jupe grise, trop large pour sa fine taille, tombait sur ses hanches. Elle se passa un mouchoir en papier sur le visage et sur la nuque en soulevant ses boucles brunes qui lui tombaient sur les épaules. Elle essaya de les lier en un catastrophique chignon qui s’écroula aussitôt en libérant la chevelure.

Je suis ridicule dans ces fringues, songea-t-elle. J’ai l’air d’une nonne. Je ressemble à Sœur Suzanne, aussi maigre qu’elle flottant dans sa tunique lorsqu’elle se déplace. Je crois bien que c’est elle que je regretterai le plus en étant à la fac. Nos discussions du soir vont me manquer. Dommage qu’elle n’ait pu se déplacer jusqu’ici. À elle, au moins, il lui reste de la famille mais, à moi, que me reste-t-il ?

Elle fit un pas en avant.

Elle regarda ses chaussures salies par la poussière qu’avait provoquée l’homme en pelletant. Des pieds menus dans des sandales blanches. Un vernis rose nacré, qu’elle n’avait pas eu le temps d’ôter durant ces trois jours accablants, s’écaillait sur les ongles de ses orteils. Elle serrait toujours le mouchoir entre ses doigts. Elle se pencha pour les essuyer. En se redressant, elle sentit un métal froid entre ses seins. Elle avait récupéré la chaîne en or de sa grand-mère et la portait à son cou. Accrochée à un maillon en guise de médaille, une clé en fer d’à peine six centimètres de long pendait. Elle ne connaissait pas sa provenance, ni ce qu’elle ouvrait. L’aïeule avait toujours évité le sujet, éludé la réponse à la question de sa petite fille.

Pauline frotta ses mains moites l’une contre l’autre. Elle éprouvait le besoin de bouger maintenant. Que pouvaitelle faire d’autre de toute façon ? Elle ne pouvait pas rester ici à lire indéfiniment les deux noms gravés en lettres dorées sur la pierre tombale en marbre noir : Iréna Valentini 1 958 – 2010, Maria Valentini 1 925 – 2 016.

Elle suffoquait, maintenant. Elle avait la sensation qu’en restant une minute de plus, le courage la forçant à partir allait lui manquer, l’enfouissant dans les profondeurs du magma, l’ensevelissant à jamais.

Il est trop tôt pour rejoindre le monde des ténèbres, estima-t-elle en une fraction de lucidité.

Elle avala une goulée d’air, soupira et ramassa le sac à main posé sur la tombe voisine. Elle fit un signe de croix rapide, espérant chasser ces idées sombres qui surgissaient dans son cerveau.

Elle tourna le dos à la réalité et marcha vers la sortie.

Un taxi attendait sur le parking du cimetière, garé à l’ombre d’un noyer.

Dans vingt-six jours je serai majeure. Je passerai le permis, pensa-t-elle en montant à l’arrière de la Mercedes. J’ai réussi mon Bac S avec mention Très Bien, ce sera juste une formalité de plus. Dans ce malheur, grandmère aura eu la satisfaction de lire mon nom dans le journal local. Le Seigneur nous aura laissé la joie de le fêter dignement. Paix à ton âme, grand-mère.

Le chauffeur, d’origine bretonne, regarda la jeune fille dans le rétroviseur latéral. Elle lui semblait très abattue par les épreuves. Depuis qu’il la véhiculait, il avait appris à la connaître. Discrète, figée dans sa douleur, elle s’acquittait des pénibles tâches, les unes après les autres. Elle lui avait confié qu’il lui incombait d’accomplir cette triste besogne en tant qu’unique héritière de la lignée Valentini. De son côté, malgré les rendez-vous déjà programmés dans son agenda, il avait eu pitié d’elle. Il compatissait à son malheur. Il avait accepté d’être à son service pendant un mois. D’un commun accord, ils avaient décidé de s’accorder sur leurs horaires une semaine à l’avance.

- Où allons-nous, Mademoiselle ? demanda Hervé Labardec en rompant le silence.

- À la maison, répondit Pauline d’une voix lasse.

