Un cimetière bien vivant : le Père-Lachaise

© 2021, Miguel S. Ruiz

Édition : BoD – Books on Demand GmbH,

12/14 rond-point des Champs-Élysées, 75008 Paris

Impression : BoD - Books on Demand GmbH, Norderstedt, Allemagne

ISBN: 9782322382866

Dépôt légal : mai 2021

Du temps que je partais en vélo pour des mois à
travers la France, mon plus grand plaisir était de
m'arrêter dans des cimetières de campagne, de
m'allonger entre deux tombes, et de fumer
ainsi des heures durant. J'y pense comme
à l'époque la plus active de ma vie.
(Cioran)

Mourir ?... Plutôt crever! .
(Epitaphe sur la tombe de Maurice Sinet
dit Siné au cimetière… de Montmartre)

Les cimetières sont des endroits où de futurs
morts visitent d'anciens vivants.
(MsR)

Table des matières

Introduction

A l’origine simple terrain de cultures en dehors de Paris, le domaine de Champ-L’Evêque fût acheté le 11 août 1626 par la Compagnie de Jésus, ceci afin d’en faire un lieu de villégiature et de repos pour ses principaux membres.

Son plus illustre occupant fût le confesseur du roi Louis XIV, François d’Aix de la Chaise (1624-1709), qui y recevait entre autres des célébrités de l’époque telles Racine ou Boileau. Le père de La Chaise donnera par la suite son nom au cimetière (initialement simplement appelé cimetière de l’Est).

Mais revenons au 18ème siècle : le comte de La Chaise (frère du confesseur), en y donnant de nombreuses fêtes, contribua grandement à l’embellissement et à l’extension du domaine. Le lieu acquit par la suite le nom de Mont-Louis en l’honneur du jeune Louis XIV qui était venu s’y réfugier des combats de la Fronde en 1652.

Pourtant, au fil des années et suite à une mauvaise gestion de la part de la Compagnie, celle-ci fût contrainte de céder les jardins. Ils furent ensuite progressivement laissés à l’abandon, d’autant que les jésuites devenaient petit à petit persona non grata dans le royaume.

A la fin du 18e siècle, le terrain est racheté par la ville de Paris qui souhaite établir ses cimetières loin du centre de la capitale, en particulier pour des raisons d’hygiène. En 1803 le préfet de la Seine Nicolas Frochot se porte acquéreur des terrains et décide l’ouverture d’un nouveau cimetière « hors les murs ». Celui-ci est inauguré le 21 mai 1804.

La conception des lieux fut confié à Alexandre Brongniart (l’architecte de la Bourse) qui en dessine les plans et en imagine les grands axes. Initialement peu au goût des parisiens, qui craignaient ce quartier trop populaire, le cimetière mit du temps à se développer.

En 1812 on ne dénombrait que 800 tombes mais la décision de la Municipalité d’y faire transférer les cendres d’Héloïse et Abélard (ainsi que celles de Molière et de La Fontaine) précipita la mode du cimetière. Celui-ci connut dès lors une expansion extraordinaire, ceci d’autant plus que les cimetières n’étaient dorénavant plus réservés aux simples fidèles - une révolution pour l’époque.

Lieu chargé d’histoire (la Commune de Paris y connut ses derniers combats, cf. le Mur des Fédérés), le Père-Lachaise est aussi la dernière demeure de nombreux personnages historiques et représentants des Arts et de la culture : musiciens, écrivains, acteurs, peintres...

La conception du cimetière mêle parc à l’anglaise et lieu de recueillement, tous les styles architecturaux y étant représentés : tombes baroques, chapelles gothiques, caveaux haussmanniens, mausolées à l’antique… C’est donc bien le plus grand musée à ciel ouvert que l’on puisse imaginer.

De nos jours le Père-Lachaise compte 5 300 arbres répartis sur 44 hectares, quelques centaines de chats et près de 70 000 « locataires »… sans compter les 3 500 000 visiteurs venus du monde entier chaque année.

En route donc pour ce lieu étonnant et si plein… de vie !

Petite sélection
(totalement subjective) des tombes
les plus insolites

Arbelot (11ème division)

« Ils furent émerveillés du beau voyage qui les mena jusqu’au bout de la vie ». Mystérieuse épitaphe pour la tombe de ce Fernand Arbelot dont nous ne connaissons rien, si ce n’est deux dates : 1880-1942. Et qu’il exerçait - peut-être - la profession d’architecte…. Certains avancent une toute autre version : Arbelot était en fait acteur, tout en exerçant les fonctions de président de la Westminster Foreign Bank Ltd (sise 18 place Vendôme à Paris)… D’autres qu’il se serait suicidé en pleine occupation allemande après avoir assassiné son épouse (épouse qui serait enterrée avec lui mais dont on ne connaît même pas l’identité) ! En tout cas sa tombe - exceptionnelle œuvre du sculpteur belge Adolphe Wansart (1873-1954) - représente le défunt contemplant le miroir-visage de sa femme. C’est l’une des plus étranges et émouvantes du cimetière.

