Fables de Babrios

(Ysopets - 3)

 

Version française

 

Publié par Christophe Noël

     

© - 2020 – Christophe Noël

ISBN : voir dernière page

Édition : BoD – Books on Demand

Dépôt légal : décembre 2020


EBOOKS (Version numérique):

VERSION PAPIER :

Commandes – dédicaces :

Qui était Babrios ?

C’est une excellente question. Pas tout à fait rien, mais on en sait très peu de choses en fait.


A commencer par son nom : Babrius, Caius Julius‏ - on trouve aussi les graphies Babrio, Babrios/ Βάβριος ou Vavrios, ou Babrias (Βαβρίας) voire Babréas/ Βαβρέας pour le nom de ce poète. J’ai trouvé les occurrences Gavrias ou Gabrias, Valerius/ Βαλέριος (Catalogue général de la BNF).

C'est lui qui réécrivit a posteriori les fameuses fables imaginées par Ésope, avec la forme sous laquelle celles-ci nous parvinrent, c'est-à-dire en vers choliambiques grecs (ΒΑΒΡΙΟΥ ΜΥΘΙΑΜΒΟΙ ΑΙΣΩΠΕΙΟΙ ou Babriou mythiamboi aisôpeioi ; Babrii fabulae iambicae).


On ne sait presque rien de sa vie ni de sa patrie, même si la Syrie fut présentée comme l'hypothèse la plus vraisemblable pour ce probable Romain hellénisé : l'élégance de sa diction a fait croire qu'il vivait du temps de Bion de Mosschus mais il est plus probable qu'il ait vécu au IIe ou au IIIe siècle de notre ère, bien que cette dernière proposition soit davantage controversée. De même, selon Sommer, ce qui n'est pas douteux, c'est qu'il était Grec  de naissance, et non pas Romain ainsi qu'on l'avait longtemps supposé. Selon les données du Congrès américain enfin, il daterait de la fin du Ier siècle de notre ère.


En effet, selon Philippe Renault, dans la dédicace du second livre de fables il est clairement mentionné que Babrius était le précepteur du fils d'un certain « roi Alexandre ». Selon Lachmann, ce roi Alexandre, dont il est question, ne serait pas l'empereur Alexandre Sévère (222-235), comme l'avait d'abord pensé un savant critique, puisque à peu près à l'époque de la naissance de ce prince le grammairien Dosithée faisait déjà usage des fables de Babrius ; mais ce serait plutôt un arrière-petit-fils d'Hérode le Grand, du nom d'Alexandre, établi par Vespasien, au témoignage de Josèphe (Antiq. Jud. XVIII, v, p. 886), roi d'une partie de la Cilicie. Cette conjecture est d'autant plus plausible que nous retrouvons dans la facture des vers de Babrius à peu près les mêmes licences que se sont permises vers le même temps les choliambographes des Romains, Martial, Perse et Pétrone.

Pour conforter cette thèse, ajoutons qu'aucun autre roi Alexandre vivant en Syrie ou dans les environs n'a été identifié à ce jour, que ce soit au Ier ou au IIème siècle de notre ère.


Son oeuvre


Toujours selon Renault, Babrius est un nom romain, c'est un fait incontestable, un nom que l'on a retrouvé sur maintes inscriptions funéraires d'Ombrie ou d'Italie centrale et septentrionale. Il est dérivé bien évidemment de « barba » (barbe).

Quoi qu’il en soit, Romain ou Grec, sa totale familiarité avec la langue latine est certaine, les particularités de son vers choliambique tout à fait inhabituel, s'il faut en croire Perry, à la condition de prendre la peine de le comparer avec celui des autres poètes grecs. La syllabe finale du vers choliambique latin est accentuée afin de s'accorder avec la manière de prononcer proprement latine. Or, c'est ce que fait Babrius mais avec un vers grec cette fois-ci. Et en cela, il diffère notablement de la prononciation grecque.


Une autre particularité du vers choliambique utilisé par Babrius est l'admission de l'anapeste[1] en première place. Selon Lanchmann, chez les auteurs grecs tardifs, les anapestes n'étaient plus en usage. Or, on sait qu'à la fin du Ier siècle, en particulier chez les poètes latins, Martial en premier lieu, l'anapeste est remis au goût du jour dans la poésie latine, preuve s'il en est, par ailleurs, que Babrius était contemporain du grand satirique romain qui vivait justement à la fin du Ier siècle de notre ère.