CHAPITRE II

La soirée était douce.

Pauline Valentini se promenait dans le jardin.

Elle n’avait pas voulu souper. Elle avait l’estomac noué depuis l’enterrement comme si elle avait brutalement pris conscience des faits.

Esseulée, elle allait d’arbres en arbres, sans but précis, ses pieds nus foulant l’herbe jaunie par endroits. Elle ressentait la lourdeur des événements subis en écoutant le chant des grillons. Elle était orpheline pour la deuxième fois au cours de sa courte vie. Une mère partit trop tôt dans un hypothétique paradis et, depuis avant, avant-hier, la grande faucheuse avait emporté celle qui l’avait chérie chaque minute de son existence.

Qu’est-ce que l’avenir peut me réserver de pire ? se ditelle en marchant.

La confusion régnait dans son esprit.

Elle s’approcha de la balançoire accrochée aux branches du chêne centenaire qui déployait ses nombreux bras vers le sol. L’ivresse de l’air frais engendré par les va-etvient de la corde lui revenait en mémoire. Elle aimait s’envoler vers les cieux lorsqu’elle était enfant. Elle aimait sentir la paume de l’aïeule dans son dos qui la poussait. Elle s’entendait encore crier " plus haut, plus haut ".

Le cœur en miettes empli d’un chagrin inconsolable à ses yeux, elle s’assit sur la planche de bois vieillie par les hivers successifs. Par habitude, elle commença à se balancer à l’aide de son pied gauche dans un rythme lent et soutenu, laissant le droit effleurer l’herbe. Elle se pencha en arrière et regarda le ciel à travers le feuillage. Elle réussit à discerner la Grande Ourse et Cassiopée.

Laquelle de ces étoiles brillent pour maman et grandmère ? se demanda-t-elle en versant une larme.

Elle ne put la retenir. La tristesse l’envahissait de nouveau. C’était le retour de la marée haute avec ces déferlantes. Un sanglot la dévasta. Devant l’immensité de la voie lactée, les pleurs se perdirent à l’infini. Elle était devenue une poussière de lune parmi la galaxie.

Un seul être vous manque et tout est dépeuplé, parla-telle aux animaux nocturnes, prenant à témoin son environnement familier. Pourquoi pensais-je à Lamartine dans un moment pareil ? Les associations d’idées sont, décidément, étranges.

Elle continua à se balancer en reniflant. Elle n’essaya même pas d’essuyer ses larmes. Elle attendit patiemment qu’elles se tarissent avec la crise.

Est-ce que je dois fermer les volets maintenant que je suis seule ? songea la jeune fille apaisée en contemplant au loin la bâtisse où elle avait vécu depuis l’âge de douze ans. C’est vrai que je suis à l’abri, isolée derrière un mur d’enceinte. Il y a bien Alberta qui arrive toujours aux alentours de neuf heures, mais, la nuit, des rôdeurs peuvent surgir de nulle part. Dois-je avoir peur ?

Dilemme.

Elle aimait se réveiller le matin avec les premiers rayons du soleil inondant sa chambre, lui caressant la joue, la forçant à ouvrir les yeux, jouant avec son visage cet air indémodable disant que " le monde appartenait à ceux qui se levaient tôt ".

Aurais-je besoin, dorénavant, de sortir du lit aux aurores ? s’interrogea-t-elle. Je divague. Je suis épuisée par le manque de sommeil. J’ai besoin de récupérer. Est-ce que j’ai peur de la solitude ou du lendemain ? qu’est-ce qui m’angoisse autant ?

Elle jeta un œil à sa montre. Il était déjà 21 h 30.

Elle se leva d’un bond comme si elle voulait insuffler une énergie nouvelle à ce corps accablé par cette journée qui s’éternisait par sa faute.

Elle traversa la pelouse à grandes enjambées. Elle s’arrêta net sur la terrasse dallée.

Il faudrait repeindre les volets, constata-t-elle. Elle observa attentivement la maison bourgeoise et nota qu’il manquait aussi de la peinture à ceux de l’étage.