Arman (11ème division)

Pour son étonnante sculpture… et la citation sur sa tombe : « Enfin seul ! ». Pas du goût de certains (la famille peut-être ?), puisque celle-ci a récemment été enlevée (l’inscription, pas la famille !). Bref, pas vraiment ce qu’on pourrait appeler « respecter les dernières volontés du défunt », n’est-ce pas ? Dommage, l’humour même venu de l’au-delà n’ayant jamais fait de mal à personne…

Bain (93ème division)

Le 17 mai 1904, le négociant-inventeur Auguste Bain, ancien conseiller municipal de Bois-Colombes, perd son fils Robert, âgé de 13 ans. Très affectée par cette disparition prématurée, la famille commande au sculpteur Pierre Vaudrey la décoration de la chapelle funéraire familiale. Elle représente entre autres Robert avec son chien assis à ses cotés ainsi qu’un buste de son père Auguste. Bel exemple d’art sculptural funéraire… et de piété parentale.

Ballesteros (28ème division)

Buste en bronze placé sur un piédestal, signé du sculpteur Théophile Bra. Celui-ci représente le général espagnol Francisco Ballesteros, lequel s’opposa aux armées de Bonaparte pendant la guerre d’Espagne, et qui mourut en exil à Paris en 1832. La nature et le temps se sont chargés d’en faire une tombe étonnante puisque le tronc d’un arbre imposant a élu domicile à un endroit bien précis, dans le petit enclos entouré d’une grille de métal... Rigor Mortis ?

Baudry (4ème division)

Monument conçu par Ambroise Baudry, sculpteur et frère du défunt. Il se compose d’un sarcophage surmonté d’une pyramide adossée à une large stèle. Un buste de Paul est posé au sommet. Le tout est complété par deux œuvres allégoriques en bronze : à gauche, la Douleur représentée par une femme recouverte de longs voiles, fixant du regard une palette, des pinceaux et une palme. A droite plane dans les airs une Renommée déposant une couronne de laurier sur la tête de Paul Baudry. Un des chef-d’œuvres du cimetière… dans le genre grandiloquent !

Boucherot (96ème division)

Mais qui est donc ce jeune homme représenté en Prométhée et enchaîné au célèbre rocher ? Tout simplement l’académicien Paul Boucherot (1869-1943) qui étudia et développa un procédé de production de moteurs à base d’énergie thermique. Soit, mais quid de l’oiseau qui lui dévore le foie ? A coup sûr une allégorie des grandes sociétés pétrolières bien décidées à maintenir leur monopole et à sacrifier le génie au profit du… profit !

Caillat (2ème division)

Il existe assez peu de témoignages de l’Art Nouveau au Père-Lachaise, donc profitons de cette superbe œuvre de Guimard (oui, celui des bouches de métro parisiennes !). Imaginez une sorte de grande vague de granit animée d’un subtil jeu de lignes, le tout ressemblant au capot d’une grosse cylindrée modèle 1901. Bref, pour sa dernière demeure le négociant en vins Auguste-Ernest Caillat a été gâté.

Caron-Fouchard (70ème division)

Tombe pourvue de quatre cartouches en bronze surmontés d’un haut-relief également en bronze représentant la tête d’un pharaon. Les yeux fermés et un doigt levé devant les lèvres (symbole du silence ?), il surplombe une couronne de fleurs… Etrange témoignage du goût pour l’Égypte au début du 20ème siècle (d’autres exemples de style « égyptien » sont visibles sur les tombes monuments des Feuquières-Lecomte, 7ème division, et de la famille Lang-Verte, 96ème division).

Carriès (12ème division)

Mort en pleine gloire d’une pleurésie à l’âge de 39 ans mais maintenant largement oublié, le sculpteur Carriès se tua à la tâche en exécutant une commande de la princesse de Polignac : une porte monumentale avec moult ornementations tarabiscotées, très dans le style symboliste de l’époque. Malheureusement, l’œuvre fût détruite trente ans après sa mort… Et en plus le personnage sur la coupelle (représentant le sculpteur lui-même) a été récemment volé… Décidément !