Du reste, ces poésies justifient pleinement la réputation d'élégante concision, de naïveté et de grâce que ses fragments avaient déjà méritée à Babrius. Son vers est d'une correction, on dirait presque trop scrupuleuse.

Lors de leur première publication, les fables de Babrius comprenaient exactement deux cents pièces qui tenaient, s'il faut en croire Avianus[2] et les informations du Codex A, en deux livres et non en dix comme le prétend l'auteur si peu fiable de la biographie consacrée à Babrius dans la Souda. De ces deux cents fables, cent quarante-trois nous ont été plus ou moins conservées dans leur forme métrique originale, notamment pour cent vingt-trois d'entre elles grâce à la contribution du Codex A découvert sur le Mont Athos en 1843. Les autres, cinquante-sept en tout, ont survécu sous forme de paraphrases que nous connaissons à travers la Recension dite Bodléienne, retrouvée au début du XIXème siècle.


On ne connaissait de lui que quelques fragments publiés par Franz Xaver Berger (Munich, 1816), lorsque Minoïde Mynas trouva en 1843, au mont Athos, un manuscrit qui renfermait 123 fables.

Jean François Boissonade de Fontarabie en tira alors une édition princeps à Paris, en 1844 (in-8). Johann Caspar von Orelli, Karl Lachmann, et Théobald Fix en publièrent par la suite des éditions critiques, tandis que Léon Boyer en donna une traduction en vers français. Par la suite, George Cornewall Lewis fit publier à Londres, en 1859, un second recueil attribué à Babrius, contenant apparemment 95 fables nouvelles, mais dont le manuscrit paraîtrait en fait avoir été forgé par M. Mynas.


Cette édition


J’ai choisi de vous présenter l’œuvre originale : livre premier (fables 1 à 107, soit de la lettre A à O en Grec), livre deuxième (108 à 143, commençant à la lettre M) traduits en Français. 

Chacune des deux parties est précédée d'une espèce de préface ou de dédicace à l'adresse d'un certain Branchus.

Vient une troisième partie (144 à 219), dont l’origine n’est pas absolument certaine, et dont je n’ai hélas pas trouvé de correspondance grecque nulle part.


Suite à d'énormes et récurrents problèmes logiciels, ainsi que les particularités de la langue grecque ancienne, avec ces accents toniques et autres esprits, les résultats ne s'avérant aucunement probants pour un rendu optimal en format epub, les textes originaux n'apparaissent pas ici, à mon grand regret. Pour les curieux, vous pourrez retrouver les textes correspondant en Grec ancien, à la Bibliotheca Augustana, consultable en ligne.

Croyez que je regrette énormément de ne pouvoir mon projet initial, mais, après de multiples tentatives, j'ai résolu de jeter l'éponge. Un jour peut-être, si le logiciel évolue. Ou à l'occasion d'une édition papier, si la demande s'en fait sentir.


Je vous souhaite une agréable lecture de ces textes rares, non publiés depuis la fin du XIX° siècle (c'est chose réparée désormais).


Le prochain ouvrage se situera à une autre époque, car tout cela semble un peu répétitif à force, et plutôt destiné à l'érudition. Nous nous retrouverons donc au Moyen-Âge ou à l'époque classique...


 


[1] L'anapeste, dans la métrique ancienne, est un pied composé de deux syllabes brèves et d'une longue.

[2] Avianus (fin IV° - début V° siècle) mentionne les fables de Phèdre ( - 14 avant JC -  50 après JC) mais ne les utilise pas. On remarque, au contraire, qu'il paraphrase nettement Babrius à de très nombreuses reprises. Environ 24 fables auraient ainsi été recyclées.


LIVRE PREMIER

  

 

"Le degré de civilisation d'un peuple est toujours proportionnel à la qualité et à la quantité des vins qu'il consomme." Babrios.

 

PROLOGUE.

La première génération, ô Branchus mon fils, était composée d'hommes justes ; on l'appelle l'âge d'or… Un troisième âge succéda aux deux premiers  (l'âge d'or et l'âge d'argent),  l'âge d'airain, que suivit la divine génération des héros ; enfin parut l'âge de fer, le cinquième et le pire de tous. Pendant l'âge d'or, les animaux, ainsi que l'homme, avaient une voix articulée, et connaissaient l'usage de la parole; leurs assemblées se tenaient au milieu des bois.

La pierre et le feuillage du pin avaient un langage. La mer aussi, Branchus, parlait au navire et au matelot ; les oiseaux savaient se faire comprendre du laboureur ; la terre donnait tout à l'homme sans travail ; les mortels vivaient avec les dieux dans une douce familiarité. Tu apprendras qu'il en était ainsi, si tu lis les fables que contait dans sa prose notre vieil et sage Ésope ; je veux que tu puisses les retenir toutes, et par mes soins le dur ïambe, perdant son amertume, aura pour toi la douceur du miel.

 

Fable 1 . L'ARCHER ET LE LION.[1]

Un homme alla chasser sur une montagne ; c'était un habile archer.  A son approche, tous les animaux, se hâtaient de prendre la fuite,  emplis de terreur.  Le lion seul, confiant dans sa force, osa le défier au combat.

« Attends, lui dit l'homme, ne te presse pas, et ne compte pas trop sur la victoire. Reçois d'abord mon message, tu sauras ensuite ce que tu auras à faire. »

Puis, se plaçant à petite distance, il décoche un trait qui va s'enfoncer dans le flanc de l'animal. Le lion épouvanté court se réfugier dans la forêt déserte. Non loin de lui était un renard, qui l'engageait à reprendre courage et à tenir ferme.

« Non, lui dit le lion, tu ne me prendras pas au piège ; car si le messager qu'il envoie est si terrible, je comprends combien lui-même est  redoutable."

  

Fable 2. LE LABOUREUR QUI A PERDU SON HOYAU.

Un laboureur, en bêchant sa vigne, avait perdu son hoyau. Il demanda aux villageois qui étaient là si personne ne l'avait pris. Chacun niait. Notre homme, bien embarrassé, les conduisit tous à la ville pour leur faire prêter serment ; car on croit qu'aux champs habitent des divinités sans ruse, et que dans les villes, au contraire, sont les vrais dieux, qui savent et qui voient tout. Aux portes de la ville, ils se lavaient les pieds à une fontaine après avoir déposé leur besace, lorsqu'un crieur public annonça mille drachmes de récompense à  celui qui découvrirait l'auteur d'un vol fait au dieu. Le laboureur dit :

« Que suis-je donc venu faire ici ? comment le dieu peut-il connaître les voleurs d'autrui, s'il ne connaît même pas les siens, et qu'il cherche à prix d'argent un homme qui les lui révèle ? »[2]

  

Fable 3. LE CHEVRIER ET LA CHÈVRE.[3]

Un berger voulait ramener ses chèvres au bercail ; les unes accouraient, les autres tardaient. L'une d'elles  ne se hâtait pas d'obéir, broutant dans un ravin le doux feuillage de l'osier et du lentisque. Il lui lança une pierre, et le coup lui brisa une corne ; aussi, il la supplia :

« Ma petite chèvre, ma compagne d'esclavage, au nom de Pan qui veille sur les bois, ma chevrette, ne me dénonce pas au maître ; c'est bien malgré moi que j'ai touché si juste.

— Et comment, dit la chèvre, comment cacher ce qui est évident ? j'aurai beau me taire, ma corne parlera.

 

Fable 4. LE PÊCHEUR ET LES POISSONS.

Un pêcheur jeta son filet et le retira rempli de poissons de toute taille. Les petits passèrent à travers les mailles et plongèrent vers le fond ; les gros furent pris et jetés dans la barque.

Être petit est une chance de salut, une garantie contre le malheur ; celui que la renommée élève échappe rarement  au danger.[4]

 

Fable 5. LES COQS.