Crocé-Spinelli & Sivel (71ème division)

Les aérostiers Crocé-Spinelli et Sivel se tuèrent dans une ascension en ballon en avril 1875. Très connus de leur vivant, près de 10 000 personnes suivirent leur cortège funèbre au Père-Lachaise. A noter l’étonnante représentation du gisant dans le genre « hyperréaliste », style relativement nouveau pour l’époque.

Dantan (4ème division)

Voici la tombe d’une famille de sculpteurs dont les plus célèbres sont les deux frères Antoine-Laurent (1798-1878) et Jean-Pierre (1800-1869) Dantan. La sépulture est ornée entre autres de deux cariatides-pleureuses et de quatre médaillons représentant chacun des membres de la famille. Le tout fût sculpté par les deux frères et constitue une œuvre remarquable, par la variété de sa décoration et par sa polychromie (extrêmement rare au Père-Lachaise). Pour la petite histoire, les médaillons représentant les deux frères furent recouverts de plâtre… jusqu’à leur mort ‘effective’ !

Félix de Beaujour (48ème division)

De son vrai nom Louis-Auguste Féris, ce diplomate de la Ière république et de la Restauration peut se targuer d’avoir la tombe la plus haute de France (si ce n’est du monde ?). Celle-ci, en forme de phare-lanterne et œuvre d’un certain Cendrier (!!), culmine à 22 mètres de hauteur. Elle peut ainsi servir de point de repère pour le visiteur égaré, mais nous renseigne surtout sur la mégalomanie du personnage…

Anatole de La Forge (66ème division)

Préfet de l’Aisne pendant la guerre de 1870, « L’Héroïque défenseur de St-Quentin » prend une pose toute virile… mais ne semble pas se rendre compte qu’il a perdu son épée ! Ou : comment - de manière posthume - allier grandiloquence et ridicule.

Delage (89ème division)

Sépulture en forme de pyramide tronquée ornée de deux médaillons et d’une croix surmontée d’un pélican, le tout en bronze. L'ensemble est dû à un M. Delage fils, en l’honneur de sa mère décédée.… Oui mais pourquoi donc un pélican se demande le passant étonné ? L’inscription tente une réponse : « Ô MA MÈRE BIEN AIMÉE MES MAINS EN MODELANT / EXPRIMÈRENT / POUR TOI MON ARDENTE PENSÉE ET FIRENT LE PÉLICAN SYMBOLE / CONSACRÉ À L’AMOUR MATERNEL DONT TON COEUR DÉBORDAIT »… Heu, pourquoi pas après tout !

Cléo de Mérode (90ème division)

Actrice et danseuse aux amours tumultueuses, Cléo de Mérode était le prototype de la beauté scandaleuse de la Belle-Epoque. Pour preuve le très suggestif négligé qu’elle porte sur la tombe de sa mère (et la sienne aussi par la même occasion…). Une œuvre du sculpteur espagnol Luis de Périnat qui travaillait en connaissance de cause puisqu’il fût l’amant de la belle de 1906 à 1919.

Dias Santos (48ème division)

Il se dit que Mme Dias Santos, suite au décès de sa fille Charlotte Emilie et en sa mémoire, aurait promis un million de francs à la personne qui séjournerait un an dans le caveau (ou une semaine, sans boire ni manger, selon une autre version). Inutile de préciser qu’aucun candidat au pactole ne tint plus d’une journée et que tous ressortirent fous, croyant avoir vu des apparitions. La ville de Paris interdit rapidement les candidatures, ceci afin de conserver la santé mentale de ses habitants… Bref de nos jours pas la peine de chercher à postuler… le tombeau est muré depuis bien longtemps !

Dolgorouky (48ème division)

Superbe chapelle ouverte sur un étonnant baldaquin, le tout surmonté d’un clocher orthodoxe russe. A l’intérieur, un groupe de personnages en marbre protégé par d’épaisses vitres. Œuvre du sculpteur Daniel Campagne, c’est la sépulture de la Princesse Zénaïde Dolgorouky, née vicomtesse de Chatiloff (1817-1883), mécène et - on veut bien le croire - héritière d’une très grande fortune.

Errazu (68ème division)

On sait très peu de choses sur Joachim de Errazu si ce n’est qu’il était un émigrant espagnol enrichi dans l’industrie saline du Mexique. Et qu’il est donc à l’origine de l’impressionnante série de sculptures sur la tombe familiale. L’ensemble fût longtemps attribué au sculpteur Mathieu-Meusnier. On remarque en effet son nom sur la base en pierre du monument puisque lors de sa construction il avait effectivement réalisé une œuvre… Laquelle fut ensuite remplacée par les sculptures actuelles (du sculpteur espagnol Miguel Blay y Fabregas) ! Ouf il fallait rétablir la vérité… En tout cas un des tombeaux les plus « chargés » du cimetière, c’est le moins qu’on puisse dire.

Félix Faure (4ème division)

Impressionnant gisant représentant le Président de la République, décédé dans des circonstances très particulières, à l’Elysée en 1899. La rumeur populaire colporta que c'est durant un de ses ébats avec sa maîtresse Marguerite Steinheil qu’il passa de vie à trépas. Selon Clémenceau et les chansonniers de l'époque : « Il voulait être César, il ne fut que Pompée » - ce qui est autant une allusion au goût du Président pour le faste qu'à la cause prétendue de sa mort... La sculpture en tout cas ne signale rien des circonstances : Félix y est drapé dans un drapeau… et dans sa dignité ! Serein, il semble se moquer des rumeurs et des médisances.

Gamichon (1ère division)

Ce superbe tombeau représentant une femme éplorée devant une grotte sépulcrale est l’œuvre d’un certain Marcel Grouillet. Une carte postale légendée La Douleur avait été éditée au début du 20ème siècle tant ce monument était célèbre à l’époque… Quoi qu’il en soit : effet garanti lorsque l’on débouche du chemin latéral !

Pierre Gareau (10ème division)

Beau monument de style néo-classique, d’autant plus remarquable que c’est la première statue grandeur nature à avoir été érigée au Père-Lachaise. On dit qu’elle représente les traits de sa commanditaire Mme Gareau, veuve de ce Pierre Gareau, riche négociant décédé d’une crise d’apoplexie en 1815.

Gourlot (11ème division)

Nous ne connaissons presque rien de ce Louis-Sébastien Gourlot si ce n’est qu’il repose sous un monument dont la photo a fait le tour du monde. La statue grandeur nature, une allégorie de la douleur, est représentée sous les traits de la veuve du défunt, accoudée sur un édicule, la tête posée sur la main. Erigée en 1816, c’est, tout comme celle de Pierre Gareau (voir page précédente), l’une des premières sculptures du cimetière. A noter aussi la teinte ocre de la pierre, exemple très rare au Père-Lachaise.

Guillaume-Lagrange (29ème division)

Le 16 décembre 1808, la mère d'Antoine de Guillaume-Lagrange est autorisée à construire un cénotaphe en mémoire de son fils, sous-officier au 16e régiment de dragons, décédé en Pologne au cours d’une des campagnes napoléoniennes. Il s'agit de la toute première sculpture érigée au Père-Lachaise (1809). L'œuvre de Godde (l’architecte de la porte d’entrée principale du cimetière) se compose d’une stèle ornée à sa tête d'un médaillon représentant le dragon. À la base de celle-ci, une allégorie sous les traits d’une femme voilée agenouillée près d'une urne funéraire ; et à côté d'elle se trouve un jeune enfant nu. La tombe est classée aux monuments historiques et entretenue par la ville de Paris.

Gustave Haller ( (70ème division)

Gustave Haller (de son vrai nom Valérie Simonin) était l’auteur de la sculpture La conscience terrassant le vice et l’injustice. Sculpture que l’on aperçoit au sommet du caveau des Foulques de Grasse-Stirbey. Or la demoiselle Simonin (alias Gustave Haller donc !), suite à un mariage avec le prince Stirbey, devint la princesse Stirbey susmentionnée. Vous me suivez ?... On peut donc dire que c’est bien la même pensionnaire que l’on retrouve sur et sous l’étrange sépulture…

Sadeg Hedayat (85ème division)

Sadeg Hedayat est considéré comme l'un des plus grands écrivains de l'Iran moderne. Pessimiste incurable, grand amateur de vodka et d'opium, il se suicida à Paris en 1951, dans la misère et la solitude. Trahison ultime, ce contempteur des religions est enterré dans le carré « musulman », lui qui traitait les mollahs archaïques de « têtes de choux ». Sa tombe en marbre noir de forme pyramidale légèrement irrégulière est ornée d'une calligraphie et d'une inscription indiquant uniquement son nom et ses dates de naissance et de mort.

Héloïse & Abélard (7ème division)

Tout le monde connaît l’histoire du moine-philosophe Abélard et d’Héloïse son élève, coupables d’entretenir une relation amoureuse en plein Moyen Âge… et hors des liens sacrés du mariage ! Leur monument est la copie de celui qui fut construit au milieu du XIIème siècle ; il se présente sous la forme d’un sarcophage couvert de leurs deux statues couchées. Cette concession entretenue par la ville de Paris est bien le moindre hommage que la postérité pouvait rendre à Abélard, tant celui-ci - émasculé pour l’exemple ! - paya chèrement sa « faute ». Et tant leur histoire est éternelle.

Hersent (32ème