Deux jeunes coqs de Tanagre[5] s'étaient livré bataille; cette race a pour réputation d’avoir le courage des hommes. Le vaincu, couvert de blessures, alla cacher sa honte dans un coin de la maison. L'autre vint aussitôt se percher sur le toit, et là, battant des ailes, il chantait victoire. Un aigle fond sur lui et l'emporte ; son rival revient faire le coquet autour des poules : le vaincu a meilleur sort que le vainqueur.

Homme, ne te vante pas si la fortune t’élève ; nos revers, font souvent notre salut.

 

Fable 6. LE PÊCHEUR ET LE PETIT POISSON.

Un pêcheur, qui parcourait tout le bord de la mer, prit un jour au bout d'un crin de cheval un petit poisson bon à frire. Le pauvre carpillon le supplia :

« Que feras-tu de moi ? combien tireras-tu de ma vente ? je suis encore si petit ! ma mère vient de me mettre au monde dans les algues de ce rocher. Laisse-moi aller aujourd'hui ; ne m’occis pas vainement.  Plus tard, quand je serai bien nourri d'algue marine, devenu grand et digne de la table d'un riche, reviens ici, et tu me prendras. »

Ainsi le petit poisson priait, gémissait et sautillait. Mais il ne devait pas attendrir le vieillard, qui lui dit, en le perçant d'un jonc pointu :

« Bien fou celui qui lâche le peu qu'il tient pour courir après un peut-être. »[6]

  

Fable 7. LE CHEVAL ET L’ÂNE.

Un homme avait un cheval qu'il laissait aller sans fardeau, tandis que son vieil âne portait tout le faix. Le baudet, succombant de fatigue, s'approcha du cheval et lui dit :

« Si tu veux bien prendre une part de ma charge, je m'en tirerai peut-être ; sinon, je vais mourir.

— Marche, répondit le cheval, et ne m'importune pas. »

L'âne marcha, en silence ; mais bientôt, épuisé de fatigue, il tint parole et tomba raide mort. Le maître fit avancer le cheval près de son camarade, détacha toute la charge et la lui mit sur le dos, avec le bât, et en plus la peau de l'âne qu'il venait d'écorcher.

« Hélas! dit le cheval, quelle sottise est la mienne ! pour n'avoir pas voulu prendre un peu du fardeau, me voilà contraint de le porter tout entier. »[7]

 

Fable 8. L'ARABE ET LE CHAMEAU.

Un Arabe[8] demanda à son chameau, qu'il venait de charger, s'il aimait mieux monter ou descendre. Le chameau, assez avisé, répondit : « Ne peut-on pas suivre un chemin plat ? »

 

Fable 9. LE PÊCHEUR FLÛTISTE.

Un pêcheur avait une flûte dont il jouait à merveille. Un jour, espérant que sans peine il attirerait à lui quantité de poissons par la douceur de ses accords, il posa son filet, et commença un prélude harmonieux. Ensuite, las de souffler et de s'épuiser en sons inutiles, il jette son filet, et le retire plein de poissons. Lorsqu'il les vit frétiller à terre, chacun à sa manière, tout en lavant son filet il se mit à les railler :

 « Vous dansez sans flûte à présent, leur disait-il ; il eût mieux valu danser tantôt, pendant que ma flûte vous y invitait. »

Il n'y a point de profit sans peine et sans application ; as-tu pris dans tes filets l'objet de tes vœux ? c'est alors que tu peux rire et t’amuser.

 

Fable 10. L'ESCLAVE ET APHRODITE.

Un homme était épris de son esclave, femme laide et malpropre, et lui accordait volontiers tout ce qu'elle demandait. Celle-ci, chargée d'or, une légère étoffe de pourpre flottant sur sa jambe, tenait tête  à tout propos à la maîtresse de la maison. Elle brûlait des flambeaux en l'honneur d'Aphrodite, à qui elle rendait grâce de son sort ; chaque jour elle sacrifiait à la déesse, lui adressait des vœux, des supplications et des prières ; enfin, une nuit qu'elle dormait près de son maître, Aphrodite lui apparut pendant son sommeil et lui dit :

« Ne sois pas si reconnaissante des charmes que tu crois me devoir. Si cet homme te croit belle, c'est qu’il est l'objet de ma colère. »

  

Fable 11. L'HOMME ET LE RENARD.